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CHAPITRE VII ET DERNIER

DE LA DÉCADENCE DES INSTITUTIONS MUNICIPALES GALLO- ROMAINES, ET DE L'INVASION DES BARBARES.

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La province des Gaules avait plus que toute autre, peutêtre, participé dans les premiers siècles de l'empire, aux bienfaits de l'administration régulière et savante attestée par les monuments romains qui couvrent son territoire, et par l'histoire qui a conservé le souvenir des innombrables établissements qu'y multiplia le christianisme assis sur le trône des Césars. Mais nulle part, peut-être, le despotisme du Ras-Empire ne se fit sentir d'une manière plus lamentable.

Eumène envoyé à Constantin par la municipalité Eduenne de Flavia Augusta qu'un nouveau cens venait d'accabler, fait, en ces termes, le tableau de la Gaule au quatrième siècle :

« Les cultivateurs se lassent de travailler sans fruit ; aussi les terres qui ne rendent pas ce qu'elles coûtent sont abandonnées par nécessité, et à cause de l'indigence des paysans* qui, chancelant sous le poids des dettes, ne peuvent ni faire des irrigations ni couper les forêts. Toutes les terres passables sont ou perdues par les marécages ou embarrassées de ronces. Bien plus, ce pagus arebrignus, on a tort de l'envier parce que les vignobles y sont beaux dans un seul endroit; car plus loin, tout le reste n'est que rochers et forêts, où les bêtes fauves placent en sûreté leurs

tanières. Quant à cette plaine qui est au-dessous et s'étend jusqu'à la Saône, si elle fut jadis agréable et féconde, comme je l'entends dire, lorsque, dans les champs de chaque propriétaire, une culture continuelle faisait couler les ruisseaux amenés des vallées, aujourd'hui les canaux interceptés, faute de soins, ont changé en mares et en étangs les lieux rendus plus fertiles par leur position plus basse. Enfin, les vignes elles-mêmes, qui font l'admiration des ignorants, sont tellement épuisées parla vieillesse, qu'elles sentent à peine les soins qu'on leur donne.

« Parlerai-je des autres cités de cette région, sur lesquelles tu as avoué que tu avais versé des larmes? Car tu as vu, non comme sur le territoire de quelques autres villes, presque tout cultivé, ouvert, florissant, des routes faciles, des fleuves navigables, baignant les portes mêmes des cités, mais au contraire, dès le retour de la «route qui d'ici conduit vers la Belgique, tout désert, inculte, hérissé de broussailles, muet, sombre, et la voie militaire même si raboteuse et si ardue pour arriver au sommet des montagnes, si rapide à leur descente que des chariots à moitié chargés, quelquefois même vides, peuvent à peine les franchir, ce qui souvent a retardé le payement de nos prestations...

« A ton approche, nous avons orné les rues qui mènent au palais de parures bien pauvres, il est vrai, mais nous avons exhibé les statues de tous nos collèges, les images de tous nos dieux ; nous avons exhibé les instruments en petit nombre de nos bruyantes musiques, qui devaient par économie aller en divers lieux à ta rencontre. On nous eût crus riches, à n'estimer que notre zèle, mais notre pauvreté, quoiqu' habilement dissimulée, n'a pu échapper à tes regards clairvoyants; tu as deviné que c'était la pompe officieuse et honorable d'indigents.

Remerciant ensuite l'empereur de la remise de l'arriéré : « Auguste empereur, dit Eumène, combien de citoyens que la misère avait forcés de fuir dans les bois ou d'aller en exil, reviennent à la lumière, grâce à la remise de l'arriéré, rentrent dans leur patrie, cèssent d'accuser leur pauvreté d'autrefois, cessent de haïr la stérilité de leurs champs (1) ».

A son arrivée dans les Gaules comme gouverneur, Julien dépeignait l'état de cette province dans des termes semblables : « Quelques villes mêmes qui ne sont pas voisines des barbares, disait-il, sont désertées par leurs habitants, tel est l'état dans lequel j'ai revu la Gaule (2) . »

Nos biens, s'écriait le rhéteur Latinus Pacatus sous le règne de Théodose le Grand, vont continuellement au trésor par une seule et même voie, et ce gouffre commun qu'aucun dégoût, même tardif, ne peut vaincre, n'en revomit aucun reste, aucun fragment.

