SCENE VI
Sur le bord du Rhône. Des hommes apportent un cadavre enveloppé d'un linceul blanc.
LE CARDINAL PHILIPPE, en costume de simple clerc
(Aux bateliers.) Placez le corps dans votre barque, et naviguez comme si vous alliez à Tîle de la Barthelasse. Quand vous serez arrivés au milieu du courant, faites sombrer la barque, sauvez-vous à la nage et ne dites rien à personne. (Tout bas.) Si on retrouve le corps, nous dirons au peuple que, dans un accès de furie, il s'est noyé. Sinon, nous dirons que le diable l'a pris.
Oq entend sur le pont, près de là, des danses et des chants.
Sur le pont
D'Avignon, C'est là que l'on danse ;
Sur le pont
D'Avignon, Que l'on danse m rond.
LE PRETRE DE NEMl
AVANT-PROPOS
J*ai voulu, dans cet ouvrage, développer une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les victoires répétées de la sottise et du mal. J'ai essayé de montrer la bonne cause gagnant du terrain malgré les amertumes, les disgrâces, les défaillances mêmes et les fautes de ses apôtres et de ses martyrs. J'ai voulu enfin rendre sensibles, en les injectant,
comme on fait pour une pièce d*anatomie, un réseau de vérités aboutissant toutes à la loi de fer qui veut qu'en politique le crime soit souvent récompensé et la vertu d'ordinaire punie. 11 résulte de là un tableau triste, puisque le premier plan est occupé par Fégoïsme des grands, la sottise du peuple, l'impuissance des gens d'esprit, l'infamie du sacerdoce mensonger, la faiblesse du sacerdoce libérai, les faciles déceptions du patriotisme, les illusions du libéralisme, la bassesse incurable des vilaines gens. Je crois l'œuvre saine cependant; car on y apprend à ne pas trop s'émouvoir de ce qu'a d'instable l'équilibre de l'humanité, en voyant 4e bien et le vrai émerger, malgré tout, de l'affreux marécage où glapissent et croupissent pêle-mêle toutes les inepties, toutes les grossièretés, toutes les impuretés.
J'ai cherché, pour servir de trame à ces idées, quelqu'une de ces vieilles fables où
LE PRÊTRE ])\i NEMI. 255
Tantiquité a mis pJus.de sens profond qu'il n'y en a dans tous nos traités de politique. J'ai pris pour sujet les récits relatifs à ce temple de Diane, sur les bords du lac Nemi, dont le prêtre devait, pour être légitime, avoir tué de sa main son prédécesseur. « Cela l'obligeait, dit Strabon, à avoir toujours l'épée à la main et à être sans cesse sur ses gardes, prêt à repousser les attaques qu'on lui préparait. » Galigula, qui avait de l'esprit, fut le premier à s'amuser de cette position singulière. Le rex nemorensis de son temps était un vieillard qui avait fini par devenir assez respectable. Le gamin féroce à qui les hasards du césarisme avaient remis le sort du monde le contraignit à se battre avec un gladiateur beaucoup plus fort que lui, qui devint son successeur.
J'ai supposé, pour ma part, dans des temps fort anciens, un prêtre de Nemi homme éclairé, voulant corriger une vieille religion
absurde, et j'ai montré la conséquence qu'entraîne d'ordinaire la tentative d introduire dans les choses humaines un peu de raison. Cette conséquence est double. D'une part, la foule, qui n'est jamais bien rassurée que par le crime heureux, réclame un scélérat pour prêtre; de l'autre, le prêtre libéral arrive bientôt à voir qu'il a fait, avec ses bonnes intentions, plus de mal que de bien, et qu'il a porté préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés généralement admis. Ici, je plaide un peu contre moimême; mais je ne suis pas un prêtre ; je suis un penseur ; comme tel, je dois tout voir. Un ouvrage bien complet ne doit pas avoir besoin qu'on le réfute. L'envers de chaque pensée doit y être indiqué, de manière que le lecteur saisisse d'un seul coup d'œil les deux faces opposées dont se compose toute "^ vérité.
