VI PRÉFACE
vrage de discussion ou de polémique^ c*est un simple portr ait j juste et vrai y oïl f espère avoir montré tel qu'il est cet homme d'une énergie invincible^ dont la grandeur d'âme s* est révélée dans le plus grand des malheurs.
Aucune adversité ne saurait abattre celui qui a pour soi la justice et la vérité.
Le capitaine Alfred Dreyfus est né à Mulhouse^ au mois d'octobre de Tannée iSSg.
Sa mère ayant été longtemps souffrante à la suite de sa naissance, ce furent ses sœurs qui se partagèrent la douce tâche de l'élever et de lui donner ses premières leçons.
C'était un enfant blond, fin, délicat, chez lequel rien n'annonçait la volonté, l'énergie indomptables qui seront plus tard les traits distinctifs de son caractère. Il était extrêmement facile, aimant, d'un naturel si peu égoïste qu'il ne se montra jamais personnel à un âge où presque tous les hommes le sont.
II obéissait volontiers, à la condition toutefois qu'on lui expliquât pourquoi certaines choses lui étaient ou imposées ou interdites.
Tout petit déjà, il avait des idées exagérées d'honneur, de justice, idées qui, s'accentuant avec le temps, lui firent donner plus tard par les siens le surnom de Doa Quichotte. Très réservé en présence d'étrangers, il devenait expansif au milieu de sa tamille ; il était à la fois fier et timide ; ces deux dispositions, contre -lesquelles il eut de bonne heure à lutter, lui donnaient un air de raideur qui n'était qu'apparent ; sous ces dehors un peu froids se cachait le cœur le plus vibrant, le plus sensible qui ait jamais battu dans une poitrine d'enfant.
Ses premières années ne furent traversées par aucun événement qui vaille la peine d'être relaté ; elles coulèrent doucement sous la protection et l'influence bienfaisante d'affections dévouées, comme un ruisseau qui serpente sous bois sur un lit de mousse avant, d'aller heurter ses ondes aux rochers sur lesquels il passera en se brisant.
Lorsqu'il eut atteint l'âge de onze ans, sa sœur aînée se maria. Elle avait été pour son jeune frère ce qu'est pour son fils la mère la plus tendre, la plus attentive. Peut-être cette
séparation fut-elle la première tristesse de cette vie qui devait compter tant d^heures douloureuses ?
Quelques mois plus tard la guerre était déclarée, TAlsace envahie ; la famille Dreyfus dut chercher un refuge à Garpentras. Si Alfred Dreyfus n'assista pas aux horreurs, aux vexations de l'invasion allemande, on en parla devant lui, sa jeune âme en reçut une impression ineffaçable. Une fois la paix conclue, son père opta pour la nationalité française. Alfred Dreyfus avait alors treize ans, il était temps de songer aux études sérieuses. Il fut envoyé à Paris au collège Chaptal.
L'internat fut très pénible à cet adolescent qui avait été si heureux dans la maison paternelle. Toutes ses délicatesses de sentiments, si pieusement ménagées par ses sœurs autrefois, furent heurtées et blessées chaque jour. Le travail, la société de camarades qui ne le comprenaient guère, ne parvinrent pas à lui faire oublier les douceurs du foyer. Au bout de quelque temps, il fut pris d'un mal du pays si violent que, sa santé s'altérant, il fallut le rappeler en Alsace.
Il laissa alors momentanément les études pour s'intéresser aux établissements indus-
triels que dirigeaient son père et son frère aîné. Il commença de s'initier aux affaires.
Peut-être y eût-il pris goût ; mais il ne put rester à Mulhouse, il en fut expulsé par les autorités allemandes.
Il chercha un refuge à Carpentras, auprès de sa sœur, madame V***. Là, il essaya de s'intéresser aux affaires commerciales de son beau-frère. Il n'y réussit pas, et, comme il ne pouvait plus tarder à prendre une décision au sujet de son avenir, il confia à sa sœur ses angoisses et ses hésitations.
Poussée par un sentiment bien naturel chez une Alsacienne au lendemain de nos désastres, madame V*** lui parla de l'Ecole polytechnique, de la carrière militaire. « Ne faut-il pas, lui dit-elle, qu'il y ait au moins un officier dans notre famille pour l'heure de la revanche? » Ces paroles décidèrent du sort du jeune homme. En six mois, grâce à une application extraordinaire, à la concentration de toutes les forces de son intelligence vers le but à atteindre, il prépara son baccalauréat qu'il passa à la faculté de Grenoble.
Encouragé par ce premier succès, il alla à Paris au collège Sainte-Barbe, où ses frères déjà avaient fait leurs études ; il s'y prépara aux examens d'admission à T Ecole polytech-
nique. Il travaillait avec ardeur et persévérance ; lorsque ses sœurs, de passage à Paris, venaient le voir et voulaient l'emmener avec elles soit rendre quelques visites, soit au théâtre, il s'y refusait souvent, se raidissant contre la tentation si vive pour lui de prendre un plaisir en commun avec elles. Le sentiment du devoir auquel il obéira pendant toute sa vie, quelque cruel qu'il puisse être, était déjà fortement ancré dans le fond de son âme.
Son grand bonheur, puisqu'il ne lui était pas possible de se rendre en Alsace auprès de son père et de sa mère, c'était, une fois les vacances venues, d'aller chez Tune ou l'autre de ses sœurs, se retremper dans la vie simple, la vie d'affection, d'intimité qui avait pour lui un attrait tout particulier.
Sans aucun espoir d'être reçu, il se présenta aux examens de l'Ecole polytechnique au bout d'un an de préparation seulement, afin de se rendre compte des difficultés de cette épreuve. Il fut admis avec le n^ 182. Il n'avait que dix-huit ans. Deux ans plus tard il entra à l'Ecole d'application d'artillerie de Fontainebleau; il en sortit avec le n® 32.
Poursuivant une carrière qui se dessinait très brillante, il fut classé comme lieutenant
en second au 3i^ régiment d'artillerie en garnison au Mans. A la fin de l'année i883, il fut classé à la 4® batterie à cheval détachée à Paris.
A cette époque on commençait à le jalouser beaucoup. Grâce au préjugé funeste que le mérite ne suffit pas, on se demandait autour de lui à quelle protection il devait d'avoir été appelé à Paris.
Il ne le devait qu'à son travail régulier et obstiné. Sa vie de jeune homme était pure.
On a tenté, pour les besoins de l'accusation, de la transformer en une existence de désordres, tout en se gardant d'aller au fond des choses, en citant des témoins imaginaires.
Les récits qu'on a faits de prétendues liaisons du capitaine Dreyfus avec des personnes peu recommandables tombent en poussière au premier examen. La seule imputation de ce genre qu'on se soit donné la peine d'approfondir a tourné entièrement à son honneur.
(Affaire Dida.)
Quant à la réputation de joueur qu'on a tenté de lui faire pour expliquer les besoins d'argent de cet homme qui ne dépensait pas ses revenus, le seul fondement en a été une visite unique qu'il fit avec son frère, M. Mathieu Dreyfus, au Cercle de la Presse. Il en
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sortit si dégoûté qu'il n'eut jamais la tentation d'y retourner.
Le plus grand tort du capitaine Dreyfus a été précisément cette pureté de vie à laquelle nous refusons de croire, où nous préférons voir une hypocrisie plutôt que la critique ou la condamnation de nos mœurs dépravées.
Aucun compromis n'était possible avec lui ; il n'aurait toléré aucun abus autour de lui ; il pouvait donc, suivant les circonstances, être gênant ou dangereux. Il est certainement redevable d'une partie de la malveillance dont il a été l'objet, et que sa qualité de juif ne suffit pas à expliquer, à cette droiture de caractère impossible à entamer.
En 1 889, le capitaine Dreyfus eut la douleur de perdre sa mère. Il l'adorait; il souffrit profondément de cette séparation définitive s'ajoutant à la longue séparation qui avait attristé sa jeunesse.
Le 12 septembre, il fut nommé capitaine au 21® régiment d'artillerie adjoint à l Ecole centrale de pyrotechnie de Bourges. C'est à la fin de cette même année qu'il rencontra la jeune fille charmante qui est devenue sa compagne héroïque. Pendant ses fiançailles qui durèrent deux ou trois mois, il se prépara à entrer à l'Ecole de guerre. Il reçut la nou-
velle de son admission le Jour même de son mariage, le 21 avril 1890. Il en sortit en 1892 avec le n® 9 et la mention très bien.
Il fallait vraiment qu*il fût un travailleur exemplaire pour avoir obtenu un pareil résultat, en dépit des soucis qui traversèrent alors sa vie. Sa îeune femme fut gravement atteinte dans sa santé à plusieurs reprises, ses jours mêmes furent en danger; son fils, né délicat, lui causa les plus vives inquiétudes pendant les premiers mois qui suivirent sa naissance. Oh 1 combien il fut tendre, dévoué, cet homme dont on a voulu faire un mari infidèle et qui n'a jamais su passer loin de son foyer que les heures consacrées à son service 1
Il eut encore en 1893 le chagrin de perdre son père. Ce nouveau deuil l'assombrit longtemps ; ce ne fut vraiment que pendant les quelques mois qui précédèrent son arrestation qu'il fut parfaitement heureux.
Entré depuis bientôt deux ans à TEtat- Major, il était arrivé à cette période de l'existence où parviennent à force de travail les hommes d'action, de volonté, lorsqu'ils ont réussi à orienter leur vie vers le but qu'ils se sont proposé dès leur jeunesse. Il semblait qu'il eût conquis de haute lutte le droit au
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bonheur : son cœur s'épanouissait aux joies de la famille, aux satisfactions que lui procurait sa brillante carrière ; ce qu'il y avait en lui d'un peu froid, d'un peu réservé disparaissait sous l'influence bénie d'affections loyales et dévouées. La gaieté, qu'il ne connaissait guère, chassant parfois sa gravité naturelle, s'essayait en sourires sur ses lèvres, animait d'un éclat inusité ses regards pensifs. Parmi ses amis intimes, beaucoup pouvaient dire qu'ils ne l'avaient jamais vu ainsi; le capitaine Dreyfus se révélait à eux sous un jour tout nouveau.
Le ciel de sa vie était donc parfaitement pur, lorsqu'il reçut le samedi i3 octobre 1894 une lettre le convoquant le lundi suivant, à neuf heures, au ministère de la guerre. Le capitaine Dreyfus fit simplement la remarque qu'il était singulier qu'on le convoquât en civil, puis il n'y pensa plus, accoutumé en sa quahté de soldat à ne pas discuter l'ordre d'un chef, même dans sa pensée.