L'historien Orose écrivait en l'an 420 : «La misère nous oblige à nous bannir de notre patrie et à chercher, parmi les barbares, la liberté et la pauvreté, plutôt que de subir, au milieu des Romains, le despotisme du fisc... (II). Le poëte Paulin, de Périgueux (5), et Sidoine Appollinaire se plaignaient des violences de la soldatesque alliée des Romains (6). L'éloquent auteur du livre de' la Providence,

(1) Eumenii, Panegyricus sive gratiarum actio Constantino Augusto flaviensium nomine. (D. Bouquet, Rerwn Galliearum et Franc, scriptorcs, t. I, p. 717 et suiv.) — (2) Epistola Juliani ad S. P. Q. atheniensem. (D. Bouquet, t. I, p. 724.) — (3) Ex panœgyrico latini Paccati in Theodosium. (D. Bouquet, t. I, p. 721.) — (à) Ut inveniantur inter eos quidam Romani qui malint inter barbaros pauperem libertatem quam inter Romanos tributoriam servitutem. (Orose, Hist., lib. VII.) — (5) Paulinus, De vita sancti Martini, lib. VI. — (6) SlDON., In Panegyr., Aviti, vers 2&6.

l'évêque Salvien, s'écriait : «Les citoyens des ordres inférieurs sont traités si durement, qu'ils doivent tous aspirer à secouer le joug ; c'est le poids seul de ce joug qui les empêche de se délivrer. L'ennemi ne leur est point aussi redoutable que l' exacteur des revenus du prince ; et ce qu'il y a de plus inhumain, c'est que les pauvres payent pour les riches, et que les épaules les plus faibles supportent les plus lourds fardeaux (1) .

« Il arrive dans une cité un commissaire, un officier extraordinaire dépêché par les puissances supérieures qui recommandent les intérêts du prince aux plus illustres de la cité. Il leur promet de nouvelles grâces et en reçoit en échange de nouvelles supérindictions ; ceux-ci les décrètent contre le peuple et s'en affranchissent eux-mêmes (2) .

Sous la pression de la tyrannie qui pèse sur elle, la population rurale des Gaules se réfugie dans les villes. Mais, en vain multiplie-t-on les distributions à'annones et les congiaria, la misère va toujours croissant, et avec elle l'immoralité. On s'abstient d'unions légitimes pour ne pas perpétuer une race malheureuse ; on expose et on vend les enfants qu'on ne peut nourrir (3) ; on s'expatrie chez les barbares, où l'on aime mieux vivre libre sous les ap-

(ù) Salv., De gubernatione Dei, lib. V, cap. vu, p. 106. Illud indignius quod pauperculos homines tributa divitum premant, et infirmiores ferant sarcenas fortiorum.

(2) Veniunt plerum que novi epistolarii a summis sublimitatibus missi qui commendantur illustribus paucis ad exitium plurimorum, decernuntur his nova munera, decernuntur novae indictiones, ipsi enim in nullo sentiunt quod decernunt; à paucis potentibus decernitur, quod à multis miseris dependatur. (Salvien, Ibid.)

(3) Voyez le God. Théod., Xtl, 1, loi 6, et la loi unique de pair ibus qui filios suos distraxerunt., Cod. Théod., III et Cod. JUST. IV, Z»3. Nov. XXXVIII, Prœf. C. 1.

parences de la servitude, que de vivre esclave dans sa patrie, sous les apparences de la liberté (1). Le titre de citoyen romain, estimé jadis à un si haut prix, est répudié... Ceux mêmes qui ne se réfugient pas chez les barbares, sont forcés de devenir barbares sans sortir de leur territoire. C'est, écrivait l'éloquent évêque de Marseille, l'état d'une grande partie de l'Espagne et des Gaules, où l'injustice romaine a fait renoncer les habitants à la qualité de sujets de Rome (2). Ailleurs, Salvien justifie les insurrections des Bagaudes, il les attribue aux iniquités des officiers de l'empire, qui dévorent, dit-il, le peuple dont ils devraient être les pasteurs (3).

