‹ Drames polonais d'Adam MickiewiczChapitre 10 sur 35 · SCÈNE II LA COMTESSE, LE COMTE ADOLPHE, UN LAQUAIS · texte numérisé non relu

SCÈNE II LA COMTESSE, LE COMTE ADOLPHE, UN LAQUAIS

LA COMTESSE {se jetant dans un fauteuil).

Ces solliciteurs ! Ça ne vous laisse pas une minute de repos, et après une telle journée. Voilà mes compatriotes ! Ils m'insultaient tantôt; et, ici, ils rampent devant moi. Mais qu'ai-je besoin d'eux? {Au laquais, en apercevant Adolphe auprès

dCune porte de càté,) Qui est-ce ? Je t'ai dit de ne laisser entrer personne.

LE LAQUAIS

Monsieur le Comte, votre frère. [Il sort,)

LA COMTIù«SE.

C'est toi, cher Adolphe? Comment es-tu déjà ici? Je vous ai pourtant laissés à table.

ADOLPHE

Je t'ai suivie en secret. J'ai à te parler, Caroline. Il s'agit d'une affaire importante.

LA COMTESSE

D'une affaire ? Et toi, Adolphe, tu ne me viens voir que pour affaire ! Cependant sois le bien-venu. Il y a si longtemps que je ne t'ai vu chez moi, que nous n'avons parlé ! Si tu voulais venir un peu plus souvent, Adolphe, tu es mon unique consolation dans cette épouvantable solitude !

ADOLPOR.

De quelle solitude parles-tu? Je ne connais pas à Cracovie de palais moins solitaire que le vôtre.

LA COMTESSE

Méchant! tu feins de ne pas savoir que ce palais est aussi bien séquestré du monde, de mon monde à moi, de ma patrie, de ma famille, que le serait un hôpital de lépreux. Qui est-ce qui m'entoure ici? Des Russes, des étrangers. Au sein de ma patrie, j'oublie ma langue maternelle, j'oublie de parler. Personne à qui je puisse dire une seule parole intime.

ADOLPHE

Il vient ici tant de Polonais.

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LA COHTESSR.

Des solliciteurs, des malheureux. Oui, on pleure ici en polonais, mais on ne parle pas. Quelle existence ! c'est pis que d'être orpheline, que d'être epfant-trouvée ! A quoi bon avoir une famille qui vous abandonne, qui vous renie I

ADOLPHB.

Si mon père est fâché, qu'y a-t-il d'étonnant? Nous arrivons après une longue absence; nous apprenons ton divorce et que tu vas épouser. . . et mille autres choses ! Nos parents ont dit à notre père du mal de toi. Je te l'avoue, j'ai été étourdi de toutes ces nouvelles. Mais, patience, laisse passer la tempête.

LA COHtESSB.

Toi seul^ mon cher frère, tu me conserves encore un peu d'amitié, je le sais; ton jeune cœur n'a pas eu le temps de se gonfler de leur haine, de s'imprégner de leurs pétrifiants préjugés. Mais tu changeras, je le prévois bien. Ils t'apprendront à à me haïr ! Cher Adolphe, ne les écoute pas, sois toujours bon pour moi. Tu sais combien tu m'es cher. Rien que le son de ta voix me rend heureuse, me transporte tout à coup au sein de mon heureuse enfance, au sein de ma famille. Nous étions alors si unis, nous nous aimions tant les uns les autres. Tout ce qui me reste de sentiments de famille, je les concentre sur toi seul. Tu es ma famille entière, ma pHtrie, à moi enfant deshéritée, exilée, réprouvée. Si tu voulais venir plus souvent...

ADOLPHE (attendri).

Toutes les fois que je le pourrai, Caroline. Je sais que tu , m'aimes. Je sens tout le mal qu'on te fait et j'en soufi're. Tu .

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as un cœur si bon, si sensible. Je vais faire un appel à ta bonté. Tu te rappelles ce prêtre* que Ton accuse d'espionnage. Je t'en ai écrit déjà, tu m'as promis sa grâce. Tu l'obtiendras du Gouverneur, n'est-ce pas?

