ALARIC
Le roi a couru la bête, mais je ne me flatte pas de l'atteindre. Comparé à sa course rapide, le vent semble lourd d'entraves.
ATAÚLFO.
Sa pensée lutte de vitesse avec le vent, (iis sortent.)
Entrent REGISUND^et LE MONSTRE.
LE MONSTRE
Approche, grand Recisundo ; je t'attends pour te donner la mort entre mes bras.
RECISUNDO.
Tes menaces m'efFraient si peu queje ne désespère pas de te vaincre.
LE MONSTRE
Comment tardè-je si longtemps à te tuer?
RECISUNDO.
Comment, moi-même, tardè-je àte détruire ?(iis luttent.)
LE MONSTRE
Tu es vaillant.
RECISUNDO.
Un roi ne l'est-il pas toujours ?
LE MONSTRE
Ya-t'en ; puisque je n'ai pu te vaincre, tu n'es pas le roi goth qui doit m'arracher à cette sujétion, à ce cruel esclavage dont ton intrépidité vient de te rendre témoin. Tu n'es pas celui que, sous cette forme enchantée, j'espère depuis tant de siècles ; cet infortuné, qui bri-
■ài
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sera la chaîne où je me consume de rage. Ya en liberté, et malheur à celui que j'entraînerais dans cette caverne et que je vaincrais de mes bras ! Malheur à l'Espagne, si jamais vient le jour fatal où son roi restera abattu sur le carreau ! Malheur à sa religion, à sa piété fervente ! Combien, alors, ne se verra-t-elle pas profanée ¡Malheur encore au ciel, dont ma voix ira troubler l'harmonie étoilée! Etmalheur,malheur àmoiquin'aipute vaincre, ô roi destiné à vivre en paix dans Tolède ! (iisengioutit.)
RECISUNDO.
Le ciel m'assiste en mon trouble et mon effroi ! Oh! le funeste, l'impitoyable oracle î Fuyons cette caverne, dont les prodiges m'ont plongé dans une si terrible confusion. Claire lumière, combien je t'apprécie, combien !
Entrent ALARIO et ATAÚLFO ALARIC.
Donne-nous, sire, tes pieds à baiser... Mais quoi ? tu pleures ?
RECISUNDO.
J'ai cédé à je ne sais quelle tristesse. — Tracez un signe sur cette bouche par où,avecmélancolie, bâille la montagne. Qu'un bâillon de dur granit rende muettes sa tristesse et son horreur. Mais ce serait peu d'une si facile précaution. Vous voyez cette meurtrière dont la paresse tient à jamais la bouche ouverte? Eh bien, qu'on la ferme sur-le-champ au moyen d'une porte. Et qu'il demeure établi comme une loi inviolable qu'aucun des rois goths, mes descendants, n'osera se permettre d'examiner ce qu'elle cache. Maudisse Dieu qui le tenterait ! J'entends même que chaque roi ajoute un cadenas à la
17rt LA VIERGE DU SAGRARIO
porte, pour montrer qu'il respecte et observe un arrôt juste et nullement rigoureux. Et c'est moi, comme il est nécessaire, qui poserai le premier. — Qu'on me donae un cheval. J'ai hâte de retournera la ville, où m'attend Ildefonse. C'est aujourd'hui qu'il tranche le col à l'hérésie, serpent cruel dont chaque tête donne naissance à une tête nouvelle, hydre arrogante qui corrompt mon royaume, haleine empoisonnée et contagieuse qui répand l'infection de Teudius et de Pelage.
(Ils sortent.)
Entre PELAGE, fuyant devant PAYO et des HOMMES DU PEUPLE
qui le poursuivent.
PREMIER HOMME
Vive Ildefonse !
TOUS
Yivat!
DEUXIÈME HOMME
Son triomphe mérite le laurier sacré.
PREMIER HOMME
A mort Pelage !
TOUS
A mort !
DEUXIÈME HOMME
Oui, il attente à notre paix et à notre religion.
PELAGE
Où vais-je, buttant ainsi à l'ombre de la mort?
PAYO.
Mon métier est de chasser les chiens (2). Et j'hésiterais à jeter dehors ce chien immonde, qui perd le respect dû à cette église et mord la pureté sans tache ? — Hors d'ici !
PELAGE
0 ! arrogante fureur d'un peuple aveugle et ignare !