« Ce qu'il y a de plus affreux, ajoute le pieux évêque, c'est que le petit nombre proscrit le plus grand ; ce sont ces agents pour qui la perception des impôts est un vrai brigandage, pour qui les dettes du public sont une occasion de gain ; et ce ne sont pas seulement les chefs qui se rendent coupables de ces excès : les sous-ordres veulent aussi en tirer profit; ce ne sont pas seulement les juges, mais en-

(1) Voyez la loi 122, Cod. Théod., de Decur., les lois 17, 31, 37, 52, Cod. de Decur., loi un., Cod. si curialis relictâ civitate rus habitare maluerit.

(2) Itaque passim ad Gothos vel ad Bacaudas, vel ad alios ubique dominantes barbaros migrant, et commigrasse non paenitet, raalunt enim snb specie captivitatis vivere liberi, quam sub specie libertatis esse captivi. Itaque nomen civium romanorum aliquando non solum magno estimatum, sed magno emptum, nunc ultra repudiatur. Et hinc quod etiam hi qui ad barbaros non confugient barbari tamen esse coguntur : scilicet ut est pars magna Hispanorum et non minima Gallorum, omnes denique quos per universum Romanum orbem fecit Romana iniquitasjàm ncn esse Romanos. (Salvien, lib. V, cap. m.)

(3) Qui in similitudinem bestiarum non rexerunt traditos, sed devoraverunt, lib. V, cap. vi.

core ceux qui leur sont subordonnés. Quelles sont les villes, quels sont même les bourgs où il n'y ait pas autant de tyrans qu'il y a de décurions ? Quel est le lieu où les principaux citoyens ne dévorent pas les entrailles des veuves et des orphelins et de tous ceux qui, comme eux, ne sont pas en état de se défendre ? Aucun plébéien n'est à l'abri de la violence, et pour s'en garantir, il faut être d'une condition égale à celle des brigands... »

La réaction du monde barbare devait être la conséquence nécessaire de cet état de choses.

On lit, en effet, dans l'histoire d'Orose (1), qu'en 406, la nation des Alains, celle des Suèves, celle des Vandales et plusieurs autres qui se joignirent avec elles, excitées par Stilicon, traversèrent le Rhin, envahirent les Gaules, et arrivèrent, sans avoir trouvé d'obstacle qui les arrêtât, jusqu'au pied des Pyrénées.

De l'année k 06, date de la première invasion jusqu'à l'année 511 où mourut le fondateur de la monarchie française, tout le pays qui se trouve entre les Alpes et les Pyrénées, entre l'Océan et le Rhin, ne fut plus qu'un théâtre de dévastations et de ruines (2). Mayence fut prise et saccagée et plusieurs milliers de personnes furent massacrées dans l'Eglise; Reims, Amiens, Arras, Térouane, Tournai, Spire, Strasbourg devinrent des villes germaniques. L'Aquitaine, la Novempopulanie, les provinces Lyonnaise etNarbonnaise, virent disparaître, sauf quelques exceptions, toutes les villes

(1) Excitatse per Stiliconem gentes alano-rum, Suevorum, Vandalorum, multse que cum his aliœ Rhenum transeunt, Francos proterunt, Gallias invadunt, directoque impetn Pyrenœum usque pénétrant. (Orose, Histor., lib. VIL)

(2) Quidquid inter Alpes et Pyrenœum est, quidquid Oceano et Rhenoincluditur, Vandales, Sarm entes, Halani, Gepides, Saxones, Burgondiones, Alemani, et ô lugenda Respublica ! hostes pannonii vastarunt. (Hieronym., Epist. Ad agerachiam.)

Romaines. Saint-Jérôme dépeint les horreurs commises à Toulouse, où les femmes nobles et les vierges avaient été le jouet des barbares, les évêques pris, les prêtres et les clercs tués, les églises renversées, les chevaux attachés aux autels, les reliques déterrées. J'ai vu dans les villes, s'écrie Salvien, les corps morts de l'un et de l'autre sexe déchirés par les chiens et par les oiseaux, infecter les vivants qui restaient (1).