Pas la moindre inquiétude chez lui, pas la moindre appréhension. Le matin du i5 octobre il prit congé des siens à son ordinaire et partit pour le ministère de la guerre, où il allait subir la première atteinte du supphce qu'il endure depuis bientôt quatre ans.
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Là, comme on sait, il se joua une scène préparée d'avance devant des glaces disposées pour trahir chaque mouvement du capitaine, scène bien ridicule entre officiers si l'on croyait déjà avoir des preuves de la culpabilité de celui qu'on accusait, scène bien inutile si on les cherchait encore.
Plusieurs messieurs se trouvaient dans le cabinet du général de BoisdefFre ; après avoir accueilli le capitaine Dreyfus de manière à ne rien lui laisser soupçonner de ses préoccupations, le commandant du Paty de Clam le pria de s'asseoir, puis il lui dicta une lettre reproduisant autant que possible les termes du bordereau que chacun connaît.
Le capitaine Dreyfus dut être quelque peu surpris de cette dictée ; il écrivit sans laisser paraître le moindre trouble, ainsi que le prouve la netteté de la page qu'il traça ce matm-là ; il est bien regrettable qu'on ne Tait pas photographiée pour en confier la reproduction à quelque journal.
Impatient, déçu dans son espoir, car il s'attendait à je ne sais quelle manifestation théâtrale de culpabilité, le commandant du Paty de Clam s'élança soudain vers le capitaine Dreyfus, lui saisit le bras et lui dit : « Vous tremblez 1 1> Au même instant, comme
â un signal convenu, M. Gochefert qui se trouvait assis devant une table se leva, marcha droit au capitaine et Tarrêta au nom de la loi.
Pour cet homme fier, sûr de sa conscience, quel instant atroce que celui où il se vit appréhendé comme le dernier des malfaiteurs ! N'en déplaise au préjugé qui veut qu'un innocent accusé d'un crime fasse preuve d'un calme absolu, d'une sérénité parfaite, en pareille occurrence l'innocent a au contraire mille raisons de plus que le coupable de se troubler. Le coupable sait de quoi on Taccuse, il est sur ses gardes, il a entrevu la possibilité d'une surprise; il est donc toufours prêt à faire face au danger. L'innocent est frappé â Timproviste, en pleine sécurité, en pleine inconscience ; son esprit s'égare dans un monde inextricable de suppositions, il perd la tête, il peut même lui échapper des paroles imprudentes que l'on recueillera avec soin et que Ton ne manquera pas d'interpréter contre lui.
Il n'en fut cependant pas ainsi du capitaine Dreyfus. A la grande colère de ceux qui désiraient le trouver coupable et qui cherchaient encore apparemment les preuves de cette culpabilité^ il ne se troubla poinL Refoulant
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rémotion poignante qui devait Tétreindre, il demeura impassible. Au commandant du Paty de Clam qui lui demandait ses clefs :
« Prenez-les, dit-il en les lui remettant, fouillez partout chez moi : vous ne trouverez rien; mais, je vous en prie, usez de ménagements envers ma femme. »
La brusquerie de Taccusation formidable dans le mystère dont on l'entourait ne le livra pas à ses ennemis, il ne lui échappa pas une phrase compromettante ; chez cet homme si fort, si énergique, la tempête fut intérieure, il n'en transpira rien au dehors.
La scène, du reste, ne se prolongea pas longtemps. Le chef de la Sûreté mit fin aux protestations indignées d'innocence de l'accusé en le remettant au commandant Henry.
Les deux officiers, vêtus en civil, sortirent inaperçus du ministère de la guerre, ils montèrent dans un fiacre et quelques minutes plus tard l'infortuné capitaine était écroué à la prison du Cherche-Midi, où Ton avait pris soin de lui faire préparer d'avance une cellule. Il était environ midi. A cette heure sa jeune femme l'attendait dans leur joli appartement de l'avenue du Trocadéro.
Une fois seul, ignorant la nature de l'accusation qui pesait sur lui, en face de Tinconnu,
de l'injustice, le capitaine Dreyfus eut une véritable crfse de folie et de désespoir.
Lorsque le commandant Forzinetti entra chez lui, peu de temps après son écrou :
ce J'avais devant moi, dit-il, un véritable aliéné, aux yeux injectés de sang. Il avait tout bouleversé dans sa chambre. Je parvins non sans peine à le calmer. J'eus l'intuition que cet officier était innocent. Il me supplia de lui donner les moyens d'écrire ou de le faire moi-même pour demander au ministre de la guerre d'être entendu par lui. »
Que ceux dont le sang a bondi de leur cœur jusqu'à leur visage devant une injustice légère, un passe-droit, une accusation sans conséquence, se mettent à la place de ce prisonnier, qu'ils cherchent à comprendre Tétat effroyable de son esprit, de son âme, ils s'étonneront que sa raison ait résisté. La torture a été épouvantable ; elle a abattu cet être si énergique, si courageux, si endurant à la souffrance; il a été jusqu'aux confins du domaine de la folie ; s'il y a échappé par miracle, n'est-ce pas parce qu'il a pressenti, deviné sous la froideur apparente du commandant Forzinetti obéissant e n sol dat au ordres donnés, la croyance à son innocence, une sympathie naissante pour son infortune ?
Je ne sais pas de lecture plus douloureuse que celle du récit du commandant Forzinetti, publiédansle jF/g-arodu2i novembre 1897.
Je ne sais rien de plus tragique que la situation de ce prisonnier, arraché à sa famille qui Tadore, plongé dans un cachot pour un crime dont il ignore tout. Si j'ajoute à ces angoisses la pensée d'un enfant qu'il avait quitté malade le matin et dont on avait refusé de lui transmettre des nouvelles, je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus malheureux.
Et il n'est pas seul à souffrir 1 Chez lui, sa jeune femme s^inquiète de son retard ; au lieu du mari attendu c'est le commandant du Paty de Clam et M. Cochefèrt qu'elle voit arriver ; elle croit à un accident, un premier cri de terreur lui vient aux lèvres : <c Mon mari est mort! » s'écria-t-elle.
Ces messieurs annoncèrent à madame Dreyfus l'arrestation du capitaine, sans lui rien communiquer de l'accusation qui pesait sur lui. Ils procédèrent à une minutieuse perquisition, saisirent les livres de comptes et la correspondace. Ils prirent à madame Dreyfus jusqu'à ses lettres de fiancée; elles ne lui ont point encore été toutes restituées.
Sans pitié pour les angoisses de cette jeune femme, pour sa détresse en face d'une sem-
blable catastrophe, pour rinexpcrience de ses vingt-qaatre ans, ils lui interdirent d'avertir ses parents ni ses beaux-frères de l'arrestation de son mari, s'assurant son silence en lui affirmant qu'il y allait de sa vie.
Le commandant lui affirma aussi que le secret de cet événement était d'autant pl«s nécessaire, qu'il se pouvait fort bien encore qu'il parvînt au ministère de la guerre des renseignements innocentant complètement Taccusé. Il lui raconta qu'un officier allemand, arrêté à cause d'une lettre suspeae qu'on lui attribuait, avait été reconnu innocent, grâce à une deuxième lettre parvenue entre les mains de ceux qui instruisaient le procès alors que l'accusé, en prison, était dans l'impossibilité de l'avoir écrite.
Partagée entre la terreur des menaces de mort et cet espoir de délivrance, madame Dreyfus serait morte plutôt que de se laisser arracher un seul mot.
La douleur si émouvante de cette infortunée, sa foi si profonde en l'homme qu'elle aimait, ne touchèrent pas le commandant du Paty de Clam. Il traitait devant elle le captif de misérable, de gredin, de lâche, et vraiment il fallait qu'il fût bien aveuglé par la passion pour ne pas sentir de quel côté se
trouvait la lâcheté à cette heure. Quelque coupable que pût être à ses yeux le mari, répouse si cruellement frappée n'avait-elle pas droit à sa compassion, à son respect?
Je sais que pendant quinze jours elle a vécu affolée dans cet appartement qui avait été l'asile de son bonheur, sans pouvoir trouver un moment de repos, errant de chambre en chambre, pour échapper au souci mortel qui la torturait, obligée à la dissimulation vis-à-vis des siens, ne sachant que devenir, sansappui^ sans conseil. Chaque jour c'étaient de nouvelles visites, des interrogatoires du commandant du Paty de Clam; il s'exaspérait en face de cette jeune femme, presque une enfant encore, qui trouvait dans son amour la force de lui résister. Ah! s'il avait pu l'arrêter comme complice, comme espionne^ il n'y eût pas manqué ; s'il ne l'a pas fait, c'est que le procès se fût alors déroulé devant la cour d'assises, et que le huis-clos d'un conseil de guerre lui a semblé mille fois préférable.
A la prison du Cherche-Midi le supplice du capitaine n'était pas moindre. Voici ce que nous apprend à ce sujet le commandant Forzinetti :
« Du i8 au 24 octobre, le commandant du
» Paty de Clam vint à la prison du Gherche- » Midi muni d'une autorisation du ministre » pour interroger Dreyfus. Avant de le voir, » il me demanda s'il ne pouvait pas pénétrer » sans bruit dans sa cellule, porteur d'une » lampe assez puissante pour pouvoir pro- » jeter un flot de lumière au visage du capi- » taine qu'il voulait pouvoir surprendre de » façon à le démonter. Je répondis que ce » n'était pas possible. Il lui fit subir plusieurs » interrogatoires et lui dicta chaque fois des » fragments de phrases puisés dans le docu- » ment incriminé dans le but d'établir la » comparaison entre les écritures. »
Se représente-t-on la torture de ces interrogatoires? L'accusateur fouillant Tâme du prévenu pour lui arracher des aveux, la fouillant sans merci, comme un bourreau d'inquisition tourmentant un hérétique, et le prévenu se défendant sans connaître entièrement l'accusation, si fort de son innocence que pendant la période où il s'est débattu dans l'obscurité, il ne lui est jamais échappé une seule parole qui le compromît.
Abîmé par, ces neuf jours d'agonie et de douleur, Dreyfus n'en pouvait plus.