LA COMTESSE

Tu sais que ce n'est pas la première, j'espère que ce ne sera pas la dernière. Cependant, vois leur reconnaissance. Tu as été témoin de l'accueil qu'ils m'ont fait. Tu as vu à table ce Lithuanien, ce triste manchot, cet ami de Pulawski que les Russes allaient pendre. Je lui sauvai la vie. Monsieur, lui dis-je à table, vous ne m'avez pas même saluée ! Madame, me répondit cet orgueilleux. Madame, je ne peux pas vous tendre la main, vos amis les Russes me l'ont coupée. Mes amis les Russes! Imbécile, ingrat! — Et ces femmes! J'allai la première à leur rencontre, et les voilà piétinant à reculons, et puis de s'enfuir toutes, comme ces Confédérés de Bar, leurs dignes maris et fils, fuyant partout devant les Russes. C'est pourtant là, sur le champ de bataille, qu'ils feraient mieux d'étaler leur patriotisme. Mais ici, insulter une femme, est-ce du patriotisme polonais? Une femme qui tâche de leur faire du bien! Allez, vos Polonais, c'est le peuple le plus ingrat au monde.

ADOLPHE

Et qui es-tu donc? Tu n'es plus Polonaise? Caroline, ne parle pas ainsi. Si l'on est fâché contre toi, à qui est la faute ? Je ne viens pas te faire de reproches, mais tu as tort. Pourquoi habites-tu ce château au milieu des Russes. Ton palais donne dans la cour du Général, c'est presque la même maison; tout le monde tfouve cela scandaleux.

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LA COMTESSE

Je me réfugie icî^ oui^ pour ma sécurité. Ne sais-tu pas que ma familïe voulait m'enfermer dans un couvent, même avant l'arrivée de mon père. Quel droit auraient-ils de m'enfermer?

ADOLPHE

11 ne fallait pas divorcer avec le comte, ton mari. Gela ne s'est jamais vu dans notre famille. Tu avais tort. Et maintenant tu acceptes les hommages d'un Russe, toi, lille de mon père, fille d un Palatin !

LA COMTESSE

Tu répètes leur leçon. Le divorce, le divorce ! Eh, pourquoi m'a-t-on laissé, moi enfant, épouser un homme mal élevé, un sauvage, un ivrogne, pour ne pas dire pis. Lui, se souciet-il-de moi? Ma famille prétendra-t-elle être plus jalouse de l'honneur de mon mari qu'il ne l'est lui-même? Crois-moi, tout cela n'est qu'un prétexte pour me persécuter. Ils me haïssent, ils me calomnient, et ils s'étonnent de ce que je ne suis pas indifférente aux sentiments d'un homme, du seul homme qui me protège, qui m'estime, qui s'est attaché à mon sort.

ADOLPHE

Cet homme est un Russe.

LA COMTESSE

Dieu, quelle est donc la religion, où est la loi qui défend d'avoir de l'amitié pour un étranger? et cela seulement parce qu*il est étranger.

ADOLPHE

Cet étranger nous fait la guerre.

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L\. COMTKSSK.

Les guerres finissent tôt ou tard. Les haines nationales s* apaisent. Et alors^ le bruit des armes une fois cessée vous entendrez les cris de vos consciences. Oui, mon père, mes parents, vous tous, vous aurez des remords d'avoir flétri mon existence, empoisonné tous les moments de ma vie ! Vous me regretterez un jour, vous me rendrez justice, oui !

ADOLPHE

Ah! si tout cela finissait ! Si tu pouvais te réconcilier avec ta famille, revenir à nous ! Comme notre palais est devenu triste depuis que tu n'y es plus ; triste et muet; quel vide tu y laisses ! Comme c'était gai avant notre départ pour cette malheureuse ambassade ! Et maintenant mon père ne sourit plus. Personne ne parle à table : on dirait un couvent de trappistes. Si tu revenais! Tu es si gaie, si bonne. Tâche que notre père te pardonne. N'oublie pas ce moine; mon père donnerait beaucoup pour le sauver. On le juge aujourd'hui. Tu sais qu'on n'a pas vu de Polonais sortir sauf d'entre les mains de juges russes.

LA COMTESSE

Sois tranquille. J'ai déjà écrit au Gouverneur. Je lui en parlerai encore, il viendra aujourd'hui me voir.

ADOLPHE

Il viendra ici ! Il faut donc que je te quitte, car si mon père apprenait...

LA COMTESSE

Mais il n'est pas Irt-ouillé avec le Général, il l'invite, il vient le voir.

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ADOLPHE

Ne t'y fie pas trop. Lorsque nous étions à Vienne^ il recevait Tambassadeur russe très-poliment^ et il le détestait ; ali ! qu'il le détestait. Après chaque visite de cet ambassadeur, mon père tombait malade, tant cela lui coûtait. Il pensa une fois avoir un coup de sang ! C'est de la politique, ma sœur. Ah ! c'est une chose affreuse^ cette politique ! Ta-t-il parlé à dîner?

