DE LA PREMIÈRE ÉDITION
De ma fenêtre, au Collège de France, je vois chaque jour tomber pierre à pierre les derniers pans de mur du collège du Plessis, fondé par GeoffroiDu Plessis, secrétaire du roi Philippe le Long, en 1317, agrandi auxvii* siècle par Richelieu, et qui fut, au xvin% un des centres de la meilleure culture philosophique. C'est là que Turgot, le grand homme le plus accompli de notre histoire, reçut son éducation de l'abbé Sigorgne, le premier, en France, qui comprit parfaitement les idées de Newton. Le collège du Plessis fut fermé en 1790 En 1793 et 179/j, il devint la plus triste pri-
son de Paris. On y mettait les suspects, en quelque sorte condamnés d'avance; on n'en sortait que pour aller au tribunal révolutionnaire ou à la mort.
Je cherche souvent à me représenter les discours qu'ont dû entendre ces cellules, éventrées par les démolisseurs, ces préaux, dont les derniers arbres viennent d'être abattus. Je me figure les conversations qui ont été tenues dans ces grandes salles du rez-dechaussée, aux heures qui précédaient l'appel, et j*ai conçu une série de dialogues que j'intitulerais, si je les faisais, Dialogues de la dernière nuit. L'heure de la mort est essentiellement philosophique. A cette heure-là, tout le monde parle bien, car on est en présence de Tinfini, et on n'est pas tenté de faire des phrases. La condition du dialogue, c'est la sincérité des personnages. Or l'heure de la mort est la plus sincère de toutes, quand on arrive à la mort dans les belles conditions, c'est-à-dire entier, sain d'esprit et de corps, sans débilitation antérieure. L'ouvrage que
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j'offre au public est probablement le seul de cette série que j'exécuterai. J'ai encore un grand ouvrage d'histoire religieuse à faire. J'entrevois la possibilité de le terminer. Je ne me permettrai plus désormais de divertissement.
Ce qui doit revêtir, à l'heure de la mort, un caractère de sincérité absolue, c'est l'amour^ Je m'imagine souvent que, si l'humanité acquérait la certitude que le monde dût finir dans deux ou trois jours, l'amour éclaterait de toutes parts avec une sorte de frénésie ; car ce qui retient l'amour, ce sont les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la société humaine a imposées. Quand on se verrait en face d'une mort subite et certaine, la nature seule parlerait ; le plus puissant de ses instincts, sans cesse bridé et contrarié, reprendrait ses droits; un cri s'échapperait de toutes les poitrines, quand on saurait qu'on peut ar.pv^ocher avec une entière légitimité de l arbre entouré de tant d'anathèmes. Cette sécurité
de conscience, fondée sur l'assurance que l'amour n'aurait aucun lendemain, amènerait des sentiments qui mettraient l'infini en quelques heures, des sensations auxquelles on s'abandonnerait sans craindre de voir la source de la vie se tarir. Le monde boirait à pleine coupe et sans arrière-pensée un aphrodisiaque puissant qui le ferait mourir de plaisir. Le dernier soupir serait comme un baiser de sympathie adressé à l'univers et peut-être à quelque chose au delà. On mourrait dans le sentiment de la plus haute adoration et dans l'acte de prière le plus parfait.
C'est ce qui arrivait aux martyrs de la primitive Église chrétienne. La dernière nuit qu'ils passaient ensemble dans la prison donnait lieu à des scènes que les rigoristes désapprouvaient ; ces funèbres embrassements étaient la conséquence d'une situation tragique et du bonheur qu'éprouvent des hommes et des femmes réunis, à mourir ensemble pour une môme cause. Dans une telle situation, le corps, qui va être supplicié tout à l'heure,
n'existe déjà plus. L'idée seule règne; la grande libératrice, la mort, a tout abrogé; on est vraiment par anticipation dans le royaume de Dieu.
J'espère que mon Abbesse plaira aux idéalistes, qui n'ont pas besoin de croire à l'existence d'esprits purs pour croire au devoir, et qui savent bien que la noblesse morale ne dépend pas des opinions métaphysiques. On entend sans cesse, de nos jours, et dans les sens les plus opposés, parler de l'affaiblissement des croyances religieuses. Combien, en pareille matière, il faut prendre garde au malentendu ! Les croyances religieuses se transforment ; elles perdent leur enveloppe symbolique, qui n'est que gênante, et n'ont plus besoin de la superstition. Mais l'âme philosophique n'est en rien atteinte par ces évolutions nécessaires. Le vrai, le beau, le bien ont par eux-mêmes assez d'attrait pour n'avoir pas besoin d'une autorité qui les commande, ni d'une récompense qui y soit attachée. L'amour, surtout, gardera toujours
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son caractère sacre. Dans les pays de foi naïve, comme la Bretagne, la pauvre fille qui s'abandonne, au moment de la jouissance suprême, fait le signe de la croix. Les paradoxes modernes ne m'inspirent pas plus d'inquiétude pour la persistance du culte idéal que pour la perpétuité de l'espèce. Le danger ne commencerait que le jour où les femmes cesseraient d'être belles, les fleurs de s'épanouir voluptueusement, les oiseaux de chanter. Dans nos terres clémentes, et avec nos races amies du plaisir, ce dangerlà, grâce à Dieu, paraît encore fort éloigné.
PERSONNAGES
JULIE-CONSTANCE DE SAINT-FLORENT, abbesse" de
Jouarre; figure au quatrième acte sous le nom de M""* Jcuan. LE MARQUIS DE SAINT-FLORENT, son frère. LE MAUQUIS D'ARCY.