L'ÉTERNEL, L'ANGE GABRIEL
I.a scène se passe dans le réduit le plus impénétrable de l'empyrée, où l'Éternel se repose durant les moments d'intermittence de son activi<é
L*ÉTERNEL
Quelle est la planète qui fête demain son premier jour de Tan?
GABRIEL
C'est la planète Terre, que vous aimiez tant autrefois. Elle vous amusait dans vos jours sombres. Vous vous plaisiez à entendre raconter même ses étcurderies, et, quoiqu'elle vous ait donné plus d'occupation à elle seule que tous les autres mondes réunis, vous aviez un faible pour elle. Vous rappe-
lez- VOUS Alexandre Dumas, Balzac, Stendhal, que je vous ai autrefois lus durant des nuits entières, pour vous reposer de Spinoza ?
L*ÉTERNEL
Oui, cette planète est mon divertissement. C'est une des plus petites ; mais c'est peut-être la plus vivante. Tant d'autres sont restées paresseuses et n'ont voulu rien produire. Pauvre Terre ! Gomme elle a travaillé et fait valoir son capital, ingrat cependant! Que de persévérance! Que d'ingéniosité ! Quelle obstination, de la part de ses habitants, à supporter la vie sans autre sourire que l'amour. Excellents êtres ! A chaque retour de l'année, ils me remercient; ils sont enchantés de recommencer.
GABRIEL
Votre Sainteté est la patience et la bonté mêmes. J'admire, en eflet, que cette fragile machine marche toujours. Les différents rouages que vous avez établis fonctionnent régulièrement; les illu-
sions vont leur train ; le papier sur la vie éternelle continue d'avoir cours, même chez ceux qui n'y croient pas. Ah! monseigneur, quel honneur cette planète vous fait ! Quel parti vous avez tiré de l'organisation vertébrale, pour produire, au moyen de pulpes nerveuses insignifiantes, l'art, la science, la vertu ! Il y avait mille à parier contre un que l'espèce humaine, livrée à son ignorance et à sa folie primitives, se suiciderait elle-même ou se condamnerait à l'ineptie, par suite de quelque idée absurde. Elle a traversé les erreurs les plus meurtrières, doublé les caps les plus dangereux. Son histoire paraît un tissu de folies, et néanmoins les acquisitions de la raison sont d'une solidité à toute épreuve. L'égoïsme semble régner sur toute la ligne, et pourtant l'œuvre du dévouement atteint le ciel. Pour des pots-de-vin insignifiants, des hakh" schisch illusoires, vous obtenez des effets immenses. Jamais l'idée d'une grande banqueroute, d'un krach colossal, que parfois je redoute, quand je vois les proportions énormes où l'affaire est lancée,
jamais, dis-je, aucune inquiétude de ce genre ne leur vient à l'esprit.
l'éternel.
Le fait est qu'on les mène avec peu de chose.
GABRIEL
Oui, on récompense avec le néant en sachant habilement découper le néant. En France, on vient de réduire le nombre des décorations d'officier d'académie h douze cents par an.
L*£TEUNEL.
Quelle leçon pour tous les gouvernants!
GABRIEL
Assurément, Votre Sainteté récompense à peu de frais. Mais beaucoup de personnes trouvent, d'un autre côté, qu'elle ne punit presque plus. Des crimes qui, du temps de Moïse et d'Éhe, étaient suivis de mort immédiate, se commettent maintenant avec une entière impunité. Vous ne sauriez
LE JOUR DE L'AN 1886. 58l
ignorer qu'il y a des écervelés qui parlent quelquefois de Votre Majesté avec un sans-façon dépassant toutes les bornes. Vous remercier, Seigneur!. . Ils n'y pensent guère. Ils acceptent vos bienfaits, mais songent à peine au bienfaiteur.
L^ÉTERNEL
Oh! laissons là ces distinctions subtiles. Me croirais-tu donc susceptible?
GABRIEL
Non; mais l'absurde déborde par moments. L'œuvre de Votre Sainteté ne devrait être que raison ; elle est quelquefois un carnaval. Le nombre de ceux qui entrent dans le quadrille central de l'humanité devient trop considérable. Bientôt les Hottentots et les Papous en feront partie. Le monde est trop grand ; il est surtout trop subtil, trop malveillant. La république de Bolgar, dont je me souviens comme d'une chose bien extraordinaire (elle dura huit cents ans !), avait pour premier article
de sa constitution de pendre tous les gens d'esprit. C'était excessif; mais il faut bien que les hommes tranquilles aient un moyen de se défendre contre ces trouble- fêtes. En religion, ils coupent la parole aux bons docteurs. Ils se consolent par une cantilène dé ne rien comprendre aux vues de Votre Sainteté. Les éléments légers du monde remportent sur les éléments solides. Les femmes, par exemple, Seigneur ! . . .