Il n'est pas douteux que cette manière de
penser en partie double ne dérange par moment les habitudes des lecteurs à demi cultivés. J*ai plus d'une fois éprouvé que la forme du dialogue et du drame philosophique, à côté de grands avantages, a de très réels inconvénients. L'essence du dialogue étant de mettre en jeu des opinions diverses, et Tessence du drame d'opposer des types différents, on est exposé, de la part des critiques qui font leurs extraits un peu à la hâte, à d'étranges malentendus. On se voit objecter à la fois les dires les plus contradictoires. On est responsable des interlocuteurs, qui partent des principes opposés. J'aurais bien mauvaise grâce à me plaindre d'une méthode de critique dont Platon a été victime. N'at-on pas représenté ce grand penseur comme utopiste dans la République, immoral dans le Phèdre, sophiste dans le Protagoras, hypocrite et presque jésuite dans VEuthyphron! Par un
procédé du même genre, un journal qui a eu,
je ne sais comment, connaissance de quelque épreuve du Prêtre de Nemi, m'accusait, il y a un mois à peu près, d'avoir écrit ce dialogue pour « décrier le courage » . Voilà vraiment qui est un peu fort. Moi qui regarde, au contraire, le courage comme supérieur, en un sens, à la moralité!... Moi qui vois dans le courage la marque sûre du sentiment qui nous attache à l'idéal d'une façon désintéressée, puisque évidemment le plus haut degré du courage, celui qui est couronné par la mort, n'est pas récompensé icibas!
Le vrai, c'est qu'à un endroit de ma fable, j'ai voulu voir ce que devient la religion quand le prêtre l'abandonne, ce que devient l'État quand on veut le faire tenir sur les pauvres raisons de l'intérêt personnel. J'ai mis en scène Ganeo, « le vil coquin », trouvant un disciple digne de lui dans Leporinus, et lui enseignant la dernière conséquence
de l'égoïsme, la lâcheté. C'est la doctrine de Ganeo qu'on a présentée comme la mienne. J'aurais prêché justement ce dont j'ai voulu inspirer le mépris ! C'est comme si Ton soutenait que les Spartiates montraient des esclaves ivres à leurs enfants, non pour les leur faire prendre en horreur, mais pour les engager à les imiter.
Je ne crains pas du lecteur qui me lira avec suite des appréciations aussi erronées. Si j'ai présenté de manière à donner le frisson, comme en un conte d'Edgar Poe, le cauchemar d'une nation sans idéal ; si j'ai fait vigoureusement sentir l'impossibilité absolue de déterminer l'homme à se dévouer, par des motifs tirés des calculs inférieurs de l'égoïsme et de la vanité, je ne regrette pas les fortes couleurs que j'ai employées. Non ; l'intérêt personnel n'inspire que la lâcheté; la vanité ne produit rien de solide. L'intérêt personnel et la vanité n'ont ni conseillé un
progrès, ni supprimé un abus. On ne se sacrifie que par un acte de foi. Un acte de courage est un acte de foi au premier chef. La certitude de la récompense tuerait le mérite. Nous n'estimons ainsi la haute moralité que si elle a traversé le doute ; nous ne voulons nous décider pour le bien qu'après nous être faits contre lui les avocats du mal. Nous consentons à nous soumettre à Timpératif du devoir, mais à condition qu'il soit bien entendu que nous voyons la faiblesrse des arguments qui Fappuient. Là est le secret de Tempire qu'exerce sur nous la femme avec la simplicité de sa foi, son ignorance, sa naïveté d'affirmation. Elle voit au fond mieux que nous. Aucune mère n'a besoin d'un système de philosophie morale pour aimer son enfant. Aucune jeune fille de bonne race n'est chaste en vertu d'une théorie. De même aucun homme cou^àgeux ne court à la mort mû par un raisonnement. Nous faisons le bien sans être
LE PRÊTRE DE NEMl. 264
sûrs qu'en le faisant nous ne sommes pas dupes; et, saurions-nous de science certaine que nous le sommes, nous ferions le bien tout de même. Ces milliers d'êtres que l'univers immole à ses fins marchent bravement à l'autel. Le philosophe qui voit le plus clairement la vanité de toute chose est capable d'être un parfait honnête homme et même, à son jour, un héros.