« On l'entendait gémir, dit le comman- » dant Forzinetti, crier, parler à haute voix,
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» protester de son innocence ; il se butait » contre les meubles, contre les murs, et il » paraissait inconscient des meurtrissures » qu'il se faisait. Il n'eut pas un instant de » repos, et, lorsque terrassé par les souf- » frances, la fatigue, il se Jetait tout habillé » sur le lit, son sommeil était hanté par » d'horribles cauchemars. Il avait des sou- » bresauts tels qu'il lui est arrivé de tomber » du Ht.
» Pendant ces neuf jours d'une véritable » agonie, il ne prit que du bouillon et du 4> vin sucré, ne touchant à aucun aliment.
» Le 24 octobre au matin, son état men- » tal voisin de la folie me parut tellement » grave que, soucieux de mettre ma reponsa- » bilité à couvert, j'en rendis compte direco) tement au ministre ainsi qu'au gouverneur 9 militaire de Paris. »
Le commandant Forzinettî avait accompagné le général de Boisdeffre jusqu'à la porte du ministre de la guerre. Entré seul, le général sortait quelques instants après, disant : « Le ministre part pour aller assister au mariage de sa nièce et me laisse carte blanche. Tâchez de me conduire Dreyfus jusqu'à son retour, il s'en arrangera ensuite. » Et le supplice du malheureux se prolonge pour
que le ministre de la guerre puisse apporter au mariage de sa nièce le prestige de sa présence, de son uniforme et de sa haute situa* tion.
Chaque jour le commandant du Paty de Clam fait subir au prisonnier de longs interrogatoires, des épreuves bizarres. Dreyfus écrit sous sa dictée, debout, couché, assis, ganté, de manière à produire quelque échantillon d'écriture se rapprochant de celle du document incriminé. On déchire des photographies de pages tracées de sa main et du bordereau, on les mêle, on les lui présente, on les fait passer sous ses yeux ; il doit reconnaître ce qui est de lui. Sa puissance d'application est telle qu'il ne se trompe pas une seule fois dans ses déclarations.
Je me suis interdit, en commençant cette sorte de biographie, tout plaidoyer en faveur du capitaine Dreyfus, estimant que sa vie de travail simple et pure, ses souffrances noblement supportées, avec une force d'âme, une élévation de sentiments qui ne s'accordent guère avec la bassesse d'un soldat capable de trahir son pays pour de l'argent, parleraient pour lui plus éloquemment que nioi.
Il me semble cependant nécessaire d'attirer Tattention sur son attitude pendant sa cap-
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tivité. Cet homme affolé, qui se brise la tête contre les murs en face de l'énigme indéchiffrable, qui proteste de son innocence avec une véhémence que quatre ans de bagne n'ont pas calmée, n'a point du tout Tallure d'un coupable. S'il se produit parfois chez un criminel, alors quMl est arrêté, une explosion de colère, le fait est rare. Cette fureur d'ailleurs ne dure pas, l'abattement lui succède, puis une sorte de résignation, toutes les forces de l'être étant tendues vers un seul but : deviner ce que l'on peut savoir du crime, rechercher, combiner tout ce qui pourra être utile à la défense.
Rien de pareil chez Dreyfus, qui épuise son corps et sa raison à se débattre contre un mystère qu'il ne parvient pas à percer. Il n'ignore plus qu'il est poursuivi pour crime de haute trahison, mais il ne sait rien de la nature du délit; c'est dans la nuit qu'il s'agite, qu'il pare les coups d'un adversaire qui le surveille, prêt à profiter de la moindre défaillance physique ou morale.
Si, dans son affolement, il a échappé à tous les pièges tendus, c'est tout simplement parce qu'il a toujours dit la vérité.
Au commencement de novembre, on lui montra la photographie du bordereau; le
parquet militaire était saisi. M. Besson d'Ormescheville fut chargé de Tinstruction et du rapport. Son enquête et les enquêtes policières durèrent deux mois. Enfin, ce travail laborieux est terminé. M® Démange, le défenseur, qui ne connaît comme chef d'accusation que le bordereau, laisse entrevoir à l'accusé, à sa famille, l'espérance d'un acquittement.
Le capitaine écrit à sa femme le 1 8 décembre :
« J'arrive enfin au terme de mes souffrances, » de mon martyre. Demain je paraîtrai devant » mes juges le front haut, l'âme tranquille.
» L'épreuve que je viens de subir, épreuve ter- » rible, a épuré mon âme. Je te reviendrai » meilleur que je n'ai été; je veux consacrer à » toi, à nos enfants, à nos chères familles tout » ce qu'il me reste encore à vivre. »
Dans l'horreur de Tabîme où l'infortuné se débat, comme un oiseau blessé qui cherche à reprendre son vol brisé à jamais, il a pénétré un rayon pur et doux, il est descendu une consolation qui l'aide à supporter la vie, quelque désir ardent de la mort que son cœur ait pu entretenir. Parmi ceux qui l'ont appro-
ché, connu, aimé, il n'en est pas un qui doute de lui ; Taffection des siens, leurs lettres lorsqu'on les lui a remises après cinquante deux jours de secret absolu sont venues le réconforter dans la solitude de sa cellule. Fort de sa conscience, il se prend à espérer. Il songe aux compensations qu'il exigera pour tout ce qu'il a souffert.
« Je solliciterai la croix et je donnerai ma » démission. C'est ce que j'ai dit au comman- » dant du Paty qui Ta relaté dans son rapport » au ministère. Il n'a pu relever aucune preuve » contre moi, car il ne peut y en avoir, pas » plus que le rapporteur qui, dans le sien, ne » procède que par inductions, suppositions, » sans rien affirmer ni préciser. »
A la veille du procès, il ne doute plus de son acquittement :
« Je suis prêt à paraître devant des soldats, » écrit-il, comme un soldat qui n'a rien à se » reprocher. Ils verront sur ma figure, ils lî- » ront dans mon âme, ils acquerront la convic- » tion de mon innocence comme tous ceux qui » me connaissent. »
Pauvre illusionné qui croyait à ses juges, à
la justice, à la vérité, qui n'avait pas compris encore qu'il fallait jeter une victime aux monstres affamés de l'intolérance et de l'antisémitisme I
Le procès eut lieu à huis clos, il dura quatre jours. Le capitaine fut condamné. Ramené dans sa chambre vers minuit, il eut comme la divination de l'épouvantable campagne de presse qui avait égaré l'opiniou, qui est peutêtre l'excuse de cet égarement s'il en est une; il s'écria :
« Mon seul crime est d'être né juif! Voilà y> où m'a conduit une vie de labeur et de tra- » vail. Pourquoi, mon Dieu, suis-je entré à » TEcole de guerre? Pourquoi, n'ai-je pas ]» donné ma démission tant désirée par les ]» miens. »
Son désespoir était tel, dit le commandant Forzinetti, que craignant un dénouement fatal, je dus redoubler et faire redoubler de vigilance.
Pendant qu'il agonise ainsi, rassemblés chez les parents de sa femme, chez ce père^et cette mère qui le chérissent à l'égal de leur propre fils, tous les siens attendent l'issue du procès avec des alternatives de craintes et
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d'espérances dont ceux qui ont guetté Tarrêt d'un médecin au chevet d'un être adoré peuvent deviner la poignante angoisse.
Dès le matin, madame Dreyfus avait prié M® Démange de lui faire savoir les nouvelles au plus tôt ; son secrétaire avait répondu qu'il viendrait lui-même si les nouvelles étaient bonnes. Cette réponse ambiguë avait plané comme une menace sur le cercle de famille.
La journée s'avançait, la nuit s'était faite ; rien, toujours rien, l'attente devenait insupportable.
La jeune femme du capitaine errait au travers des appartements, incapable de prendre une seconde de repos; chaque fois que la porte de la rue retombait lourdement, son cœur cessait de battre. A l'heure qu'il est, elle ne peut entendre encore le heurt de cette porte sans un frisson douloureux.
Enfin on apporte l'arrêt : Alfred Dreyfus est condamné, mais pas à mort.
Et, comme dès les premiers instants de l'arrestation du capitaine on a fait passer devant elle des menaces de mort, elle ne comprend pas tout d'abord l'horreur de la sentence. Le coup est rude, mais à l'instant surgit dans son cœur l'espoir d'accompagner son mari dans sa captivité^ dePy soutenir jus-
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qu'au jour de sa justification. Elle supporte le choc grâce à cette illusion qu'aucun des siens n'a le courage de lui ôter, grâce au voile qui couvre encore pour elle la réalité et qu'elle ne soulèvera que peu à peu. Eût-elle entrevu alors ce qui les attendait tous deux» elle tût morte à cette heure I
Le lendemain, 23 décembre, M® Démange, qui n'a pu sauver son malheureux client, va le voir dès le matin. En pénétrant dans sa chambre, il le prend dans ses bras, il le serre contre son cœur, et, tout en larmes, il s'écrie : « Mon capitaine, votre condamnation est la plus grande infamie du siècle ! »
Cette sympathie tombe comme une rosée bienfaisante sur l'âme désespérée d'Alfred Dreyfus, elle Taide à envisager dans toute son horreur une destinée qu'il n'a pas encore acceptée.
« Mes chers amis, écrit-il le 26 décembre » à sa sœur madame V*** et à son mari, je » suis terrassé par la douleur. Etre inno- » cent et se voir accablé ainsi, c'est peut-être » plus que je n'en pourrai supporter.
» Ma foi, quand mes forces et mon courage » me trahiront, alors...
» Aimez bien ma femme, elle le mérite. Elle
» a été admirable de courage et d'héroïsme. Je » te recommande particulièrement ma chère » Lucie, dit-il à sa sœur madame V***, fais-en » ton amie. Je suis toujours, ma chère Hen- » riette, celui que tu as connu bon, brave et » honnête.
» Mais je suis vaincu par la fatalité qui s'a- 1» charne après moi ; il y a des douleurs mo- 1» raies devant lesquelles il est difficile de ré- » sister. Tu sais que je suis courageux devant » la souffrance physique ; mais voir à mon » nom accolé celui de traître, c'est ce que je » ne peux supporter.
» Quoi qu'il advienne, que je sois mort ou » vivant, n'arrêtez pas vos recherches, réhabi- D» litez le nom que je porte, qui est celui d'un » honnête homme.
» J'espère que tôt ou tard vous finirez par » trouver le coupable.
» Je vous embrasse comme je vous aime.