Gabriel rougit. Un léger sourire de l'Éternel achève de le troubler.
L*ÉTERNEL
Ëh bien, continue donc!
GABRIEL
Eh bien, tandis que les femmes auront sur !a planète Terre l'importance qu'elles ont, cette planète ne sera jamais raisonnable. On veut leur plaire, et les plus sages ne sont pas dégagés de ce souci. Celles qui sont jolies peuvent faire tout ce qu'elles veulent, avec la certitude que ce sera
trouvé parfait. Comment tirer quelque chose de sérieux d'un monde où l'opinion est faite par des créatures charmantes, je le reconnais, mais qui ont à peu près autant de tête qu'une linotte ou une perruche verte?
l'éternel.
Je reconnais que c'est là ma plus grande faute. Je les ai faites trop jolies.
GABRIEL
C'est cela même. II y a des milliers d'années, Votre Sainteté amena le déluge parce que plusieurs d'entre nous, ayant regardé les filles des hommes, les trouvèrent ce qu'elles étaient, je veux dire fort belles. Je vous assure, monseigneur, que la situation est bien plus grave aujourd'hui. Le déluge n'y ferait rien. Quelque Noé, que vous sauveriez encore à cause de votre bonté, deviendrait amoureux dans l'arche; en sortant, il n'aurait rien de plus pressé que de replanter la vigne, et ce serait à recommencer. Mon, il n'y a qu'une mesure à prendre. Il
So4 LE JOUR DE L'AN 1886.
faut réparer la faute primitive, rompre le charme, détruire rensorcellement. Votre Sainteté sait si j'ai horreur des libertins. Mais il y a un de leurs raisonnements que je ne sais comment réfuter. « Pourquoi, disent-ils, voulez- vous que Dieu ait fait la beauté si ce n'est pour qu'on l'aime? » Que répondre à cela?
l'éternel.
Cherche bien, Gabriel.
GABRIEL
Sans doute vous avez voulu mettre à l'épreuve notre fidélité. La beauté serait-elle le fruit qu'il faut se contenter d admirer sans y toucher? Mais alors pourquoi, dans d'autres cas, est-il conforme à vos vues sur l'ensemble de l'univers que l'on cède à la tentation? Gomment la condition de l'existence du monde est-elle un acte par ailleurs qualifié de péché? Votre Sainteté me permettra de le lui dire: il y a là un renversement d'idées que je n'ai jamais pu admettre. Est-il concevable que
Votre Sainteté, voulant perpétuer Tespèce hunnaine, se soit attachée à un moyen aussi singulier?... Je n'ai jamais rien compris à cet article bizarre des lois de votre création.
l'éternel.
Je t'ai déjà dit de ne jamais me questionner làdessus. C'est mon secret; tu ne dois pas savoir cela. Ce singe brutal, de tous les animaux le plus raffiné dans sa méchanceté, ne vois-tu pas que c'est par l'amour que j'en ai fait l'homme? Ne vois-tu pas que le moment de l'amour est encore celui où l'homme est le meilleur? Regarde cet être abject, tout entier à l'égoïsme et aux calculs du vil intérêt; grâce à l'amour, il se fait une trouée dans son ciel de plomb ; il a une heure de bonté, de tendresse, une minute d'élan vers l'idéal. Et, pour la même fin, la plante se pare et devient fleur; l'animal redouble de beauté ; le plus humble petit ver devient lumineux. Laisse; j'ai mis dans tout cela plus de sagesse que tu ne crois.
GABRIEL, ■'inclinaDt modestement.
Je vois que la folie et l'absurde ont encore une longue vie assurée. Que Votre Sainteté établisse du moins en règle que la beauté sera pour les femmes une récompense et la laideur une punition. Les choses pourraient être arrangées de telle manière que, quand elles conçoivent une mauvaise pensée ou préparent une mauvaise action, elles devinssent tout de suite laides comme les sept péchés capitaux qu'elles seraient tentées de commettre. Ah ! pour le coup, elles prendraient garde ! Toutes deviendraient de petites saintes ; tandis que, maintenant, elles peuvent se livrer impunément à leur diablerie. Quelquefois même, par un comble d'insanité oîi je me perds, cela ne fait que les rendre plus attrayantes.
l'éternel.
Ce qui est écrit est écrit. Je ne changerai rien désormais à l'équation de cet univers. Il est bien tel qu'il est. Les corrections sur un point entrai-
neraient sur d'autres points de graves déchets, pariois des écroulements entiers de l'édifice. 11 suffit, pour le degré de justice que je poursuis maintenant, que toute femme profondément bonne soit par là même assez jolie. J'y ai pourvu.
