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Villiaiinic, VEsprit de la guerre

INTRODUCTION

Dans son évolution au travers de l'état sauvage, de la barbarie et de la civilisation, il s'est élevé peu à peu à une plus saine notion de sa nature intellectuelle et morale, secouant graduellement le joug de ses instincts brutaux. En apprenant à se respecter lui-même, il apprend à respecter son semblable et à recourir de moins en moins contre lui, sans nécessité, à des moyens matériels de contrainte. Tant que ceux-ci prévalent, l'œuvre civilisatrice n'est point achevée.

Appréciant à ce point de vue l'état actuel des peuples policés, on constate sans peine que la civilisation du dix-neuvième siècle est supérieure à celle des siècles précédents, car jamais la vie humaine ne fut mieux protégée. Jamais son inviolabilité n'a été proclamée aussi haut, jamais il n'a été fait en sa faveur autant et de si généreux efforts.

Ne nous vantons pas trop cependant de nos récentes conquêtes. Si nous avons fait un pas en avant, nous sommes encore bien loin du but. Si nous trouvons matière à nous enorgueillir en nous comparant à nos

devanciers, nous devons reconnaître que notre mérite n'est que relatif et que la perfection absolue est encore au delà de notre portée. Il est vrai que l'on travaille énergiquement à déraciner la barbarie et à faire disparaître ses derniers vestiges, mais elle a la vie dure et, quoiqu'elle ait déjà perdu bien du terrain, elle n'est pas vaincue. Nous n'en citerons qu'un seul exemple qui se rattache directement à l'objet de ce livre.

La guerre, qui éclate encore si fréquemment, même au foyer de la civilisation la plus avancée , la guerre est l'expression la plus terrible, lapins saisissante de ce préjugé barbare et aussi ancien que le monde, en vertu duquel

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Ce fléau date de loin et ne semble pas près de disparaître, quoique la cognée ait été mise à la racine de l'arbre. Il est rare aujourd'hui que l'opinion publique le considère autrement que comme une honte pour l'humanité, et il est impossible de ne

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pa3 voir là un heureux symptôme pour l'avenir; néanmoins il n'est point encore devenu un fait exceptionnel et ceux qui président aux destinées des peuples ne le leur épargnent pas. 11 faut pourtant être juste. Les chefs des nations sont parfois les instruments dont la Providence se sert pour l'accomplissement de ses desseins, et il leur est donné moins qu'à d'autres, peut-être, de pouvoir s'affranchir des traditions et des influences de tout genre, qui agissent sur l'esprit de l'homme à son insu.

Si la guerre n'a pas disparu, toutefois elle n'est point restée ce qu'elle était jadis. Sans parler de ses procédés qui se sont maintes fois transformés, ses coutumes ont subi des changements non moins remarquables. L'opinion, qu'on se faisait des droits des belligérants, s'est considérablement modifiée en Europe depuis un siècle ^ L'emploi illimité de la force, qui autrefois était admis sans

1, Cauchy, du Respect de la propriété privée dans la guerre maritime, 38.

conteste, a reçu un rude échec le jour où l'on a discerné et proclamé l'existence d'un droit naturel que l'homme ne saurait violer impunément. Un frein a été dès lors imposé aux combattants, et c'est en le resserrant petit à petit que les jurisconsultes ont soumis le métier des armes à tout un code de Thonneur, qui constitue une partie importante du droit des gens. Les premiers pas de cette science furent un peu hésitants et son influence salutaire s'est exercée avec lenteur; néanmoins elle a déjà contribué à dépouiller la guerre de bien des atrocités. Les progrès de la théorie et ceux de la pratique n'ont pas marché en cette matière d'un pas égal; les vieilles habitudes se sont montrées bien puissantes sur les soldats, comme les vieux préjugés sur les écrivains, et c'est à travers beaucoup d'oscillations que l'adoucissement des mœurs guerrières s'est accompli. Les définitions multiples et profondément dissemblables que l'on a données de la guerre expliquent ces divergences d'opinion et de conduite; il est aisé de comprendre que selon qu'on'lui

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assigne pour but de détruire rennemi, de le dépouiller ou seulement de lui arracher un consentement, les mêmes rigueurs ne sont point nécessaires, ni par conséquent légitimes.

