‹ Droit public de l'église (volume 2)Chapitre 214 sur 227 · Encycl. du ler nov · texte numérisé non relu

Encycl. du ler nov

2. " Derrière le bras des hommes et le mouvement des peuples, il faut voir €t il faut reconnaître le bras et le geste de Dieu. Dieu châtie dès ici bas les sociétés oublieuses de leur origine et insoucieuses de leur devoir. 1,'injustice humaine est une %-iolation de l'ordre ; l'ordre violé se restaure par le suprême conseil et par l'action vengeresse de la justice divine. N'est-ce pas cette jnstice qui s'exerce depuis plus d'uu an dans la mêlée sanglante et dans le choc formidable où tant de natious sont aux prises, où tant de fortunes s'abîment, où tant d'existences s'éteignent ?

"Quelles que soit les causes prochaines qui ont déchaîné cette tempête, et quoi qu'il faille penser des responsabilités et des crimes attribués au parti agresseur, la philosophie chrétienne nous montre, par de là ces facteurs créés, une intervention plus haute. Dieu juge toute la terre avec équité et les peuples selon sa vérité (Ps, XCV, 13). Plusieurs peuples d'Europe ont très gravement péché, quoiqu'à des degrés divers, contre la vertu de religion et contre la vertu de justice. Ils ont attenté aux droits les plus sacrés de l'Eglise et de son chef. Ils ont porté sur ses biens une main sacrilège. Ils ont dispersé sur les routes de l'exil d'innocentes multitudes de moines et de vierges. Ils ont, tout en s'acharnant contre les petits et les humbles, favorisé chez les grands les malversations les plus scandaleuses. Ils ont fait main basse sur les plus légitimes libertés des nations. Ces crimes, tout à la fois individuels et sociaux, ne pouvaient rester impunis. Ils s'expient effroyablement par le sang et par les larmes. Et dans le vaste creuset où les nations se consument comme des métaux en fusion. Dieu, nous aimons à le croire, prépare pour l'avenir des consciences plus termes et plus pures, des sociétés plus chrétiennes, plus respectueuses des droits d'autrui et plus attachées à la loi qui prime toutes les autres lois" (Monseigneur Bruchési, arch. de Montréal, Lettre past. sur la justice, 4 nov. 1915).

lettres de réconfort aux Evêques affligés, et à leurs ouailles malheureuses ; heureux efforts pour libérer les prisonniers de guerre impropres au service militaire, pour obtenir l'échange des prisonniers civils, pour procurer aux autres détenus de meilleurs traitements matériels et une meilleure assistance spirituelle, pour empêcher certaines exécutions particulièrement regrettables et pour améliorer le sort des blessés ; secours pécuniaires aux familles pauvres plongées dans le deuil et aux pays les plus désolés par l'affreuse guerre ; suffrages spéciaux en faveur de ceux qui ont payé de leur sang la dette d'expiation des peuples prévaricateurs.

Benoît XV n'a pas borné là son zèle. Et, le jour anniversaire du premier choc des armées sur le champ de carnage, il adressait aux nations belligérantes un appel solennel en faveur de la paix, appel où éclate sa suprême sagesse et qui restera comme l'un des plus beaux titres de gloire de la Papauté ^.

Le Pape est le gardien né de la civilisation chrétienne. Et c'est pour sauver cette civilisation menacée, et pour défendre les intérêts mis en péril de la religion et de l'humanité, que le chef de l'Eglise, étranger aux rivalités de race et aux passions politiques, demande la paix. Il la demande avec des accents d'une majesté souveraine. Il réprouve les desseins d'extermination réciproque. Il refuse d'inféoder le catholicisme à l'uneou l'autre des parties en lutte. La guerre actuelle n'est à ses yeux ni honorable pour la société, ni nécessaire pour le redressement des torts et le rajustement des droits. Il ne croit pas en la force aveugle comme instrument de justice. Et il déclare que " dès maintenant " (lett. du 28 juill. 1915) on devrait travailler à organiser la paix, et il invite tous les amis de cette paix tant désirée à lui tendre la main et à l'aider dans l'œuvre d'entente qu'il projette et qui est " l'unique moyen " (alloc. du 6 déc. 1915) d'une réconciliation prompte et efficace ^.

Jusqu'ici, on regrette de le dire, l'appel émouvant du Saint-Père n'a pas reçu l'accueil qu'il méritait. Non seulement les belligérants se sont obstinés dans leurs desseins, mais des journaux dont c'était plus spécialement le devoir de suivre les directions papales, et de chercher à créer un courant d'opinion conforme à ces directions, ont

1. Lettre du 28 juillet 1915. — Cet appel a été réitéré dans l'allocution consistoriale du 6 décembre 1915, et plus récemment dans une lettre écrite à l'occasion an Carême, et les conditions d'une paix durable ont été de nouveau et davantage encore précisées par le Pape.