» Alfred. »
Le capitaine Dreyfus a maintenant en face de lui une chose plus amère que la mort, plus cruelle que les supplices au récit desquels le cœur vient à nous manquer, la perte de son honneur, la dégradation.
t^ Si j'ai réussi à le montrer tel qu'il est, fier.
sensible, patriote, conscient de son propre mérite, Thorreur de la scène attendue semble devoir dépasser ses forces. N'eût-il été condamné qu'à mourir, il serait tombé en héros, criant bien haut son innocence et quittant sans regret une vie si ingrate. Mais l'ignominie de la parade d'exécution, les insultes de la foule! Plutôt se casser le front contre les parois de sa prison 1
Peut-être le connaissait-on assez pour avoir compté sur un suicide qui dénouerait tout naturellement ce drame militaire.
Le 3i décembre, pendant ces jours d'agonie, le commandant du Paty de Clam se présenta encore une fois à la prison du Cherche-Midi et demanda avoir le condamné.
Il espérait sans doute arracher à son désespoir les aveux qu'il n'avait jamais pu obtenir,
« Il n'y a pas de danger, n'est-ce pas, »
dit-il au directeur de la prison militaire. Et, sur son assurance qu'il ne risquait absolument rien : « Pour plus de sûreté, ajouta-t-il, » placez un garde qui se tiendra à portée de » ma voix et qui entrera à mon premier ap- » pel. »
Introduit chez le capitaine Dreyfus, il tenta de l'amener à convenir au moins d'une
34 DREYFUS lHUTUiE
tentaûva d'aioorçagjeu Drey{u3> oe répoodk qu'ea prolestaut éo^gjquenieiit de soa iaiu))cexKe» Ea se'retiracu 1< coaxmaadaQt du Paty de Claai ne put cetcnir ces paroles : « Si vous dites vrai^ vous, êtes le plus ^raod martyr de ce siècle 1 r^
Au sortix de cette cntr&via& Direyfua écrivit au ministre de la guecce la lettre suivaate, si digne dans sa concision :
a Monsieur le Ministre,
y> J'ai reçu^ par votre ordre ^k visite ducocH ]» mandant du Paty de Claca, auquel j'ai déiBt claré encore que j'étais innocent, et que j^ » n'avais même jamais commis^ la taoinidfe y> imprudence. Xe suis condamné, je n'ai au- 2> cune grâce à demander- Mais au nom de mon y> honneur qui, je Uespère„ me sera rendu ua » jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloîur » bien continuer vos recherches.
» Moi parti, qu'on cherche toujours, c'esula » seule grâce que j-e sollicite. »
Le a janvie» 1895,. après des mois de torture^ les angoisses du procès, le coup ef* froyable de la condamnation inattendae»
madamie Dreyfus obtint enfin k permission devoicson mari. Le. capitaine, si, coucageuoK
DRI-YFUS INTIME 35
es £ace' de k pdre aiversité,. treaiblait en descendant L'eâcalier ei sentait ses jambes fléchur sous liiii à l'idée de revoir cette amie si aimée, si vaillante^ qui venait à lui comme l'ange de la consdation et de l'iespérance^ Ceisiqai Qntpu ia voir alars, en deuil déjà, son joli visage empreint d'une tristesse infinie qui persiste, toujoars, si vraie^ si continue, qws aoo. sourire même vous arrache des Lanoes, compirendiront Témotion du condsBBié pendant cette entrevue.
Au travers des grilles leurs mains n'ont pu s^écireindre; il est incapable de prolonger rentrctien, la coupe est pleinse, elle va déborder..
Qudiqaes betircs plus* tard il écrit :
c Notre conversation, même à travers ks » barrearax de la prison, m'a fait du bien. Je » lâremblala sur mes jambes en descendant»
» mais je- me suis raidi pour ne pas tomber par » terre d'e'motron-. A l'hetire qu'il est ma main » n'est pas encore bien assurée,, cette entrevue » m'a violemment secoué. Si je n'ai pas insisté » poorqoe tu restes plus longtemps, c'est que » j'étais à. bout de forces, ^'aivais besoînr d'aU.^r » me cacher pour pleurer un peu... Ce qui me » fait le plus de bien c'est de te sentir si coura-
» geuse et si vaillante, si pleine d'affection pour » moi. Continue, ma chère femme, imposons » le respect au monde par notre attitude et » notre courage. Quant à moi, tu as dû sentir » que j'étais prêt à tout; je veux mon honneur » et je l'aurai, aucun obstacle ne m'arrêtera. »
Cet entretien avait eu lieu dans le parloir de la prison en présence du commandant Forzinetti. Bien que les malheureux époux, dans la tempête où se heurtaient leurs pensées, eussent à peine échangé quelques paroles, Pentrevue avait revêtu un caractère si douloureux, si tragique que le commandant Forzinetti demanda Tautorisation de laisser le capitaine Dreyfus voir sa femme dans son cabinet. Cette permission lui fut accordée sous sa propre responsabilité. Madame Dreyfus vit son mari deux fois ainsi, toujours en présence du commandant Forzinetti.
Comme, en entrant dans son cabinet, la première fois, elle arrivait un peu hésitante, Dreyfus s'écria en lui désignant le commandant :
« C'est un ami, tu peux tout dire devant lui; il m'a sauvé par sa sympathie. »
Elle eut la joie immense de pouvoir embrasser son mari, de lui parler à cœur ou-
vert, de trouver la parole d'espoir, la promesse sainte dont il a vécu depuis.
C'est à rissue d'une des visites de sa femme que le capitaine Dreyfus fut informé qu'il subirait la dégradation militaire le lendemain matin.
Pendant ses longs entretiens avec l'homme qu'il n'a pu sauver. M* Démange s'est pris d'affection pour lui. Il a mesuré l'étendue de ses souffrances, il a compris qu'elles dépassaient l'endurance humaine.
Craignant que le condamné mît fin à ses îours, il a exigé de lui la promesse solennelle de vivre.
Aussi est-ce vers cet ami que Dreyfus se tourne à cette station de son calvaire.
« Je viens d'être prévenu que je subirai de- » main Tafifront le plus sanglant qui puisse être ]» fait à un soldat. Je m'y attendais^ je m'y étais » préparé ; le coup a cependant été terrible. » Malgré tout, jusqu'au dernier moment j'espé- » rais qu'un hasard providentiel amènerait la y> découverte du véritable coupable.
» Je marcherai à ce supplice épouvantable, » pire que la mort, la tête haute, sans rougir. » Vous dire que mon cœur ne sera pas affreu- » sèment torturé quand on m'arrachera les in-
38 BTRETFUS INTFME
» signes de l'honneur <jne j'aî acquis à la sueur » de mon front, ce serait mentir. J'aurais » certes mille fois préféré la mort. Mais vous » m'avez indiqué mon devoir, ciier maître»
» et je ne puis m'y soustraire, quelles que » soient les tortures qui m'attendent. Vous » m'avez inculqué l'espoir, vous m'avez pé- » nétré de ce sentiment qu'un innocent ne » peut rester éternellement condamné, tous » m'avez donné la foi. »
Puis il s'adresse à sa famille :
« Vendredi 4 janvier iSgS.
» Mes cliers frères et sœurs,
» Que vous dire sinon qu'en ce moment je » me concentre en moi-même, que je me raidis » pour supporter l'épreuve épouvantable qui » m'attend encore, pour marcher à ce supplice » pire que la mort le front haut et l'âme tran- » quille, sans faiblesse.
» C'est dans l'-espoir d'une future rêhabîHta- » tion que je vis, c'est cet espoir qui me sou- » tient.
» Après mon départ, continuez toujours la » lutte, froidement, sûrement, mais avec une » énergie farouche. Que je sente vos efforts
DIIETFCÏS INTIME 5^
» rayonner autour de moi, qoe je sente vente » profonde aifection me «outenir.
» Courage donc toujours pour la lutte. •»
La dcgrad-atioin militaire eut lieu dans la matinée du 5 janvier i8gb. Dreyfus s'y prépara «ans forfanterie comme sans faiblesse ; on sait, comment il Ta supportée, criant son innocence de manière à ébranler la foi la plus robuste en sa culpabilité. Quelques journaux ont prétendu qu^^il avait le visage crispé de haine ; quand on songe à la tempête que cet homme portait dans son âme. à rappel inouï qu'il devait faire à son énergie, peut-on s'étonner qu'il s'en reflétât quelque diosesur -ses traits ?
Il est neuf heures du matin, le temps est gris, froid ; la place Foiitenoy est envahie par une foule houleuse dont les remous viennent heurter la grille de la cour de TÉcole militaire où doit avoir lieu la dégradation. Les trotrpes désignées pour assister à la parade se rangent autour de l'immense place d^'armes.
Au commandement du général Darras, les troupes portent les armes; un groupe apparaît aussitôt, composé du capitaine Dreyfus accompagné de quelques artilleurs et d'un lieutenant de la garde républicaine.
Dreyfus est en grande tenue ; l^or des trois galons en trèfle et le bandeau du képi reluisent; son épée brille à son côté^
Les tambours et les clairons ouvrent un ban. Après la lecture du jugement qui condamne Dreyfus à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire, le général Darras prononce la phrase habituelle : « Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes ; au nom du peuple français, nous vous dégradons. »
« Je suis inocent, je jure que je suis innocent; » vive la France I » répondit-il.
L'adjudant chargé d'enlever au condamne les insignes de l'honneur s'approche de lui et porte la main sur les galons, les parements qu'il arrache et jette par terre.
« Sur la tête de ma femme et de mes en- » fants, je jure que je suis innocent, je le jure, » vive la France ! » crie-t-il encore.
Il ne reste plus que Tépée. L'adjudant la brise sur son genou d'un coup sec et en rejette les tronçons; le fourreau même est détaché.
« On dégrade un innocent ! » proteste Dreyfus.
II lui reste encore à défiler devant ses camarades, ses subordonnés d'hier. Arrivé devant la grille où la foule pousse des cris de haine et de mort, Dreyfus répète :
« Je suis innocent, vive la France 1 »
Devant le groupe des îournalistes, il s'écrie : " *
y> Vous direz à la France entière que je suis » innocent. »
Et comme on lui répond par des injures :
« Vous n'avez pas le droit de m'insulter, » ajoute-t-il, je suis innocent ! »
Le tour du carré s'achève, c'est fini.
Dreyfus remonte vers la voiture cellulaire qui l'avait amené. Il y avait dix minutes qu'il agonisait.