PAYO»
Tu en as menti, blasphémateur. Toi seul es un ignare, qui as mis en doute en ce jour la pureté de Marie Mais notre auguste prélat t'a confondu par ses arguments, en une controverse si solennelle que la reine elle-même était venue y présider. Oui, tu fus — n'en frémis-tu pas? — le Lucifer de Marie parmi les hommes, et Ildefonse, comme saint Michel autrefois, t'a rejeté de son ciel et précipité avec ces pieuses paroles : « Qui y a-t-il de comparable à Marie (3)? »
PELAGE
S'il eût argumenté en forme, Ildefonse pas plus que Paul, ne m'aurait confondu. Ses arguments étaient faux; mais le peuple, d'accord avec lui, a voulu par coniplaisance lui décerner le laurier sans raison et de propos délibéré.
PAYO.
Tu mens encore, et cent fois. Puisque tu ne viens pas à rési píscense et ne témoignes aucun repenlir, je me charge, moi, de te réduire. Si je n'entends rien aux arguments, je m'entends à jouer du bâton, et c'est avec celui ci (]ue je réfuterai tes doctrines. Marie n'a pas cessé de rester vierge, tout en étant mère, épouse et fille du PèiM^ Eternel. C'e^t ce que je sais bien. Kt, par le Christ! voilà longtemps queje contiens ma colère. A mort, le farouche hérétique !
PELAGE
Tuez-moi donc; je meurs de rage.
PREMIER HOMME
Laisse-le ; voici le roi.
PELAGE
Y a-t-il tourment égal au mien? Je vais, plein de furie, répandre mon venin par le monde, (n sort.)
PAYO.
Savez-vous ce qui m'a été le plus sensible? C'est que ce vil hérétique ait osé montrer son auimosité devant la Yierge du Sagrario et que dans sa maison même il ait voulu introduire un schisme aussi abject. Que n'est-il — châtiment mérité ! — devenu subitement muet en voyant le visage de cette belle brune! Ici ma douleur se noie dans les larmes.
DEUXIÈME HOMME
Tu t'affliges avec raison. Mais, taisons-nous; le roi et la reine s'avancent.
Musique.
Entrent LE ROI, LA REINE, SAINT ILDEFONSE en habit de cardinal
et leur suite.
RECISUNDO.
0 divin Atlas du ciel de l'Eglise militante, toi dont les robustes épaules supportent sans fléchir le faix des obsessions et des alarmes par lesquelles l'hérétique cherche à ébranler notre foi, ouvre, ouvre-moi tes bras, si les miens sont dignes d'une aussi vénérable étreinte !
ILDEFONSE
Vaillant Recisundo, illustre Goth en qui le monde adore avec raison son roi, toi dont le Tibre, sans que nul s'y oppose, a lauré le front comme empereur romain du globe, donne-moi tes pieds à baiser, si mon humilité est digne d'une telle faveur. Et vous, belle souveraine, qui êtes l'aurore divine] d'un soleil si éclatant, laissez-moi baiser votre main.
l'*' JÜUimÉK 1 8 i
LA REINE
Levez-vous, Ildefonse. Je ne saurais consentir à tant d'humilité, au moment où j'allais moi-même tomber à vos genoux. L'orateur subtil qui a eu aujourd'hui l'honneur de défendre le nom de Marie, de mettre en lumière sa candeur et sa pureté, — arrachant aux sombres ténèbres où l'hérétique cherche à l'ensevelir cette splendeur, que vous avez protégée contre ce vil disciple d'Helvidius, — celui-là mérite que, pour couronner tant de gloire, les reines des Goths se prosternent à ses pieds ; car la majesté humaine n'est que l'ombre de cette Reine du ciel.
ILDEFONSE
Gomment le ciel ne donnerait-il pas la fertilité et l'abondance à une terre sur laquelle régnent des rois si pieux, qui portent si haut la gloire de Tolède? Si j'ai mérité aujourd'hui tant d'honneur, accordez-moi une grâce»
RECISUNDO.
Tarder davantage à la demander, [c'est offenser mon bon vouloir.
ILDEFONSE
Je le crois ainsi.
RECISUNDO.
Que demandez- vous ?