Voilà comment il se fait qu'après tant de désillusions, l'appétit du bien, la soif d'une conscience de plus en plus étendue, ne s'éteignent jamais dans l'humanité, Antistius renaîtra éternellement pour échouer éternellement, et, en définitive, il se trouvera que la totalité de ses échecs vaudra une victoire. Laissez ce doux rêveur finir tristement, se renier lui-même, demander pardon à Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se réalisera.
A travers toutes ses déconvenues, le pauvre Liberalis s'obstinera également dans sa simplicité. Metius, Faristocrate méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu. Ganeo sera pardonné avant lui. Je crois, avec la sibylle, que la justice régnera, sinon sur cette planète, au moins dans Tunivers, et que l'homme vertueux se trouvera finalement avoir été le bien inspiré.
Dans cette grande crise que Tavènement de Fesprit positif fait subir de nos jours aux croyances morales, j'ai défendu plutôt qu'amoindri la part de l'idéal. Je n'ai pas été de ces esprits timides qui croient que la vérité a besoin de pénombre et que l'infini craint le grand air. J*ai tout critiqué, et, quoi qu'on en dise, j'ai tout maintenu. J'ai rendu plus de services au bien en ne dissimulant rien de la réalité qu'en enveloppant ma pensée de ces voiles hypocrites qui ne trompent per-
sonne. Notre critique a plus fait pour la conservation de la religion que toutes les apologies* Nous avons trouvé à Dieu un riche écrin de synonymes. Si nos raisons de croire aux réparations d'outre-tombe peuvent sembler frêles, celles d'autrefois étaient-elles beaucoup plus fortes? Teste David cum Sibyllaf Des siècles ont cru à la résurrection sur le témoignage de David et de la sibylle. Vraiment, nos raisons valent bien celles-là.
L'ordre social, comme Tordre théologique, provoque la question : Qui sait si la vérité n'est pas triste? L'édifice de la société humaine porte sur un grand vide. Nous avons osé le dire. Rien de plus dangereux que de patiner sur une couche de glace sans songer combien cette couche est mince. Je n'ai jamais pu croire que, dans aucun ordre de choses, il fût mauvais d'y voir trop clair. Toute vérité est bonne à savoir. Car toute vérité clairement sue rend fort ou prudent, deux choses éga-
lement nécessaires à ceux que leur devoir, une ambition imprudente ou leur mauvais «ort appellent à se mêler des affaires de cette pauvre humanité.
PERSONNAGES
ANTISTIUS, prêtre deNemi.
METIUS, chef des patriciens.
LIBERALIS, chef de la bourgeoisie éclairée*
£ETHEGUS, chef des démagogues.
TITIUS
VOLTINIUS,
DOLABELLA, fanatique.
TERTIUS, organe d'un bon sens superficiel.
CARMENTA, sibylle.
SAGRIFIGULUS.l . . , , , „ .,«..„
r A N F o i ^'^^^^'^^^ ^^ temple et de l'antre de la Sibylle.
CASGA,
I citoyens d'Albe, modérés et sensét.
LATRO
HERDONIUS, vieillard.
VIRGINIUS
VIRGINIA
MATERNA, ^ gens qui viennent consulter Toracle.
PORGIA,
LEPORINUS,
Bourgeois, hommes du peuple d*Albe.
La scène se passe à Albe la Longue et à Nemi, près de là.
Pour éviter le soupçon de couleur locale, habiller tous les personnages comme les personnages de Masaccio au Carminé de Florence, ou comme les Romains de Mantegna, aux Eremitanti de Padoue.