Telle a été son attitude, telle elle devait être. Ceux qui ne peuvent s'élever à une pareille hauteur de sentiments ni à un pareil
42 MtPïrus rvifwfi
iJcploîement dMnergie l'ont q'oalifiee de cynique. C'est qu'ils ne pouvaient pas la comprendre ; il est des horizons que tous les regards n'embrassctn pas. Après avoir été mensuré, photographié, Drcyfos fut ratwené à la prison de la Sati té. lî n'avait pas ppon(mcé une parole. Une fois seuï, c'est à «on défenseur qu'il écrit encore :
« Cher maître, j*ai tenu la promesse que je » vous avais faîte. Innocent, j'ai affronté le » martyre le plus épouvantable qu'on puisse » infliger à un soldat; j'ai senti autour de moi » le mépris de la foule ; j'ai souflen la torture » la plus terrible qu'on puisse s'imaginer. Et » que j'eusse été plus heureux dans la tombel » Tout serait fini, je n'entendrais plus parler » de rien, ce serait le calme, Toubli de toutes » mes souffrances. Mais hélas, le devoir ne me » le permet pas comme vous me Tavez si bien » montré... Soutenez-moi , cher maître, de » votre parole chaude et éloquente ; faites que » ce martyre ait une fia, qu'on m'envoie le » plus vite possible là-bas, où j'attendrai pa- » tiemment en compagnie de ma femme que » Ton fasse la lumière sur cette lugubre af« » faire...
» Pardon de ce style décousu ; je n'ai pas
DREYFUS nSïTïlfE 4?
» encore les idées à moi^ je suis profondêni'ent » abattu moTalemeotit et physiquement, mon » cœur a trop saigné aujourd'hui. Pour Dieu, » moŒi cher maître, qu'on abrège mon supplice 9 immérité* »
Est-ce là le style d'an crhnincl endurci cherchant a tromper ceux qui le pourront lire ? Ces lignes si grandes, si nobles dans leur «implicite, dans l'aveu même du dcsespon: qui a abattu à cette heure sombre cet homme d'un courage extraordinaire, égalé peut-être mais jamais dépassé, mettent à nu son coeur-et crient son innocence.
M* Démange avait si Ken compris qu'elles arai^nt été tracées sans calcul, pour iui seul, dans un besoin d'épancher une douleur accablante, que par un sentiment de pudeur délicate, il les a gardées par 4evcrs lui pendant •trois ans. Il s^est décidé à ies livrer au public lorsqu'on a cherché à salir d^aveux posthumes bien inutiles te souvenir grandiose et gênant de Pattitude du capitaine Dreyfus pendant la scène de la dégradation.
Lorsque son mari eut été transféré à la SatKe, madame Dreyfus dut faire de nombreuses démarches pour être admise à le voir. Une fois la perarission obtenue, les en-
trevues, au nombre de trois, eurent lieu dans le cabinet du directeur de la prison qui se montra du reste parfaitement correct.
Mais le règlement est si dur qu'il était interdit aux malheureux époux d'approcher l'un de l'autre. Un jour que la jeune femme avait réussi à glisser sa main dans celle de son mari, le directeur ne put fermer les yeux et la contraignit à la retirer.
Mille questions montaient de son cœur â ses lèvres sur le genre de vie du prisonnier, sur la manière dont il supportait ce que le régime des détenus a de particulièrement pénible pour un homme du monde, aucune ne lui était permise. Héroïque à force d'amour, s'efforçant de sourire, d'espérer, ayant déclaré dès le premier instant qu'elle suivrait le condamné en exil ainsi que la loi lui en confère le droit, elle fut pour lui une source vive où il puisa la consolation et le courage de vivre. Elle lui cacha ses faiblesses, ses démarches infructueuses auprès d'anciens amis qui s'étaient empressés de renoncer à des relations devenues compromettantes. Elle ne lui laissa jamais deviner avec quelle souffrance elle le voyait lui si fier, d'une volonté si indomptable, se plier aux exigences de ses gardiens, leur obéir avec une soumission qu'il s'impo-
sait ; c'est elle qui a prononcé la parole qui Ta fait renoncer au suicide, c'est elle qui Ta gardé, qui le garde encore, malgré toutes les barrières élevées entre eux, pour Theure de la justification.
Voici quelques fragments des lettres si touchantes écrites par le capitaine Dreyfus à sa femme pendant son séjour à la prison de la Santé.
« 10 janvier 1895.
» Depuis ce matin deux heures, je ne dors » plus dans l'attente où je suis de te voir au- » jourd'hui, il me semble déjà que j'entends ta » voix chérie me parler de mes chers enfants ; » de nos chères familles et si je pleure je n'en » ai pas honte, le martyre que j'endure est » vraiment trop cruel pour un innocent.
» Quel est le monstre qui est venu jeter le » malheur et le déshonneur dans une honnête » famille?... Mais mon courage ne faiblit pas, » je me réconforte en pensant à Tavenir, il est » impossible que la vérité ne se fasse pas jour. » D'ailleurs, il le faut, la volonté est un puis- » sant levier.
» A tout à rheure, ma chérie, la joie de te 9 serrer dans mes bras. ]»
40 DABTFOS mirais
Le EDême jour, plus tard ;
« Le moment est passé si vite, si court qu'il » me semble que je ne t'ai pas dit la vingtième » partie de ce que j'avais à te dire. Comme tu » es héroïque, mon adorée, sublime d'abnéga- » tion et de dévouement. Je ne fais que t'ad- » mirer... Ce qui m'est crueU et je ne saurai le » répéter assez, ce ne sont pas les souffrances » physiques que j'endure, mais bien cette at- » mosphère de mépris qui entoure mon nom, » ton nom, mon adorée. Tu sais si j'ai tou- » jours été fier et digne, tu sais si j'ai tou- » Jours mis le dexoir au-dessus de tout.. ..alors » tu peux t'imaginer ce que je souffre*
» Et c'est pourquoi encore je veux vivre, » c'est pourquoi je veux crier au monde moa » innocence, la crier chaque jour j[usqu'à mon 9 dernier soufâe^ j|u&qu'à. ma dernière goutte » de sang.
» Je trouverai dans tes yeux le courage aé- » cessaire au martyre,.. Apporte-moi ton por- » trait, }e le placerai entre ceux de nos chéris. y> En contemplant ces trois figures, ^'y lirai }» chaque jour,, à chaque instant, mon devxirr. »
Le 14 janvier..
« Cette nuit je ne me sub encore endormi
DEETFUS INTIME 47
9r <^'à deux heures du mardu ; >'ai pensé à toi» » à vous tous, à cette épouvantable, énigme » que je voudrais déchiffrer.
» ... Ah I j'aimerais mieux monter tout seul » à l'assaut de dix redoutes, que d'être là» im- » puissant» inactif, à attendre passivement que » la vérité se découvre. J'envie le casseur de » pierres sur la grande route absorbé dans son » travail machinal... Je te demande pardon de » mon énervement de mon impatience» mais » comprends ce que sont pour moi ces longues » heures, ces longues journées. Je suis cepen- » dant plus calme après chaque entrevue, je » puise de nouvelles forces, une nouvelle dose » de patience dans tonamoun Ah ! cette vérité » il nous la faut claire et lumineuse, je ne vis » que pour cela* »
PuiSr il poise à ses enfanxs,
«J'ai lu les* quelques lettres de Pierrot, dans u la lettre dr Marie» Merci à tous deux, sur- 2à tout à la main qui a dirigé celle, de Pierrot.
» Fais de nos chers enfants des êtres vigoujn» reus et sains^..
» Tu as raison de me parler de nos chéris-.
A Quoique cela m'arrache le cœur chaque fois }ii que je pense à eux, leur gazouillement, que
» tu me répètes, réveille cependant en moi » d'agréables et touchants souvenirs. La foi » me revient en des jours meilleurs* »
On ne traverse pas de pareilles épreuves, on n^assiste pas à de pareilles scènes sans que le corps n'en souffre, quelque vaillante que soit Tâme. Epuisée d'émotions, accablée d'un gros rhume, madame Dreyfus était si malade au jour fixé pour la quatrième entrevue, le 17 janvier, que son médecin lui interdit absolument de se lever et de sortir* Tandis qu'elle se désolait de ne pouvoir aller à lui, son mari fut transféré à l'île Saint- Martin de Ré ; elle en fut avertie par les journaux.
Le voyage fut effroyable pour le prisonnier. Le secret de son transfert n'avait pas été gardé, aucune mesure de protection à son égard n'avait été prise. A Orléans, il ne fut pas aperçu, mais à La Rochelle le bruit de son arrivée s'était répandu. Des milliers de personnes stationnaient aux environs de la gare. Sur son passage, une bousculade eut lieu, la foule hurlait : « A mort ! A mort ! A l'eau 1 » Comme il faisait nuit des personnes allumaient des allumettes-bougies pour voir la figure de Dreyfus, qui avançait tout pâle
de son angoisse morale, supplicié par l'infamie de ce nom de traître dont on le lapidait. On raconte même que des ofiBciers le dévisagèrent sur le quai à sa descente de wagon ; je préfère ne pas le croire.
Le crime de haute trahison est si monstrueux, si abominable, qu'il semble qu'une nation entière en doive prendre le deuil. La colère qui se traduit par une tempête d'injures, par le soulèvement des masses contre un être terrassé, a quelque chose d'avilissant; seul le silence aurait de la grandeur et de la dignité.
Voici l'impression de Dreyfus lui-même sur cette scène ; elle répond à ceux qui l'ont accusé de lâcheté en face du danger :
c< L'autre jour, quand on m'insultait à La » Rochelle, j'aurais voulu m'échapper des » mains de mes gardiens et me présenter la » poitrine découverte à ceux pour lesquels » j'étais un juste objet d'indignation et leur » dire : « Ne m'insultez pas; mon âme que vous » ne pouvez pas connaître est pure de toute » souillure, mais si vous me croyez coupable, » tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans » regrets. » Au moins alors, sous Tâpre mor- » sure des souffrances physiques, quand j'au-
5o DREYFUS nniME
» rais encore crié : « Vive la France! » peut- ]» être alors on eût cru à mon innocence. y>
Cest à grand'peîne que Ton mît Dreyfus dans un omnibus de la gare ; la foule le suivit, hurlant, menaçant, jetant des pierres, jusqu'au port de la Pallice où il fut embarqué pour rîle de Ré.