LA COMTESSE

Non. Te parle-t-il quelquefois de moi?

ADOLPHE

Non. Je conserve dans ma chambre ton portrait. Mon père s'arrêtait souvent devant ce portrait, le regardait avec tristesse.- Quelquefois il s'oubliait jusqu'à lui dh*e des injures. C'était dans le temps où il te sommait pour la dernière fois de revenir dans son palais.

LA COMTESSE

Je n'osais pas y retourner. Il était alors si irrité.

ADOLPHE

Depuis ce temps^ il ne regarde plus ton portrait et il ne dit rien.

LA COMTESSE

La plus forte colère s'apaise avec le temps.

ADOLPHE

Tu dois connaître le PalHtin. Ceux qui le connaissent ne craignent de lui rien autant que son iiUehce, Mais j'entends le bruit d'une voiture. Je pars. Tâche de sauver Je moine. Il faut absolument le sauver. (Avec mystère.) C'est le Père MarcI

LÀ COMTESSE

Le Père Marc! notre ancien confesseur? le saint homme. Il a été aumônier des Confédérés. Et Pulawski^ — ay«z-vou8 des nouvelles de Pulawski ?

ADOLPHE

Ah ! le pauvre Pulawski t'intéresse encore.

LA COMTESSE (avec émotion).

Eh bien! en sais-tu quelque chose? Te défies-tu de moi?

ADOLPHE

Il vit, il n'a pas été fait prisonnier. Voilà tout ce que je puis te dire.

LA COMTESSE

Dieu en soit loué! Où est-il? Est-il hors de danger? En sûreté? Est-il loin?

ADOLPHE

Hors de danger; mais il ne m'est pas permis de dire où il

LA COMTESSE

Ne le ;dis pas; ne le dis à personne; car si quelqu'un entendait, si les échos répétaient... Ecoute, Adolphe, écris-lui, fais-lui dire qu'il fuie le plus loin qu'il pourra. L'Impératrice a mis sa tête à prix. Le Général lui porte une haine toute particulière. S'il tombait entre ses mains, c'est la seule tête que ni moi ni personne ne pourrait sauver de la hache. Je n'oserais pas même parler en sa faveur.

ADOLPHE

Et cependant on dit que tu l'as aimé jadis.

LA COMTESSE

Histoire d'enfance. Nous avons été élevés ensemble dans

notre château des montagnes. Tu étais alors petit enfant^ tû ne te le rappelles pas. Il est mon frère de lait. Qui a dit que je l'ai aiméî

ADOLPHE

Tout le mondé, et certes ce n'est pas ce qu'on te reproche; je ne m'en fâche nullement. Ah! Caroline^ si tu l'avais épousé^ un si brave homme^ si célèbre. Allez^ il vaut bien votre Russe.

LA COMTESSE

Il n'était alors qu'un pauvre garçon. S'il m'avait aimé^ il n'aurait pas fui de chez nous pour se faire soldat^ aventurier.

ADOLPHE

Si tu savais^ qu'il est grande qu'il est beau!

LA COMTESSE

Tu l'as donc vu? grand Dieu! Serait-il ici? Que vient-il faire? L'insensé, il court à sa perte! Si on le découvre... J'ai un pressentiment horrible. J'ai eu cette nuit un rêve affreux. Je le vis en songe.

ADOLPHE

• Pulawski?

LA COMTESSE

Je rêvais que j'étais dans les Garpathes avec Pulawski, tel que je l'ai connu dans mon enfance. Un chapeau de montagnard, une hache à la main, il me conduisait vers une mon« lagne couverte de gazon, émaillée de fleurs.

ADOLPHE

Il n'y a rien d'affreux dans tout cela, ce me semble.

LA COMTESSE

I Tout à coup, je vis sortir de dessous terre mon père. Il nous à^6^ —

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saisit, nous jeta tous les deux dans la fosse, en criant : Enterrez-les, enterrez-les. Ah! Dieu, je sentis, je sens encore dans ma bouche, sur ma poitrine, cette terre humide, lourde... Je sentis le pied de mon père qui foulait la terre. Dieu, quel rêve!

UN LAQUaIS.

Son Excellence monsieur le Général-Gouverneur.

ADOLPHE

Je ne veux pa« qu'il me voie ici.

LA COMTESSE

Sors parla et puis par le jardin. (Adolphe sort.)

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