ILDEFONSE
Puisque j'ai soutenu aujourd'hui, sire, que vierge a conçu et vierge a enfanté Celle qui est la Fleur du champ et l'Etoile du ciel, instituons en l'honneur de sa pureté une fête perpétuelle, que le monde saluera du nom de Sainte Expectation. Ces mots désigneront le moment où espérait sa délivrance Celle qui conçut et enfanta sans connaître la souillure. Nommons-la, par une analogie
frappante, la Vierge de rO. Que cette lettre sans fin ni coiiJineiicement, qui impli'|ue en elle durée et intégrité, soit le symbole de sa virginale candeur. Kt, à cette église sainte de Léocadie, d'où les hymnes s'élèvent vers Dieu et dont la foi fervente mérita l'image miraculeuse du Sagrario, accordez l'honneur — qui sera un bonheur pour moi, — de célébrer à cette date sa fête la plus solennelle (4).
RECISUNDO.
J'écrirai au pape avec tout le zèle possible pour le prier d'autoriser cette fête.
LA RlilNE.
Ildefonse, c'est aujourd'hui le jour d'en finir avec toute ignorance. Dissipez une des miennes, en attendant le saint sacrifice de la messe, que l'on prépare à l'autel de Léocadie. Quelle est l'origine de cette sainte image? Vous qui lui fûtes toujours si dévot, est-il douteux que vous soyez instruit d'une tradition inconnue au peuple ? Eclairez mon ignorance et masollicitude.
ILDEFONSE
N'accusez pas, madame, le monde d'ignorance parce qu'il ignore ce mystère ;car nul n'est instruit de cette origine, auguste et céleste en vérité. Moi-même, qui ai essayé de l'approfondir, voici tout ce que j ai pu en savoir. — La docte cosmographie, qui a mesuré ciel et terre, divise en quatre parties le globe de l'univers. Il en est trois, Afrique, Amérique et Asie, dont je n'ai point à m'occuper ; Hérodote en a donné une savante description (5). La quatrième, située sous notre zénith et dont nous respirons l'air, est l'Europe, riche et fertile, au climat salubre, aux fruits abondants, illustre par ses grands esprits, respectée pour ses enfants et redoutée pour ses hauts faits. Cette noble
I'"^ JOURNÉE t 83
mère de si nobles fils, d'où naquirent des montagnes qui, par leur hardiesse, semblent les colonnes grisâtres du ciel, mit au jour un foc éminent. Dans le plus sûr abri que caressentles tièdes vents de nos climats, il sedressa, couvert alors de lierres verdoyants, soutenant de son épaule le même fardeau qu'Allas, son émule. C'est aujourd'hui une cité florissante, si belle que, pour contempler dans le miroir du fleuve sa beauté dont elle est orgueilleuse, elle se tient non sans fatigue suspendue depuis de longs siècles au-dessus des ondes du Tage, énamourée d'elle-même. Certains ont attribué à Telamón son origine incertaine ; quoique Brutus (6), prétend-on, ait été son premier fondateur. D'autres disent le roi Rocas. Il en est même qui, par rapport à sa situation inexpugnable, désignent comme tel le nigromant Ferentius (7). Pour moi, j'estime plus vraisemblable que son fondateur fut Nabuchodonosor, cet Assyrien arrogant qui se fit adorer comme Dieu. Son nom môme vient à l'appui de mon opinion, car Toletot^ en hébreu, signifie fondée par plusieurs; or ï armée àe ce roi se composait, lorsqu'il fonda la ville, d'Egyptiens, de Perses, de Mèdes, de Parthes et de Chaldéens, Ce nom s'est altéré depuis, en passant de puissance en puissance, et le Toletot hébreu a fini par se prononcer Tolède. Diverses nations l'habitèrent; mais ceci est sans importance. Sa chronique demanderait un développement trop long. Elle passa auxGoths que leur vaillance rendit en peu de temps maîtres de l'Espagne entière. Sous eux, cette cité resta toujours le siège de l'empire ; et son temple, la basilique sainte, c'est-à-dire la base et le fondement delà foi. Témoignez-en, martyrs, vous tous dont le glaive barbare tranchâtes jours! Léocadie, Eugène, dont des urnes et des tombeaux conservent en leurs