Le 25 janvier il écrit à sa femme :
« Ta lettre d'hier m'a navré; la douleur y » perçait à chaque mot. Jamais deux infortunés » n'ont souffert comme nous. Si je n'avais foi » en l'avenir, si ma conscience nette et pure ne » me disait pas qu'une pareille erreur ne peut » subsister éternellement, je me laisserais aller » aux plus sombres idées. J'ai déjà résolu une » fois de me tuer ; j'ai cédé à vos remontrances, » j'ai promis de vivre ; car vous m'avez fait » comprendre qu'innocent je n'avais pas le » droit de déserter. Mais, hélas ! si tu savais » combien parfois il est plus difficile de vivre » que de mourir I
» Tu ne peux te figurer, ma pauvre enfant, » combien je suis malheureux ; nuit et jour je m pense à cet horrible mot accolé à mon nom, » mon cerveau se refuse parfois à admettre pa- » reille chose. Je me demande, dans mes nuits
DREYFUS INTIME 5l
» agitées, si je suis éveillé ou si je dors. Avec » cela, aucune occupation qui me permette de » me distraire de mes sombres pensées.
» ... Qu'on prenne mon sang, qu'on prenne » mon corps, mais qu'on me rende mon hon- » neur. Personne n'entendra donc ce cri de » désespoir, ce cri d'angoisse d'un malheureux » innocent qui ne demande que justice !
» Dans ma sombre cellule, dans les tortures » de mon âme qui se refuse à comprendre » pourquoi je souffre ainsi, pour quelle cause » Dieu me punît ainsi, c'est toujours vers toi » que je reviens, ma chère femme, vers toi qui, » dans ces tristes et terribles circonstances, as » été pour moi d^un dévouement sans bornes, » d'une affection sans limites... Aide-moi dans » cette lutte épouvantable pour mon honneur.
» Hélas î j'ai bien l'âme courageuse du soldat, » je me demande si j'ai l'âme héroïque du » martyr. »
Madame Dreyfus dut recommencer pour la troisième fois des démarches afin d'obtenir l'autorisation de voir son mari au dépôt de Saint-Martin-de-Ré. Elle reçut la permission de s'y présenter deux fois par semaine.
Un de ses beaux-frères la conduisit à l'île de Ré; il l'accompagna jusqu'au fort dont
l'entrée lui fut interdite. Elle fut introduite dans le dépôt des condamnés aux travaux forcés, dans une petite salle, le greffe peutêtre. Elle s'assit au fond de la pièce tandis qu'on allait chercher son mari. Par la fenêtre, elle le vit venir à travers la cour, vieilli, courbé, ayant souffert dans sa cellule. L'impression fut navrante.
Le condamné s*avança jusqu'à la porte qu'il ne franchit pas ; il resta debout sur le seuil entre ses deux gardiens. Elle était à l'autre extrémité de la chambre, c'est de loin quMls ont dû se parler. En vain madame Dreyfus supplia-t-elie qu'on lui liât les mains derrière le dos pour qu'elle pût s'approcher de son mari et l'embrasser une dernière fois, le règlement s'y opposait formellement, il ne fut pas fait droit à sa requête. A ce moment encore tous deux croyaient que Dreyfus serait envoyé en Nouvelle-Calédonie, et que sa femme pourrait l'y suivre, comme c'était, comme c'est toujours son droit.
Dans l'intervalle des visites qu'elle faisait au dépôt de Saint-Martin-de-Ré, madame Dreyfus retournait à Paris auprès de ses enfants. Lors de son deuxième voyage, à l'auberge où elle descendait, on lui dit qu'on avait vu un grand bateau au large. Ce n'était
que trop vrai; la nuit qui suivît, on embarqua le condamné sans la prévenir. A peine de retour à Paris, elle apprit son départ par les journaux.
La voici désormais entièrement séparée de lui, mise dans Timpossibilité la plus absolue de lui porter, de lui communiquer le secours de son affection, livrée aux inquiétudes sans fin que lui cause cette traversée dans des conditions qu'elle ignore et dont elle peut facilement se représenter les extrêmes rigueurs. De l'existence qu'il va mener, de sa santé, de ces mille détails dont sa tendre sollicitude prend souci, elle ne saura rien, car il n'aura pas même le droit de lui en dire un mot dans sa correspondance. Je ne pense pas qu'il soit besoin d'insister davantage pour que ceux qui ont dans leur vie de véritables affections puissent se faire une idée de la longue torture que subit ce cœur aimant.
Madame Dreyfus se procura tous les livres où elle espérait pouvoir trouver quelques renseignements sur Cayenne, sur les îles du Salut, leur climat. Les indications qu'elle recueillit sont à peu près nuUesv L'île du Diable, qui va devenir la prison du capitaine Dreyfus, est un rocher stérile, couvert de brousses, où l'on mettait à l'écart autrefois les lépreux
b4 DREYFUS INTIME
de la colonie pénitentiaire. Quel est l'horizon sur lequel il pose ses regards désespérés, ces chers yeux déjà fatigués par les excès de travail / Comment sera-t-il soigné si le chagrin a raison de son énergie, s'il tombe malade?
Comment est la case quMl habite ? Comment passe-t-il ses journées? Peut-il travailler de son esprit, de ses mains, cet être qui n'a pas connu d'autres heures d^inactivité que celles qui lui ont été imposées dans sa prison ?
Elle n'en sait rien. Les journées passent lentement pour elle, ajoutant chacune un poids à son souci déjà si lourd, composant des semaines, des mois, des années; elle ne comprend pas comment elle a pu les vivre.
Dans son épreuve, si grande que je n'en sais pas qui puisse lui être comparée, si imméritée, elle a eu la consolation d^être soutenue par tous les siens, par ce père et cette mère admirables qui aimaient leur gendre comme leurs propres fils et qui n'ont pas douté de lui un seul instant, par ces frères et ces sœurs si dévoués qui n'ont plus qu'une seule pensée, un seul but, le salut du condamné ; leur affection Ta portée le long de cette voie douloureuse. Il a fallu vivre aussi pour les enfants, pour obtenir leur réhabilitation, il a fallu se forcer de leur sourire pour qu'ils ne soupçon-
nasscnt rien de l'horrible drame, pour qu'il y ait un peu de soleil sur leurs jeunes années.
Enfin, voici les premières de ces admirables lettres, qui sont comme une sorte d'évangile du courage, où tous les désespérés peuvent chercher des exemples d'énergie, puiser la force nécessaire à la lutte, si âpre soit elle. Elles forment un recueil d'édification. Beaucoup de livres passeront auxquels s'attache actuellement la renommée, ce petit volume restera ; ces pages, où une âme humaine se révèle belle et noble dans sa force comme dans ses faiblesses toujours surmontées, seront une des gloires de notre siècle. Je voudrais citer chaque lettre en la plaçant dans son cadre. Ce serait trop allonger celte étude rapide. J'estime que tous ceux qui veulent se faire une idée du capitaine Dreyfus, de son caractère, ont le devoir de les lire attentivement.
Elles ont été publiées dans plusieurs journaux et brochures; je n'en prendrai donc que quelques passages.
Je les ai choisis afin de faire ressortir la véritable nature de celui qui les a écrits, de l'éclairer tour à tour sur chacune de ses faces, de montrer, à côté de l'énergie indomptable, les défaillances si courtes de l'homme placé en face d'une épreuve surhumaine, son amour
pour ses enfants, sa tendresse pour radmirable compagne de ses jours heureux et de sa longue infortune, son oubli de lui-même, cette unique préoccupation de l'honneur qu'on lui a enlevé et qu'il veut qu'on lui rende, son ardent patriotisme. Les voici, ils forment comme les stations du chemin douloureux qui l'a conduit de la prison du Cherche -Midi au rocher de Tîle du Diable.
« Avoir travaillé toute sa vie dans un but » unique, dans le but de la revanche contre cet }» infâme ravisseur qui nous a enlevé notre » chère Alsace, et se voir accusé d*; trahison en- 9 vers ce pays, non, ma chère adorée, mon es- » prit se reiuse à comprendre.
» Te souviens-tu que je te racontais que » me trouvant, il y a une dizaine d'années, à » Mulhouse, au mois de septembre, j'entendis » un jour passer sous mes fenêtres une musique » allemande célébrant l'anniversaire de Sedan. » Ma douleur fut telle que je pleurai de rage, » que je mordis mes draps de colère et que je 9 me jurai de consacrer toutes mes forces, toute » mon intelligence à servir mon pays contre 9 celui qui insultait ainsi à la douleur des 9 Alsaciens.
» Décembre 1894. »
DREYFUS INTIME 5j
€ Oh I chère France, toi que j'aime de toute » mon âme, de tout mon cœur, toi à qui j*ai » consacré toutes mes forces, toute mon intel- » ligence, comment as-tu pu m'accuser d'un » crime aussi épouvantable?... Jamais homme » n'a supporté le martyre que j'endure. Au- » cune souffrance physique n'est comparable à » la douleur morale que j'éprouve quand ma 9 pensée se reporte à. cette accusation.
» Décembre 1894. 1
« Mon âme seule est restée vaillante, comme » au premier jour, devant l'accusation épou- » vantable et monstrueuse qu'on m'a jetée à la » face. Tout mon être se révolte encore à cette » pensée. Mais la vérité finit toujours par se » faire jour envers et contre tout ; il faudra que » ma voix soit entendue par toute notre chère » France comme Ta été mon accusation. Ce » n'est pas seulement mon honneur que j'ai à » défendre, mais encore Thonneur de tout le » corps d'officiers dont je fais partie et dont je j» suis digne.
» Décembre 1894. »
« Fort de ma conscience, fier de ma vie tout » entière consacrée au devoir et à l'honneur, je 9 puis tout supporter.
» Décembre 1894. »
« Quand on a sa conscience pour soi, on » peut, comme tu le dis si justement, tout » supporter, tout souffrir. C'est ma conscience > seule qui m'a permis de résister, autrement » je serais mort de douleur ou du moins dans » un cabanon de fou.
» Décembre 1894. »
a Ce qu'il faut surtout, quoi qu'il advienne » de moi, c'est chercher la vérité, c'est remuer » ciel et terre pour la découvrir, c'est y en- » gloutir s'il le faut notre fortune, afin de réha- » biliter mon nom traîné dans la boue. Il faut j> à tout prix laver cette tache imméritée.
» 23 décembre 1894. »
« Marchez sans faiblir dans la voie que vous » vous êtes tracée, comme moi je suivrai mon » chemin douloureux.
> i5 janvier 1895. »
« Ahl si je pouvais déchirer à coups d'épée » le voile qui entoure ma tragique histoire I
» 24 janvier iSgS, »
a Malgré une coïncidence parfois terrible de » tourments aussi bien physiques que moraux, » je sens bien que mon devoir vis-à-vis de toi.