GABRIEL
Oh ! sûrement je sais que Votre Sainteté retrouve toujours sa justification finale. Mais je suis chargé de l'honneur de Votre Sainteté; j'y dois veiller d'autant plus qu'Elle l'abandonne tout à fait. On vous nie, Seigneur, outrageusement. J'en suis quelquefois scandalisé, et, si j'avais à ma disposition votre toute-puissance, oh! je réduirais bien vite ces méchants athéistes au silence. Je ne cacherai pas à Votre Seigneurie que je suis quelquefois surpris de ses connivences apparentes avec des gens peu dignes d'être tenus pour ses compères. Le monde se perd par cette indulgence, car l'indulgence de l'Éternel est prise naturellement par la majorité des hommes pour de la sympathie.
L*ÉTERNEL, souriant avec une expression de bonté et d'ironi* tout â fait indicible.
Ah! Gabriel, tu es fidèle. Ta fidélité te rend étroit. Viens que je t'embrasse.
Gabriel offre son front de Jeune fille aux baisers de TÊternel.
Apprends, enfant fidèle, ma tendresse pour ceux qui doutent ou qui nient. Ces doutes, ces négations sont fondés en raison; ils viennent de mon obstination à me cacher. Ceux qui me nient entrent dans mes vues. Ils nient l'image grotesque ou abominable que Ton a mise en ma place. Dans ce monde d'idolâtres et d'hypocrites, seuls, ils me respectent réellement. Ma volonté, durant l'âge que ce monde traverse, est de dissimuler mon action. Quoi d'étrange à ce qu'ils ne me voient pas?
Gabriel écoute, incliné, sans comprendre.
Laissons là un sujet qui trouble ton honnêteté; dis-moi des nouvelles de cette planète Terre, que, depuis quelque temps, j'ai un peu négligée. Voilà
quinze ans que j'en ai confié le gouvernement à une nation sérieuse, que mes plus graves conseillers me présentaient comme seule capable de réparer tant de légèretés commises par la France. Pauvre France ! je fus un peu dur pour elle. Je l'aime toujours; mais elle m'avait agacé par ses frou-frous, et je passai l'hégémonie du monde à la nation qui lui ressemblait le moins. Trois empereurs, unis pour la paix, me paraissaient un régime calqué sur ma trinité; puis on me pi:omettait de résoudre une foule de questions devant lesquelles la France s'était montrée impuissante. Le socialisme, par exemple, devait disparaître- en quatre ou cinq ans. C'est déjà fait sans doute. Quant à la France, d'après les extraits des journaux allemands que tu me lis, elle est comme disparue du monde à l'heure qu'il est-
GABRIEL
Oh! pour cela, non. On en parie toujours beaucoup. Mort et vie des nations sont choses qui se
ressemblent et se touchent. Je m'y perds. Je dois dire à Votre Sainteté que mes simples facultés angéliques ne me suffisent plus pour comprendre ce qui se passe. Mes notions, si arrêtées, du bien et du mal se confondent. Les moyens d'information qui sont à ma portée deviennent de plus en plus insuffisants. Ma qualité d'ange me défend d'entrer dans les endroits où s*élaborent maintenant les choses humaines. Je crois qu'il faudra que bientôt Votre Sainteté choisisse pour l'inspection de cette planète des êtres moins purs que nous. Une foule de choses nous échappent. J'ai été, l'autre jour, à un club de Belleville; j'ai failli y salir ma robe blanche et froisser mes ailes d'or, A Paris, je fréquente quelques maisons excellentes de la paroisse Sainte- Clotilde ; j'y trouve des jeunes filles accomplies, des mères de trente-huit ans si exquises, que j'hésite parfois entre elles et leurs filles pour le charme et la beauté; j'entre dans ces sanctuaires fermés en ma qualité d'ange...
l'Éternel.
Gabriel, si tu avais écrit des romans, tu les aurais faits très inconvenants.
GABRIEL
Oh! non, Père céleste; je veux dire seulement que ce milieu où je me sens attiré, je l'avoue, m'apprend peu de choses sur la corruption du siècle. Pour être bien renseigné sur ces bas-fonds que tu tolères, parce que tu supposes sans doute qu'il s'élabore quelque chose de bon en cette pourriture, il te faut des agents craignant moins que nous de se souiller. Accepte ma démission; ces régions sont trop infectes pour que le soin de les visiter soit confié à un être qui approche ensuite de toi. Satan te renseignera mieux sur ce monde, qui est le sien. Il y trône, il y pérore, il en sait tous les secrets.
l'éternel.
Effectivement, les habitudes de l'ancienne piété
ne laissent plus voir clair dans les choses humaines. Les anges sont devenus des agents médiocres. H faudra que je change de ministres... Mais, aujourd'hui, je ne veux croire que mes yeux.