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jaspes et leurs porphyres les cendres sacrées, — éternels titres de gloire ! Dans ce divin sanctuaire, depuis les iniques persécutions qu'eut à souffrir l'Eglise primitive, l'image du Sagrario occupa toujours cette même place oii nous la voyons encore. Voilà ce que l'on sait et ce que l'on tient pour certain. Des documents authentiques en font foi ; de doctes personnages le garantissent. Fautil, d'ailleurs, chercher une preuve plus concluante que la tradition léguée par nos pères et nos aïeux ? Ces récits, transmis de bouche en bouche, ne sont-ils pas les annales du temps ? Aucun d'eux, toutefois, ne fait la moindre allusion à qui, le premier, plaça en ces lieux la sainte image. Et ce soin même d'en cacher l'origine, nous autorise, je crois, à soupçonner de grands mystères. C'est nous donner à entendre qu'elle n'est pas l'œuvre de mains mortelles, mais que les anges radieux l'ont formée pour notre refuge. Le monde, moralement parlant, tient en plus haute estime une noblesse dont l'origine reste obscure que celle qui se prévaut de titres évidents. Car, pour s'en rapporter ainsi aux dépositions des étrangers qui sont les témoins de l'enquête, les nobles de cette dernière catégorie doivent, semble-t-il, mettre en doute la légitimité de leurs prétentions. De même, cette divine image ne cherche pas à prouver une noblesse dont la source est pourtant aux cieux, afinque les mortels ne puissent se vanter d'avoir connu une origine qui fut et doit être éternelle. Et, puisque nous devons nous conformer à cette croyance, écoute à présent, ô reine, ce que je puis Rapprendre concernant son origine ; ne fût-ce que pour montrer à ce peuple, qui m'écoute avec attention, combien de soins il m'en a coûté pour étudier et connaître cette histoire. Ce docte Aréopagite, dont la haute intelligence, d'après les influen-
ces du soleil et de la lune, déclara le monde atteint sans espoir; ce philosophe qui, voyant l'effroyable cataclysme obscurcir les cieux, ébranler la terre et bouleverser les vents, prononça ces paroles : « Aujourd'hui expire le mondC;, aujourd'hui c'en est fait de l'univers, ou bien l'on torture son Créateur ! » ; cet homme, qui acquit par la suite une connaissance profonde de notre foi, converti et fidèle désormais à la doctrine des bons Apôtres, fut le guide éclairé et le maître vénérable de cet Eugène, qui devint plus tard archevêque de Tolède et que la ville reconnaît aujourd'hui pour son patron. Ce fut Eugène, pense-t-on, qui, le premier, apporta ici la sainte image, qu'il tenait de Denys auquel l'avaient léguée les Apôtres. Nous savons, en effet, qu'ils emportèrent toujours avec eux dans leurs pérégrinations des images de la Vierge exécutées d'après l'original et reproduisant trait pour trait son expression aussi bien que sa forme. Ce qui confirme cette opinion, c'est que l'on ignore en quel bois fut sculptée cette œuvre antique et d'un autre âge. Le siège où elle se tient assise, ses vêtements entièrement recouverts d'une mince couche d'argent, tous ces détails concordent avec ceux d'autres statues, que l'on sait venir des Apôtres. La Yierge d'Atocha, qui se trouve à Madrid, noble centre de la Castille, est assise de même ; et il est prouvé qu'un disciple de Pierre l'apporta d'Antioche. Il en est de même pour la Yierge de la Almudena, apportée par Jacques-le-Majeur. On vénère à Astorga une image en tout point semblable ; une autre dans la ville de Lamego, en Portugal ; et àTuy, un crucifix fait des mêmes matières. De toutes ces images on connaît l'origine. Pour celle-ci, tout ce que nous sommes dignes d'en savoir, c'est qu'elle a nom la Yierge du Sagrario, ou Reliquaire, par allusion aux
reliques des saints mart^Ts que l'on conserve en ce temple. Tout le reste n'est que conjectures et opinions incertaines, sans fondement établi. Contentons-nous donc de savoir que Tolède possède en elle un asile à ses peines, un port à ses tourmentes, un appui à ses infortunes, une consolation à ses épreuves. En elle aussi le malade trouve son remède, l'affligé sa joie, le malheureux son soutien, quiconque a soif une source vive, quiconque a îaim une douce manne, le pécheur enfin son refuge; carie titre éternel qui fait sa gloire et notre bonheur, c'est qu'elle est la Mère des pécheurs.
REGISUNDO.
C'est d'une âme interdite, les sens muets et confondus que j'ai écouté votre récit. Il faudrait, pour ne pas s'en émerveiller, être dépourvu de raison. — 0 Vierge belle et charmante !0 aurore, mère du jour ! Claire étoile de la nuit ! Qui oserait douter, ô Marie, que vous ayez enfanté sans cesser de rester vierge ? Dieu vous a élue de toute éternité^ fleur du nouveau Paradis ! Il voulut, par un effet de sa puissance et de son amour, vous égaler à lui, en sa double qualité de Fils et de Dieu. Qu*ai-je besoin, pour éclairer ma croyance, des preuves si évidentes que je trouve dans la foi? La seule vue de cette copie divine ne démontre-t-elle pas votre perfection? Celui qui, inspirant une main, soit céleste, soit humaine, a revêtu votre sainte image d'une si parfaite beauté, de quels charmes ne doit-il pas avoir paré l'original?