DREYFUS INTIME Sg
» de nos chers enfants^ est de résister jusqu'àla y> limite de mes forces et de protester de mon » innocence jusqu'à mon dernier souffle.
« 27 avril 1895. »
« Cuirassons donc nos cœurs contre un scn- » timent de douleur et de chagrin ; surmon- 9 tons nos souffrances et nos misères, pour ne » voir que le but suprême, notre honneur, » rhonneur de nos enfants ; tout doit s'effacer » devant cela.
» 27 mai I895. »
« Quant au but, je n'ai jamais varié. Inno- » cent, il faut que mon innocence éclate, que » mon nom revienne ce qu'il mérite d'être.
» Mais tu dois comprendre que les souffrances » sont parfois si aiguës, les révoltes si vio- » lentes, que les cris de douleur s'exhalent » malgré soi, et qu'on voudrait, aux dépens » de tout, avoir enfin l'énigme de cette mons- » trueuse affaire, faire jaillir la vérité, faire » triompher la justice. Des découragements, » je n'en ai jamais eu, je n'ai jamçiis douté de » l'avenir, je n'ai jamais douté qu'une volonté » forte de son innocence et du devoir à remplir » n'atteigne son but.
» 3 janvier 1896, »
« A ton tour, ma pauvre chérie, tu as subi 9 les atroces angoisses de l'attente de nou- »velles!— J'ai connu ces angoisses, j'en ai » connu bien d'autres, )'ai vu bien des choses » décevantes pour la conscience humaine...
» Eh bien, je veux te dire encore : qu'importe! » Tes enfants sont là, vivants, nous leur avons » donné la vie, il faut leur faire rendre l'hon- » neur. Il faut marcher au but les yeux uni- » quement fixés sur lui, avec une volonté in- » domptable, avec le courage que donne le » sentiment d'une nécessité absolue.
» 5 mars 1896. »
ce Comme toi, ma chère Lucie, ma pensée » ne te quitte pas, ne quitte pas nos chers en- 9 fants, vous tous ; et quand mon cœur n'en 9 veut plus, est à bout de forces pour résister à » ce martyre qui broie le cœur sans s'arrêter ^ comme le grain sous la meule, qui déchire » tout ce que Ton a de plus noble, de plus pur, » de plus élevé en soi, qui brise tous les res- » sorts de l'âme, je me crie à moi-même tou- 9 jours les mêmes paroles : « Si atroce que » soit ton supplice, marche encore afin de 9 pouvoir mourir tranquille, sachant que tu » laisses à tes enfants un nom honoré, un nom 9 respecté. »
» 4 janvier 1897. »
DREYFUS INTIME 6l
« Tu me dis encore d'avoir la certitude de » l'entière lumière ; cette certitude est dans :» mon âme; elle s'inspire des droits qu'a tout » homme de la demander, de la vouloir quand » il ne veut qu'une chose, la vérité. Tant que » j'aurai la force de vivre dans une situation » aussi inhumaine qu'imméritée, je t'écrirai y> donc pour t'animer de mon indomptable vo- » lonté.
» 4 septembre 1897. »
ce En résumé, ma chérie, ce que je voudrais » te dire dans uneflfort suprême, où j'écarte to- » talement ma personne, c'est qu'il faut sou- » tenir ton droit énergiquement, car il est » épouvantable de voir tant d'êtres humains » souffrir ainsi, car il faut penser à nos mal- :ù heureux enfants qui grandissent, mais sans » y mêler aucune question irritante, aucune » question de personne.
» 25 décembre 1897,»
Ses chers petits enfants, leur souvenir hante son cœur, et, si la douleur d'en être séparé s'ajoute à toutes ses douleurs, leur pensée est cependant comme un ange gardien dont les battements d^aile rafraîchissent son âme torturée.
« Je n'ose te parler des enfants, leur sou- » venir m'arrache le cœur. Parle-m'en, qu'ils » soient ta consolation.
» 23 décembre 1894. »
« Le 22 février, c'était l'anniversaire de » notre chère petite Jeanne. Combien j'ai pensé » à elle. Je ne veux pas insister, car mon cœur » éclaterait et j'ai besoin de toutes mes forces.
» 26 février 1895, »
» Tout à l'heure, j'ai regardé pendant quel- » ques instants le portrait de nos chers enfants, » mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps, » tant les sanglots m'étreignaient la gorge.
» Oui, ma chérie, il faut que je vire, il faut » que je supporte mon martyre jusqu'au bout » pour le nom que portent ces chers petits. II » faut qu'ils apprennent un jour que ce nom » est digne d'être honoré, d'être respecté; il » faut qu'ils sachent que si je mets l'honneur » de beaucoup de personnes au-dessous du » mien, je n'en mets aucun au-dessus.
» 25 février 1896. »
« Vois-tu, les mères qui veillent au chevet » de leurs enfants malades et qui les disputent » à la mort avec une énergie farouche, n'ont
» pas besoin d'autant de vaillance que toi; car » c'est plus que la vie de tes enfants que tu as » à défendre, c'est leur honneur. Mais je te » sais capable de cette noble tâche.
» 12 Mai i8g5. »
« Cher petit Pierrot,
j> Papa t'envoie de bons gros becs ainsi qu'à » petite Jeanne. Papa pense souvent à tous les T^ deux. Tu montreras à petite Jeanne à faire 7> de belles tours en bois, bien hautes, comme j> je t'en faisais, et qui dégringolaient si bien.
» Sois bien sage, fais de bonnes et chaudes 7^ caresses à ta maman quand elle est triste.
» Sois bien gentil aussi avec grand'môre et » grand-père, fais de bonnes niches à tes 7> tantes.
» Quand papa reviendra de voyage, tu vien- » dras le chercher à la gare, avec petite Jeanne, » avec maman, avec tout le monde.
» Encore de bons gros becs pour toi et pour » Jeanne.
» Ton Papa. »
« Te parler de l'éducation des enfants, c'est » inutile, n'est-ce pas? Nous avons trop sou- 9 vent, dans nos longues causeries, épuisé le » sujet, et nos cœurs, nos sentiments, tout en
» nous, enfin, était si uni, que tout naturelle- » ment Taccord s'est fait sur ce qu'elle devait » être, et qui peut se résumer en ceci, en faire » des êtres forts physiquement et moralement.
p 28 mars 1897. »
Parfois ce sont des cris de douleur qui ont dû retentir douloureusement dans le cœur où ils s'épanchaient,
» Mes nuits, hélas I tu peux t'imaginer ce » qu'elles sont. Jadis ce n'étaient que des in- » sommes ; une grande partie maintenant se 7> consume dans un tel état d'hallucination et de » fièvre que je me demande chaque matin com- 9 ment mon cerveau résiste encore. C'est un 1» de mes plus cruels supplices. Il faut y ajouter }^ ces longues heures de la journée, en tête à » tête avec moi-même dans l'isolement le plus y> absolu.
» 28 mars iSgS. »
« Mon cœur saignera tant que ce manteau » d'infamie couvrira mes épaules.
» II juin 1896. »
« Il me semble, quand je t'écris, que les dis- » tances se rapprochent, que je vois devant
» moi ta figure aimée» qu'il y a quelque chose » de toi auprès de moi. C'est une faiblesse, je » le sais, car malgré moi l'écho de mes souf- » frances vient parfois sous ma plume, et les » tiennes sont assez grandes pour que je ne te » parle pas encore des miennes. Mais je vou- » drais bien voir à ma place philosophes et » psychologues qui dissertent tranquillement » au coin de leur feu, sur le calme, la sérénité » que doit montrer un innocent I
» i6 mai iSqS. »
« Ohl chère Lucie, écoute-moi bien, car moi » j'ai tant souffert, j'ai supporté tant de choses » que la vie m'est profondément indifférente, » et je te parle, comme de la tombe, du silence » éternel qui nous place au-dessus de tout... je » te parle en père au nom du devoir que tu as » à remplir vis-à-vis de nos enfants.
» Va trouver M. le Président de la Ré- » publique, les ministres, ceux même qui » m'ont fait condamner ; car si les passions, » l'emportement égarent parfois les esprits les » plus honnêtes, les plus droits, les cœurs » restent toujours généreux et sont prêts à ou- » blier ce même emportement devant cette » douleur effroyable d'une épouse, d'une mère » qui ne veut qu'une chose, la seule que nous
9 ayons à demander : la découverte de la vérité', » l'honneur de nos chers petits.
» Parle simplement, oublie toutes les petites » misères; quelle importance, d'ailleurs, ont- » elles devant le but à atteindre ? et je suis sûr » que tu trouveras, que vous trouverez un » concours généreux pour sortir le plus tôt » possible d'une situation tellement atroce, » supportée depuis si longtemps que je me » demande encore comment nos cerveaux à » tous ont pu y résister.
» Je te parle dans tout mon calme, dans ce » grand silence, douloureux, il est vrai, mais » qui élève au-dessus de tout... et agis comme » je te le demande... ne vois qu'une chose, » ma bonne et chère Lucie : le but qu'il faut » atteindre, la vérité, en faisant appel à tous » les dévouements... Ah! car cela je le vou- » drais avec toutes les fibres de mon être, voir » encore le jour où l'honneur nous sera rendu.
» Septembre 1896. »
Je pourrais puiser à l'infini dans cette mine de diamants, où cet homme, épuré au crible de la souffrance, se révèle bon, aimant, sans égoïsme, sans haine pour ses bourreaux dont il ne suspecte pas la bonne foi, plein
d'espérance dans la justice de sa cause, dans le dévouement des siens, persévérant toujours dans la revendication de son innocence.
Quand on se reporte aux circonstances dans lesquelles elle a été écrite» chaque ligne de cette correspondance devient un enseignement. Comme il est grand le condamné qui se croit si misérable! Quel piédestal que ce rocher lointain où il agonise!
Depuis deux ans bientôt la séparation entre le capitaine Dreyfus et sa famille s'est faite plus complète encore ; il a été possible d'ajouter à son martyre. Madame Dreyfus avait cette dernière douceur d'envoyer des livres à son mari, de choisir les ouvrages, de les lire, de lui adresser ces pages que ses yeux avaient parcourues, que ses mains avaient effleurées, où ses larmes étaient tombées, où, dans son amour, dans son désir d'une communion avec l'être saintement aimé, il lui semblait qu'elle avait mis quelque chose d'elle-même.