« Depuis longtemps, dit le savant Bullet, les peuples de Germanie et de Scythie, que l'orgueil romain appelait barbares parce qu'ils avaient des usages différents, cherchaient à se placer en deçà du Rhin. Ils y réussirent enfin au commencement du cinquième siècle, temps où l'empire, affaibli par le grand nombre de guerres civiles dont il avait été agité, ne se trouva plus assez puissant pour repousser les efforts de ces peuples. Les Francs partagés en plusieurs tribus, s'établirent dans la seconde Belgique. Les Visigoths conquirent d'abord la seconde Aquitaine et quelques cités voisines, et s'agrandirent dans la suite par la négociation et les armes. Les Bourguignons s'emparèrent de la première Germanie, de la province Séquanaise, étendirent ensuite leurs quartiers dans la première Lyonnaise, dans la Viennoise et même dans la première Aquitaine. Les Allemands se cantonnèrent dans l'Helvétie et dans une partie de la première Germanie. Les provinces Armoriques ne trouvant plus dans les Romains que des maîtres durs qui les accablaient d'impôts et des défenseurs trop faibles pour les garantir des excursions du peuples du nord, se soulevèrent; en sorte qu'il restait seulement aux Romains, sous les derniers empereurs , quelques petites contrées où les soldats proposés à la garde de cette belle parti) Histoire ecclésiastique, Ve siècle, t. II.

tie de l'Empire s'étaient retirés lorsqu'ils avaient été forcés d'en abandonner le reste aux nations qui étaient venues s'y établir (1). »

Un zélé partisan de la centralisation administrative (2) s'écrie après avoir rappelé cette triste fin des cités Gallo- Romaines : Voilà l'œuvre des magistratures locales et électives, . .

Le savant écrivain oublie que, dans la Gaule réduite en province, le régime municipal n'existait plus que de nom, et que la hiérarchie despotique des officiers de l'Empire avait remplacé les magistratures des cités qui n'offraient plus qu'un vain simulacre d'autonomie.

Étrange système municipal que ce despotisme du Bas- Empire qui offre l'un des plus tristes spectacles que la colère de Dieu ait permis pour la punition des hommes ! Despotisme savant, il est vrai, qui, à la violence de la barbarie, joignait le raffinement de la civilisation, et qui, en pénétrant toutes les sources de la vie sociale, les corrompait toutes également, despotisme à qui ne manquaient ni la brutalité du soldat, ni les exactions du publicain, ni la corruption du magistrat, ni l'anéantissement du commerce et de l'industrie, ni l'abaissement du peuple à la condition servile; despotisme qui, ne laissant au désespoir d'autre force que celle de se taire, de souffrir et de mourir, s'acharna avec une fureur inintelligente contre les mœurs, les institutions et les hommes par lesquels la puissance romaine avait subsisté pendant tant de siècles (3), et qui, selon une loi invariable de l'humanité, fit passer le peuple-roi du joug de ses anciens maîtres sous celui des barbares, fléaux de Dieu.

La rapidité de la marche triomphale des barbares s'ex-

(1) Mémoires sur la Langue celtique, t. I, p. 15. — (2) M. Leber, Histoire critique du pouvoir municipal, t. I, p. 32. — (3) Moribus antiquis stat re Romana viris que.

plique par le défaut de résistance d'un peuple qui, sous le poids de la tyrannie impériale, se condamnait au rôle de spectateur inquiet d'une guerre dont le résultat se bornait, comme le remarque M. Raynouard (1) , à conserver les tyrans militaires auquels il était habitué ou à essayer des tyrans étrangers.

La faiblesse d'Honorius, la trahison de Stilicon n'ont été que l'occasion d'un événement qu'expliquent des causes plus profondes : la ruine des municipalités libres et la confiscation de leurs biens, les exactions des agents fiscaux, la tyrannie des officiers de l'empire, la barrière imprudemment élevée entre la curie et l'Etat, les désordres des Bagaudes, le découragement et l'inertie des populations désarmées, ruinées et avilies. L'invasion des barbares fut la conséquence et l'expiation du despotisme impérial. Le principe municipal n'est pas plus responsable des abus de pouvoir de l'empire Romain que des abus de la liberté des républiques delà Grèce, il y a plus : C'està ce principe, fécondé par la double influence du christianisme et de la liberté germanique, que le monde du moyen âge dut sa résurrection et sa réorganisation sociale.

(1) Histoire du droit municipal, liv. ï, ch. xxxin.

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