LA REINE
Félicitons-nous de ne pas connaître manifestement la véritable origine de cette statue ; nous pouvons ainsi l'attribuer à l'ange le plus pur. Toutefois l'homme, plus que l'ange peut-être, était digne d'un honneur aussi
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précieux, lui à qui il fut donné de consacrer sur l'autel Celui qu'adorent les anges. C'est pourquoi l'ange, jaloux — l'envie existe même au ciel, — en voyant le bonheur de l'homme, modela de sa main miraculeuse l'image de cette humaine beauté. Et j'en conclus qu'il dit à l'homme, en y travaillant : «Laisse que je sculpte cette chaste Mère. Toi, tu consacres le Fils sur l'autel, et c'est assez d'un tel bonheur. »
PAYO.
Rien ne m'autorise, seigneurs, à prendre ici la parole. Mais quoi 1 d'autres l'ont bien prise, que rien n'y autorisait, et nombreux sont ceux qui m'ont donné l'exemple. Il me semble donc, pour donner ici mon avis comme l'a donné tout le monde, que le ciel doit avoir là-haut ses raisons pour nous cacher la véritable origine de celte image sacrée. Votre Majesté, en somme, l'a ignorée jusqu'à ce jour?
RECISUNDO.
Oui.
PAYO.
Eh bien, moi, tout sot que je suis, j'ai peut-être saisi un mystère aussi solennel. Oui, dussè-je passer pour fou, je prétends que, ce que tout le monde igaore, je l'ignore également.
RECISUNDO.
Qui êtes-vous donc?
PAYO.
Qui voulez-vous que je sois ? Mon humeur enjouée et plaisante ne le dit -elle pas de reste? Payo, chasse-chiens émérite, — puissè-je comme eux chasser ma chienne de femme ! A preuve que j'ai jeté aujourd'hui même hors de cette église, où me voici, un mâtin que j'avais
au préalable copieusement régalé. Oui, j'ai fait goûter à Pelage une gourmandise de ma façon. Car, à vrai dire, c'est moi qui fus son vainqueur, et non pas Ildefonse.
LA REINE
Comment cela ?
PAYO.
Après qu'Ildefonse et lui eurent bien débattu, moi, à mon tour, je l'ai battu. Mes arguments sont ceux qui l'ont frappé davantage. Ergo, reges mi pi^declari^ mes arguments étaient frappants, puisqu'ils lui ont été sensibles.
RECISUNDO.
Parfaitement raisonné !
Un rideau, que l'on tire, laisse voir un tombeau. ILDEFONSE.
Yoici, seigneur, le tombeau de Léocadie, sanctifié et illustré ajamáis par le sang de son martyre. De même que l'astre du jour, lorsqu'il disparaît à nos yeux, se lève sur un autre hémisphère, ainsi ce soleil sans égal, s'étant couché à l'Occident du monde, renaît aux Indes du ciel.
RECISUNDO.
Salut, ô vierge ! lis à la blancheur éclatante que l'hiver du martyre a transformé en iris livide !
LA REINE
Salut ! Sois glorifiée à jamais, rose candide qu'éclabousse un sang divin; non, certes, celui qu'une piqûre d'épine ñt couler de Vénus, mais celui que, sous sa couronne d'épines, répandit l'amour lui-même.
l''^ JOURNÉE 1 8 9
ILDEFONSE
Salut, vierge si belle! Dis-nous si le ciel, grâce à toi, a entendu nos prières, s'il a écouté nos doléances contre l'hérétique?
UNE VOIX, derrière la scène.
Oui.
ILDEFONSE
Qu'entends-je, ô ciel !
RECISUNDO.
0 ciel! que vois-je?
LA REINE
Je me sens partagée entre l'épouvante et la joie.
PAYO.
Si j'en crois mes yeux et mes oreilles, j'éprouve une terrible peur.
RECISUNDO.
Au milieu de tous ces prodiges et de merveilles si étranges, la terre semble exhumer les trésors défunts qu'elle cache en ses entrailles avares.
LA REINE
La voix, semble-t-il, parlait du fond de ce tombeau.
ILDEFONSE
La pierre a bougé. 0 ciel! est-ce un châtiment?