ACTE QUATRIEME
foule dit et croit. On ne se figure pas à quel degré il est facile de jouer au niais avec le peuple, sans qu'il s*en aperçoive. Pauvre Antistius! Si quelqu'un le tue, ce sera lui-même qui se sera tué.
LIBERALIS
Sûrement, il fait trop peu de concessions à la sottise des hommes. Mais la conscience religieuse d'un peuple n'est jamais clairvoyante; on fait souvent accepter aux masses le contraire de ce qu'elles veulent. Ne compliquez pas la guerre extérieure d'une question intérieure. La cérémonie d'aujourd'hui, après tout, a tenu sur ses pieds. Maintenez Antistius, et le peuple l'aura pour aussi légitime que les assassins, ses prédécesseurs. N'êtes-vous pas touchés de la sincérité de son patriotisme, de l'enthousiasme latin que respirent tous les oracles de Garmenta ?
METIUS
Oh ! ne confondons pas. 11 y a, pour presque
tous les hommes, la grande et la petite patrie, et presque toujours l'une des deux fait tort à l'autre. Antistius a le patriotisme latin (ou plutôt il a le patriotisme de l'humanité); il n'a pas le patriotisme albain. C'est un sage, un philosophe, un rêveur humanitaire ; il a le sentiment de sa race ; il rêve pour elle des empires sans bornes ; mais ce n'est pas un bon Albain. Nos ancêtres, les fondateurs d'Albe, n'avaient pas tant d'idées; le salut, l'intérêt d'Albe étaient toute leur science. La sibylle de ce temps-là n'avait pas d'aussi larges horizons. Elle ne connaissait qu'Albe ; jamais elle ne prononça un mot qui ne fût conçu dans le sentiment le plus juste de l'intérêt d'Albe.
LIBERALIS
Pourquoi voulez-vous que le patriotisme soit un étau à rétrécir les têtes? Pouvez-vous nier qu 'Antistius ne soit un très bon citoyen? Il n'est traître que pour ceux qui font consister la loyauté à dénigrer Rome et les Romains.