DES JEUX ET DES SPECTACLES PUBLICS
§ 1". — Les jeux publics des Romains n’avaient peut-être pas le caractère solennel et grandiose des jeux de la Grèce qui, présidés par les dieux et inaugurés par les pompes de la religion, excitaient à la fois l’émulation des artistes et le patriotisme des citoyens. Ces jeux avaient lieu les uns dans les cirques, les autres dans les théâtres.
§ 2. — Les cirques étaient de forme elliptique; ils étaient entourés de gradins. Des places particulières y étaient réservées aux décurions, aux sénateurs et aux chevaliers. Le grand cirque de Rome pouvait contenir cent cinquante à deux cent mille personnes. Ceux des provinces, bàtisàl’instar du colysée de la métropole, avaient, comme on le voit par ceux des villes de Vérone, d’Arles, de Nîmes, etc., une étendue proportionnée à la population de la cité. Aux extrémités de l’ellipse étaient pratiquées les ouvertures par où s’élançaient les chars et les chevaux. De larges vomitoires, ouverts dans tout le pourtour, permettaient facilement l’écoulement de la foule.
Parmi les jeux donnés dans les cirques, on distinguait surtout les combats de gladiateurs et de bêtes féroces entre elles ou contre des hommes, qu’on appelait bestiarii , tristes restes de la barbarie romaine. 11 y avait en outre des courses de chars et de chevaux, des luttes de force et d’agilité, des palestres, des jeux athlétiques, des combats simulés d’infanterie ou de cavalerie, des naumachies ou combats maritimes.
§ 3. — Les jeux scéniques apparaissent pour la première fois dans l’histoire romaine en l'an 390, sous le consulatde C. Sulpicius Peticus et de G. Licinius Stolo. La peste ravageait Rome, « et comme rien ne calmait encore la violence du mal, ni les remèdes humains, ni la bonté des dieux, la superstition, dit Tite-Live (1), s’empara des esprits, et l’on dit qu’ alors, entre autres moyens d’apaiser le courroux céleste, on imagina les jeux scéniques : C’était une nouveauté pour ce peuple guerrier qui n’avait eu d’autre spectacle que les jeux du cirque. Au reste, comme presque tout ce qui commence, ce fut chose simple et même étrangère. Point de chants, de paroles, de gestes pour les traduire : Des bateleurs venus d’Etrurie, se balançant aux sons de la flûte, exécutaient, à la mode toscane, des mouvements qui n’étaient pas sans grâce. Bientôt la jeunesse s’avisa de les imiter, tout en se renvoyant, en vers grossiers, de joyeuses railleries; et les gestes s’accordaient assez avec la voix. La chose accueillie se répéta souvent et prit faveur. Comme on appelait hister, en langue toscane, un bateleur, on donna le nom cf histrions aux acteurs indigènes, qui, ne se lançant plus, comme d’abord, ce vers rude et sans art, qu’ils improvisaient tour à tour, représentaient dès lors des satires pleines de mélodie, avec un chant réglé sur les modulations de la flûte, et que le geste
(!) Livre vil, IL
suivait en mesure. Quelques années après, Livius, laissant la satire, osa, le premier, lier d’une intrigue une action suivie; il était, comme alors tous les auteurs, l’acteur de ses propres ouvrages : Souvent redemandé, il fatigua sa voix, mais il obtint, dit-on, la grâce de placer devant le joueur de flûte un jeune esclave qui chanterait pour lui; et i joua son rôle, ainsi réduit, avec plus de vigueur et d’expression, car il n’avait plus le soin de ménager sa voix. Depuis ce temps, l’histrion eut sous la main un chanteur, et dut réserver uniquement sa voix pour le récit des dialogues. Soumis à cette loi, le théâtre perdit sa libre et folâtre gaîté ; par degrés, le divertissement devint un art ; la jeunesse, alors, abandonnant le drame au jeu des histrions, reprit l’usage de ses antiques et bouffonnes scènes, cousues de vers, et qui, plus tard, sous le nom d 'exodes, se rattachèrent de préférence aux fables atellanes. Ce genre de divertissement qu’elle avait reçu des Osques, la jeunesse se l’appropria, et ne le laissa point profaner aux histrions. Depuis lors, il demeure établi que les acteurs d’ Atellanes, étrangers, pour ainsi dire, à l’art du comédien, ne sont exclus ni de la tribu, ni du service militaire. Parmi les faibles commencements d’autres institutions, j’ai cru pouvoir aussi placer la première origine de ces jeux, afin de montrer combien fut sage, en son principe, ce théâtre arrivé aujourd’hui à une si folle magnificence, que l’opulence d’un royaume y suffirait à peine. »
Les jeux scéniques avaient moins d’attrait pour les Romains que ceux du cirque, couvert du sang des gladiateurs ou des victimes déchirées par les bêtes féroces de l’arène. Ils se donnaient dans des théâtres, dont quelques-uns s’élèvent encore au milieu des ruines des cités romaines, et étonnent par leur magnificence. Ces jeux faisaient même partie de la religion, à tel point que si le danseur
ou le joueur de flûte venait à s’arrêter par inadvertance ou par maladresse, la fête était profanée ; il fallait faire des expiations, et tout recommençait (1). Mais on peut juger par C amphytrion de Plaute du respect qu’avaient pour leurs dieux ces Romains qui, au sortir peut-être du Capitole où ils venaient d’adresser leurs prières à Jupiter, allaient le bafouer avec son fils sur le proscenium.