Brusquement, elle fut informée par le ministre des colonies que son mari se procurerait à l'avenir les livres dont il pourrait avoir besoin, et ordre lui fut donné de ne plus lui en expédier désormais.
Bientôt après, à la suite d'un faux bruit d'évasion répandu par des journaux en quête
de nouvelles sensationnelles, les lettres mêmes de son mari ne furent plus remises à madame Dreyfus : elle n'en reçut que des copies incomplètes ; les dernières copies sont de quelques lignes seulement. Cest de ces quelques lignes, cinq, six au plus, dont la concision rend chaque mot tragique, en grossit le sens, qu'il faut que la malheureuse jeune femme vive pendant tout un mois.
Ceux qui ont pu la voir au moment où elle reçoit la copie que lui adresse parcimonieusement le ministre des colonies, prendre la banale enveloppe jaune en pâlissant, hésiter à l'ouvrir parce qu'elle redoute chaque fois d'y trouver l'annonce de la mort de Texilé, parcourir la feuille d'un regard anxieux et tendre, dans son angoisse, ses mains glacées par une émotion trop violente vers quelque secours inespéré, se demandent comment elle résiste aux coups frappés sans relâche sur son cœur, sur ses affections les plus sacrées.
Sait-on qu'au reçu d'une lettre d'elle, toute vibrante de l'anxiété où la tenait un long silence ou plutôt un long retard dans la remise de la correspondance, le capitaine Dreyfus envoya un télégramme à sa femme pour lui dire qu'il allait bien, et que ce télégramme
resta plusieurs mois au ministère des colonies avant de parvenir à destination?
On lui accordait une dernière grâce, on lui remettait avec la copie plus ou moins tronquée des pages écrites par son mari l'enveloppe où il avait mis l'adresse de sa main.
C'était quelque chose qui venait de lui, quelque chose qu'il avait touché; l'écriture, toujours la même, la rassurait un peu sur Tétat physique et moral du prisonnier; depuis deux mois l'enveloppe a été supprimée.
On pleure en lisant un roman, on s'attendrit au théâtre devant des infortunes imaginaires, et ce drame vécu, le plus poignant qu'il soit, ce drame dont les héros ont épuisé la coupe des amertumes, laisse indifférente la foule.
Et cependant, qui au monde est plus digne de compassion que cette jeune femme, cette jeune mère, coupable seulement d'aimer son mari, de croire à son innocence, de faire tous ses efforts pour arriver à la démontrer ? Si elle Teût abandonné il y a quatre ans, renié, cette même foule qui lui en veut aujourd'hui de sa fidélité, l'aurait alors accablée avec justice de son mépris.
De quelque côté qu'elle se tourne, tout est sombre. Aux préoccupations si lourdes, si
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pénibles que lui occasionne la pensée de l'avenir de ses deux enfants, vient s'ajouter encore la détresse où la plonge la connaissance des rigueurs infligées au condamné depuis la campagne commencée en sa faveur.
On a raconté que Dreyfus, gardé par huit hooimes, sur un rocher dont il est impossible de s'échapper» était mis aux fers chaque soir; une cage même aurait été construite pour l'enfermer comme une bête sauvage.
Jamais ces bruits n'ont été démentis. Pourquoi ces fers, pourquoi cette cage, pourquoi ces nouvelles peines ajoutées à toutes celles endurées déjà par ce prisonnier auquel on n'a pas la plus légère faute à reprocher?
Est-ce parce qu'il ne se rend pas? parce que le temps, la souffrance n'ont pas de prise sur son âme ? Est-ce parce qu'en dépit de tous les bâillons il continue de crier son innocence, de demander justice, d'émouvoir le monde entier? Est-ce pour rendre fou cet être dont Tcnergie ne se dément pas qu'on l'empêche maintenant de marcher librement dans la brousse misérable qui couvre Tîlot du Diable, qu'on le retient derrière des grilles comme un lion qu'on veut dompter? On dit même qu'avec une palissade de planches on lui a masqué la vue cfe la mer, dont les mouvc»
ments, les colères, les alanguissements sous le ciel de feu tenaient compagnie à sa solitude, berçaient les tristes rêves de ses journées sans fin, de ses nuits sans sommeil.
En viendra-t-on à creuser pour lui un cachot au plus profond du roc et croira-t-on ainsi le réduire au silence?
A quoi pensent les hommes qui commandent ces supplices raffinés, interminables? A quoi pensent tous ceux qui laissent faire et qui sont responsables au même titre que ceux qui ordonnent? Aveuglés par les passions, leur jugement s'égare ; tel croit marcher à la tête de la civilisation qui rétrograde de plus d'un siècle, tel applaudit aux manifestations des haines religieuses qui ne comprend pas que c'est le poison dont meurent les nations.
Voici des années que madariie Dreyfus use ses forces dans sa lutte sacrée pour obtenir la revision du procès de 1894. Elle attend avec impatience qu^on fasse droit à sa demande réitérée de rejoindre son mari, offrant de partir sans idée de retour, de se soumettre à toutes les rigueurs que comporte la situation. Le silence seul répond à la requête qu'elle présente, appuyée sur un droit que lui confèrent les lois de son pays.
Dans cette attente douloureuse, elle con-
sacre à ses deux enfants tout le temps que lui laisse l'œuvre de réhabilitation qu'elle poursuit.
Elle a accompli le miracle de les garder dans l'ignorance de ce qui s'est passé; jusqu'ici Thorrible vérité a échappé â l'esprit observateur de son âls, un délicieux enfant de sept ans, sensible, que la révélation atteindrait au plus tendre de son cœur.
Il se souvient de son père, on lui parle de lui d'ailleurs, il y pense souvent. La nuit, quelquefois, il lui est arrivé de rêver à ce père qui fait un si long voyage, et de pleurer au réveil parce qu'il n'était pas auprès de lui.
Faudra-t-il qu'à la douleur de voir souflfrîr le père s'ajoute encore celle de voir souffrir les enfants ?
Il semble que toutes les femmes, toutes les mères devraient s'attendrir en face de cette situation tragique^ appuyer de leur influence le vœu de Tépouse qui désire rejoindre son mari malheureux pour partager les tristesses de sa captivité, pour avoir cette satisfaction infinie de les lui adoucir à force d'affection, pour l'aider à vivre jusqu'à la réparation.
Dans cette esquisse de la vie du capitaine Dreyfus, il ne se trouve pas une phrase qui ne soit l'expression de la vérité, pas un trait
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n'est exagéré. Telle a bien été Texistence de celui qui expie aux îles du Salut un crime qu'il n'a pas commis. De cette vie le caractère se dégage d'un dessin très net.
D'un abord froid, l'expression du visage assez dure, les yeux fatigués déjà par le travail, très réservé parce qu'il est timide, le capitaine Dreyfus n'a au premier moment rien de sympathique, rien d'attirant pour les étrangers. Aucune banalité chez cet homme dédaigneux des conventions et des préjugés mondains, ce qui explique qu'il ait été peu compris, peu goûté même de ceux avec qui il a entretenu des relations purement superficielles. Il fallait pénétrer dans son intimité pour apprécier à sa juste valeur le charme de cette nature, ses trésors cachés de bonté, de droiture, d'affection.
Né d'une famille alsacienne dont tous les membres ont opté pour la nationalité française, élevé dans des idées de revanche, il a dans son âcne, dès l'âge le plus tendre, ce foyer ardent de patriotisme qui, à un moment donné, fait les héros ou les martyrs. Cet amour de son pays l'a poussé à choisir la carrière des armes. On sait combien elle fut brillante jusqu'au jour où l'accusation du crime de haute trahison vint la briser d'un coup.
Il a une faculté de travail qui lui fait une nécessité de Taction; une volonté soutenue par une énergie capable d'atteindre le but qu'il s'est proposé, si haut soit-il. Il n'y a pas en lui Tombre d'égoïsme ; d'un caractère emporté, il se domine toujours. II est bon, il est doux, il est facile à vivre. Au contraire de ceux qui donnent au monde ce qu'ils ont de meilleur, Alfred Dreyfus garde pour les siens toutes ses tendresses, toutes ses sollicitudes.
Il n'a jamais eu de penchant pour les divertissements faciles qu'on peut se procurer à Paris. Ses sentiments très élevés^ sa délicatesse naturelle, les souvenirs délicieux qu'il conserve de sa vie de famille, des intérieurs heureux de ses sœurs oii il a vécu une partie de sa jeunesse, mettent une barrière infranchissable entre les distractions malsaines de la capitale et lui. Sa vie de jeune homme est pure, il n'a pas gaspillé son cœur. Une fois mariée passionnément épris de sa jeune femme, il n'a pas même été effleuré par les tentations auxquelles on prétend qu'il a succombé.
Son instruction très complète, sa connaissance de plusieurs langues, la rectitude de son jugement, la netteté de son esprit en font un officier distingué. Il est doué d'une grande
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indépendance de caractère. Cette qualité de plus en plus rare est peut-être un défaut dans l'état militaire. Il a toujours marché droit dans la vie sans se laisser entamer par les compromis, les petitesses de la société où s'amoindrissent les êtres faibles. Sa loyauté est parfaite. Cet homme d'élite, qui n'a pas été connu et par conséquent n'a pas pu être compris de tous, a inspiré les attachements les plus passionnés, les dévouements les plus complets, les plus désintéressés.
Son courage physique n'a d'égal que son courage moral. Simple en face de la pire adversité parce qu'il est sincère^ il n'a pas le moindre soupçon de la grandeur de sa conduite. S'il est relativement facile d'avoir ses heures de bravoure, rien n'est plus rare que l'héroïsme prolongé, une lutte de chaque jour pendant des mois, pendant des années contre une destinée implacable.
Souffrir dans ses affections, souffrir dans sa âerté, être en butte au mépris des foules» être seul et sans secours en proie â toutes les douleurs, sans pouvoir épancher jamais dans un cœur compatissant les tristesses amères de son propre cœur, retenir une vie prête à s'échapper, repousser la folie, la tentation du suicide, s'oublier soi-même dans
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une unique pensée d'honneur, c'est tout ce qu'il y a de plus noble, c'est tout ce qu'il y a de plus beau ; le capitaine Dreyfus innocent est la plus grande figure de notre fia de siècle.
Où trouver dans une telle âme un repli assez obscur pour abriter lé remords du crime le plus odieux? Où trouver en une telle vie une seule heure pour rexécution de ce crime.
Paris, 8 juillet 1898.
ÉMILS COLIN — IMPRIKBRIB DE LAGNT