‹ Drames philosophiquesChapitre 121 sur 319 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

TR0S8ULUS.

Maître, j'ai une idée secrète à vous communiquer. (Prospère le prend à part.) La Société deS gCnS dC

lettres, dont j'ai l'honneur de faire partie, prépare un projet de loi pour que l'homme de génie garde éternellement la propriété de ses idées. C'est le seul moyen pour que les hommes de génie soient riches comme les bourgeois et estimés comme ceux-ci. Or nous avons remarqué que les hommes de génie sont, en général, déplorablement insoucieux de leurs intérêts. Voilà Jésus -Christ, par exemple. S'il avait voulu prendre la propriété de son Evangile, figurez-vous quelle fortune cela ferait pour ses héritiers ! Car, d'après nos idées, il ne s'agit pas seulement de garantir le droit de copie sur les œuvres des écrivains : il faut que partout où on les récite,, où on les lit, où on les chante, il faut, dis-je, qu'il leur soit payé un tant pour cent. Pour Jésus-Christ en particulier, quelques-uns d'entre nous pensent que tous ceux qui

observent une des maximes, qui pratiquent une des vertus qu'il a prêchées, sont redevables de quelque chose à ses ayants droit. Mais il est clair que Jésus-Christ fut un pauvre spéculateur. Nous élaborons également une loi pour assurer la propriété des inventions, des idées. Quel capital représenterait maintenant l'invention du rouet, du fuseau? Or, maître, votre alcool rapportera un jour des milliards. Associez- vous avec nous, et nous trouverons moyen de faire que tout homme qui boira de votre eau de vie la quantité que contient un dé à coudre payera une petite somme, si petite que vous voudrez. Ce sera une superbe affaire, et notre société en bénéficiera.

PROSPERO

Ah ! votre société a pour objet de protéger les droits de ceux qui battent monnaie avec leur pensée ? Je n'appartiens pas à cette engeance-là, et je ne lui veux aucun bien. Le vrai penseur doit désirer que ceux qui embrassent vénalement la pro-

Page 1