§ h. — La sévérité du sénat romain avait interdit, dans les premiers siècles, de consacrer, aux dépenses des jeux, les sommes léguées avec cette destination (2) . La loi à, fl. de adm. rer. ad civ. péri, loue le sénat d’avoir défendu de léguer aux municipes des sommes destinées aux chasses ou aux spectacles, et d’en avoir ordonné un emploi plus
* profitable et plus propre à honorer l’auteur de la libéralité (3) ; mais les mœurs prévalurent certainement contre les prohibitions du sénat. On trouve, en effet, dans les titres du Code théodosien de spectaculis, de maiuma, de scenicis, de expensis ludorum , de gladiatoribus , etc., ainsi que dans le titre du Digeste de adm. rer. ad civit. pert., dans le titre du code de Justinien de expensis ludorumdes témoignages réitérés de l’amour des Romains pour les jeux et spectacles, et des sacrifices ruineux que
* s’imposaient, pour y pourvoir, les édiles et les décurions.
’s Des revenus de propriétés étaient même spécialement affectés aux dépenses des jeux. Ces possessions, appelées
(J) Cic. de har re.<p. , c. il. — (2) L. 122, pr. fl., de le g. ; L. 6 et 24, ff., de adm. Itg. ; L. 17, ff., de usu el usuf. leg. ; L. 68, pr. ff., ai leg. falc.
(3) Sed municipro pecuniam legatam ut ex reditu ejus venatio aut spectacula edantur, senatus in eas causas erogari vctuit, et pecuniam legatam in id quod maxime necessarium municipibus conferre permittitur, ut in eo munificentia ejus qui legavitinscriptione notetur. (L. h, iT. , de adm. rer. ad kivit. pert.)
agonothetica , furent enlevées aux cités par Théodose et leur furent rendues par Majorien. La loi unique au code de exptnsis ludorum permet d’appliquer à la réparation des murailles de la cité les sommes destinées aux jeux, mais à la condition formelle qu’aussitôt après la réparation des murailles, les jeux seront célébrés : Solemne certaminis spectaculurn post restitutam murorum fabricum juxta veteris consuetudinis legem celebrabitur.
Plusieurs autres lois romaines font mention de sommes léguées pour les jeux et les spectacles (1). En cas d’insuffisance des deniers publics, les magistrats pourvoyaient, à leurs propres frais, aux plaisirs des municipes. Les empereurs Valentinien, Gralien et Valensnz les obligeaient pas, mais les exhortaient à ces dépenses, en même temps qu'à la réforme des spectacles païens. Plusieurs autres lois du titre du code de speclaculis, et sœnicis et lenonibus font foi de la sollicitude des empereurs chrétiens pour cette réforme, dans le double objet de l’adoucissement et de l’épuration des mœurs sanguinaires et corrompues que favorisaient à la fois les combats du cirque et les habitudes d’une prostitution effrénée (2) .
(1) L. 120, pr. (T., de legutis ; L. 24, ff., de annuis legatis ; L. 17, fl-, de utu et usuf. leg. ; L. 68, pr. ff., ad L. Fatcid.
(2) Voyez, entre autres, la loi 6 contre les Ijtnones patres et dominos gui suis filiabus, tel ancillis peccundi necessitatem imponant.