2. Le Pape veut "une paix basée sur la justice et la charité, et qui convienne à la dignité des peuples" (^lettre du 28 juillet rgis.ilettre à l'Arch. de Cologne, 6 sept. 1915) , mais l'aveugle mêlée d'une guerre exterminatrice n'est pas, à ses yeux, le moyen d'obtenir cette paix nécessaire.

persisté, par un scandaleux mépris de l'auguste parole, à faire résonner la trompette de guerre, à prêcher la guerre à outrance. Ils ont parlé d'obstacles insurmontables à la paix, et s'estimant, du haut de leur suffisance, plus sages que le Pape, ils ont jugé irréalisable ce que le Pape croyait et croit toujours possible. Voilà où mène la passion devenue maîtresse du jugement ^

Le sens chrétien, au contraire, veut que toutes les influences -oucieuses de justice et de paix se joignent h celle du Saint-Père ; - •. l'histoire, de son côté, nous apprend que plus l'action papale s'est tait sentir dans le règlement des difficultés internationales, plus l'ordre public a été raffermi.

La médiation pontificale, nous l'avons dit, est un fait qui se retrouve tout le long des siècles, et qui a laissé dans les annales des peuples les traces les plus glorieuses. Aucun pouvoir humain n'est qualifié comme celui du Chef de l'Eglise pour remplir une mission d'apaisement et d'arbitrage. C'est la plus haute autorité morale du monde, un tribunal où la science le dispute à la prudence, et une magistrature dégagée de tous les liens de partis. Léon XIII avait raison de le dire-. " plaiderpour la justice, s'efforcer d'amener la paix, prévenir les dissensions, sont choses qui, par la volonté divine, font partie du rôle du Pontificat suprême. Les siècles passés l'ont reconnu et en principe et en fait."

Nous ne nous faisons certes pas illusion sur les répugnances que peut soulever en certains esprits et dans certaines sphères l'idée même d'une médiation papale. Cette idée, si naturellement acceptée aux grandes époques de foi, ne cadre guère avec les doctrines de ceux qui ont voulu le schisme entre l'Eglise et l'Etat, et entre Rome et les peuples. Toutefois, Dieu tient en ses mains le cœur des hommes et la politique des gouvernements. Et si l'Allemagne de Luther n'a pas dédaigné il y a trente ans, dans un différend avec l'Espagne, de choisir Léon XIII comme arbitre, pourquoi la Russie de Photius et l'Angleterre de Henri VIII ne se joindraient-elles

1. Il est juste d'ajouter que quelques-uns de ces journaux, par un louable mouvement, ont, depuis, fait machine eu arrière, et sont rentrés dans la voie catholique ou tracée par le Pape. Espérons qu'ils persévéreront.

2. AUoc. consitt. du 14 déc. 1899. — Dans un article de haute inspiration, la Civiltà cattolica (20110V. 1915) fait bonne justice des esprits étroits ou partiaux qui, fermant les yeux sur l'utilitarisme anglais, l'absolutisme russe et le radicalisme français, ne veulent voir dans la crise actuelle que le péril kantien et la nécessité d'anéantir l'Allemagne. Elle se place dans une lumière supérieure; et espérant plus de la sagesse des conseils que de la brutalité des armes, elle démtintre que le Pape seul apparaît " comme le principe international de moralité, de justice, d'ordre et de paix, après lequel le monde entier soupire."

pas à la France de Clovis pour accepter, danf l'immense conflit actuel, l'intervention pacificatrice de Benoît XV? Pourquoi du moins n'agréerait-on pas la proposition d'un Congrès de la paix où. le Saint-Siège serait représenté, et sur lequel le Vicaire du Christ ferait descendre, avec les bénédictions du ciel, les lumières d'une sagesse tout apostolique ?

On dira qu'un tel Congrès suspendrait les hostilités, et que le devoir patriotique exige la continuation de la guerre. Nous conlprenons ce raisonnement chez des esprits bornés par la frontière qui sépare les peuples. Il est moins explicable chez des gens qui font profession de catholicisme et de docilité aux vues du Chef de l'Eglise. Le faux nationalisme n'est pas celui qui refuse de sacrifiei la patrie aux rêves ambitieux de certains hommes, et de certaines cla.sses sociales, mais cet autre qui place les petites patries de la terre au-dessus de la grande patrie catholique. Il n'est pas de loyauté terrestre qui ne doive s'incliner devant une loyauté plus haute et devant les enseignements du Vicaire de Jésus-Christ.

Souhaitons que les conciences s'ouvrent enfin à des sentiments plus humains, et que la parole et l'action apai.santes de Benoît XV puissent avant longtemps porter tous leurs fruits.

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