Par un acte de sa volonté, l'Étemel fait venir l'Être immense, plein d'yeux et de roues enchevêtrées, qu'Ezéchiel a décrit. C'est l'hippogriffe que monte l'Éternel quand il veut s'informer par lui-même de la réalité. En moins d'un millième de seconde, l'Éternel, accroupi sur ce monstre, a parcouru l'Univers. Il a tout vu.
l'Éternel, à part.
Que d'erreurs dans ce que me disait tout à l'heure ce pauvre Gabriel ! Je vois que je suis mal renseigné. Une confusion inextricable s'est introduite dans le gouvernement de cette planète. Les casiers sont mal tenus; les numéros se confondent. Je viens de trouver aux premiers honneurs des gens que je croyais fusillés depuis quinze ans. Des succès dus à des quiproquos égarent le monde. Tel qui passe sa vie à faire des bévues est tenu pour un grand homme. Le suffrage universel vote sur aes coq-à-l'âne. Décidément, je fais trop de fautes; je veux changer tout cela.
LE JOUa DE L'AN 1886. 563
A Gabriel.
Gabriel, reste pur et continue tes joies d'ange avec ces charmantes paroissiennes de Sainte-Glotilde dont tu me parlais tout à l'heure. Garde, avec ton ministère de paix, le privilège des doux rêves, des inspirations virginales, de ces joies qui viennent on ne sait d'où. Sois pour les hommes le messager des bons jours.
Demain sera une belle occasion de remplir ton ministère. Demain, je veux qu'on se réjouisse. Emploie tous tes artifices, songes agréables, bonnes pensées, insinuations caressantes, frôlements légers de ton aile, pour que le premier jour de 1886 soit à tous un jour d'oubli, d'espérance, de consolation.
Dis -leur de s'attendre cette année à de l'imprévu. Je vais prendre en personne le gouvernement des affaires humaines. On a fait en mon nom une foule de choses que je renie. J'ai pitié de ceux que j'ai frappés, il y a des convulsions qui sont les préludes de l'agonie ; d'autres sont des crises
après lesquelles les forces des nations se trouvent centuplées.
Dis à cette pauvre France que je ne lui ai pas encore retiré son mandat, qui est d*étonner le monde par ses volte-face et ses relèvements ; j*ai mis en elle le principe de résurrections sans fin. Ses défaillances pourraient être suivies d'étranges explosions d'énergie, et si alors un homme se rencontrait... Les théologiens sont d'accord pour me refuser la connaissance des futurs contingents ; donc je m'arrête... Ce qu'il y a de sûr, c'est que les politiques se trompent souvent. Ce que je sais aussi, c'est que mon serviteur Jérémie fut souvent amené à dire comme venant de moi des choses que je ne l'avais pas chargé de dire.
Tout dans ce monde est plein de renaissances. Maintenant, la terre est hideuse et stérile. Dans trois mois, elle sera revêtue de primevères. Rien n'est plus sûr.
Dans le breuvage que tu leur feras boire, mets, mon cher Gabriel, une légère dose de morphine.
Insinue-leur doucement de s'habituer au mal de mer. Fais -leur entendre que, pendant Tannée qui s'ouvre, j'ai l'intention de les supporter tous ; qu'ils fassent de même. Dis -leur de ne pas repousser absolument un premier consul, s'il se présente, mais d'y bien regarder avant de l'accepter. Mon soleil, cette année, sera plus beau que jamais. La vie sera plantureuse et forte ; le lait surabondera dans les mamelles de vingt-deux ans. Dis-leur qu'aujourd'hui je leur défends de penser à leurs discordes. La bataille de la vie a ses trêves ; malheur à qui ne les observe pas !
Dis-leur de ne jamais me renier dogmatiquement. C'est dangereux et malsain. Autrefois, cela conduisait en place de Grève ; maintenant, cela mène à dire des choses assez inconsidérées. Quant à leurs doutes, je les prends un peu à ma charge ; ils sont la conséquence d'une gageure que j'ai faite avec moi-même, de l'obstination étrange que je mets à me cacher. Qu'ils ne s'inquiètent pas de la façon dont il convient de m adorer. Chacun m'adore
par la résignation qu'il met à supporter la vie pour des fins à moi connues.
En vieillissant, je deviens père. Dis-leur que je me reconnais des torts. J'essayerai à l'avenir de me montrer plus juste; je tâcherai qu'il y ait le moins possible d'êtres sacrifiés au but que je poursuis. J'irai jusqu'au miracle; je ne désespère pas de faire en sorte qu'un jour la vie humaine soit bonne pour tous, si bien que tous, en la quittant, aient un sourire pour leurs compagnons de voyage et pour moi une bénédiction.
Une ombre profonde s'étend sur le front de l'Éternel, comme an immense velariinn tendu à ses quatre coins. Il se fait dans le ciel comme un sileuce d'uue demi-heure.