De nos jours l'on ne considère plus la guerre que comme un mal inévitable; comme la seule manière de vider un différend international. Le but d'une guerre juste, disait déjà Vattel, c'est « de se procurer par la force une justice que l'on ne peut obtenir autrement \ » Mais cette conception n'était guère commune de son temps. Admise généralement aujourd'hui, elle exigé une révision scrupuleuse des règles du droit, en ce qui concerne les moyens licites ou illicites de nuire à l'ennemi. Il faut faire cesser le désaccord qui existe entre plusieurs d'entre elles et les délicatesses croissantes de la conscience publique. Il faut compléter la liste de proscription dressée contre certains usages par les générations qui nous ont précédés, et inscrire, à la suite de ceux que

réprouve le droit naturel, ceux qui engendrent pour les belligérants des souffrances sans lesquelles leur Lut avoué pourrait être aussi facilement atteint.

Ce qui en effet caractérise essentiellement la jurisprudence internationale de notre époque , c'est qu'elle ne s'appuie pas seulement sur le droit naturel, trop longtemps confondu avec le droit des gens, mais qu'elle fait aussi entrer en ligne de compte les exigences bien autrement nombreuses de la morale proprement dite. Elle veut que les combattants observent les uns envers les autres tous les égards compatibles avec le droit de légitime défense. Elle condamne ainsi toute une série de pratiques odieuses, exercées longtemps sans scrupule, et qui constituent des infractions patentes à la loi morale. Tels sont le pillage et les atteintes de tout genre à la propriété privée en dehors des dégâts résultant de la lutte elle —même, la violation de la foi jurée , l'empoisonnement de l'armée ennemie, l'assassinat de ses chefs, le massacre des prisonniers ou des populations inoffensives et

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bien d'autres méfaits que l'on voudrait pouvoir reléguer aux premiers âges de l'histoire, mais dont, hélas! la trace humiliante pour l'humanité a franchi le seuil du dixneuvième siècle. La logique plaidait, il est vrai, en faveur de cette conduite, lorsqu'on partait du principe qu'on doit faire à son ennemi le plus de mal possible, que tous les moyens sont bons pour cela, et qu'un droit illimité est acquis par le vainqueur sur la personne et sur la propriété du vaincu. Or tel était l'ancien droit \ On était loin alors d'assimiler la guerre à ces combats singuliers où les champions rivalisaient de courtoisie et de loyauté.

Parmi les circonstances qui contribuèrent à faire prévaloir des maximes plus douces et plus humaines, on s'accorde à reconnaître que l'établissement des armées permanentes eut une influence prépondérante, en raison des facilités qu'elles offrirent pour discipliner les soldats ^ Mais, si cette cause

1. Whcalon, Élém. de dr. iniern., II, 2. — IlefTtcr, Droit ■intern. j)ublic de l'Europe, 119.

2, Marlens, Précis du dr. des gens moderne de VEurope.

fut la première, elle ne fut pas la seule. Nous avons déjà fait remarquer, ailleurs \ que notre siècle a été témoin d'une recrudescence de l'esprit de charité et de merveilles enfantées par la bienfaisance sous son inspiration. Nous avons dit aussi que la compassion pour les victimes de la guerre avait eu des motifs spéciaux pour se réveiller, et signalé à ce propos les nombreuses sociétés de secours en faveur des militaires blessés auxquelles elle a donné naissance. Eh bien, la métajnorphose subie par le .droit des gens se rattache aux mêmes origines.

Vidée de la fraternité, introduite dans le monde par le christianisme, n'a jamais conquis autant d'adeptes en aussi peu de temps que depuis la révolution française, et jamais surtout les droits qui en découlent n'ont été plus hautement ni plus énergiquement revendiqués. Déjà « on a formulé le droit civil, le droit criminel et une partie du

g 270. - Whealon, Prog. du d. des g, l, 213. — Cauchv ouvrage cité, 29. . .

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