I. Cf. s. Thom., De regimine prindpum, I. IV, ch
se plaît à consacrer ce sentiment par l'exemple de peuples choisis, fidèles à leurs traditions et fermés au cosmopolitisme^ chez qui éclate la protection divine ^ ; elle le cultive, l'élève, le fortifie, en faisant du patriotisme et de la loyauté non pas seulement un devoir d'honneur, mais encore et surtout un devoir de conscience. Elle peut même pousser cette loyauté jusqu'à l'héroïsme. Nous en avons une preuve saisissante dans la conduite des premiers chrétiens, qui, au témoignage de Léon XIII, 2 "nous ont donné à cet égard d'admirables leçons: tourmentés avec autant de cruauté que d'injustice par les empereurs païens, ils n'ont jamais failli au devoir de l'obéissance et du respect, à ce point qu'une lutte semblait engagée entre la barbarie des uns et la soumission des autres".
Le devoir patriotique a donc ses règles. Et pour les bien comprendre, il nous faut maintenant aborder un point de doctrine que nous n'avons fait qu'effleurer au début, et qui se rapporte plus immédiatement à la matière principale de ces leçons : la fin de la société civile. Cette question de fin, dans l'étude que nous poursuivons, est capitale ; et, selon qu'elle sera bien ou mal comprise, l'esprit s'orientera ou s'égarera dans le domaine du droit public et des rapports de l'Eglise avec l'Etat. — Evidemment, nous ne parlons pas ici de la fin dernière de la société, de cette fin éloignée qui se confond avec les destinées de tout être, de tout individu, de toute association, et qui consiste à procurer la plus grande gloire de Dieu; ce dont il s'agit, o'^sX.Xdi'àM prochaine et immédiate, cette fin particulière qui caractérise chaque groupement social et le distingue essentiellement de toute autre société.
La question à débattre nous met en présence de deux théories diamétralement opposées. Les uns, étendant la fin de l'Etat au delà de ses justes limites, confèrent à l'autorité civile des pouvoirs
i.Tel jadis le peuple juif. — Voir, dans notre volume Discours et Allocutions, deux de ces discours, l'un sur le Patriotisme canadien-français , l'autre sur V Eglise et la patrie canadienne.
?. Encycl. Diiiturnum.
excessifs qui vont jusqu'à l'empiétement sur les droits de la conscience, de l'individu et de la famille : c'est le concept régalien et socialiste. D'autres, restreignant outre mesure l'activité du pouvoir social, la réduisent à un rôle négatif ou du moins insuffisant ; ils font de l'Etat une .sorte de gendarme privé d'initiative, ou un simple pourvoyeur voué exclusivement aux soins matériels : c'est le concept mécanique et naturaliste. Entre ces deux systèmes, il y a place pour une notion plus vraie de la fin et du rôle de toute société politique, et cette notion nous est fournie par la philosophie chrétienne.
Léon XIII, dans son encyclique Immortale Dei^ pour démontrer que la société est nécessaire, s'appuie sur les avantages qu'on y trouve et sur la fin qu'il lui assigne en ces termes : "L'homme, dit-il, est né pour vivre en société; car ne pouvant dans l'isolement ni se procurer ce qui est nécessaire et utile à la vie, ni acquérir le perfectionnement de l'esprit et du cœur, la Providence l'a fait pour s'unir à ses semblables en une société domestique d'abord et aussi en une société civile seule capable de fournir ce qu'il faut à la perfection de l'existence, qiiœ suppeditare vitœ siifficientiam perfectam sola potest. "
Cette terminologie est empruntée à saint Thomas d'Aquin. Saint Thomas, en effet, dans plusieurs de ses écrits ^, enseigne que l'Etat, tout en maintenant \^ paix^ a pour mission d'assurer aux hommes la suffisance des biens corporels et de leur faciliter \t.s jouissances cPune vie éclairée et vertueuse^ en d'autres termes de conserver et de multiplier les avantages matériels et spirituels qui constituent le bonheur de la vie présente. Analysons et développons la pensée du Maître.
C'est l'impuissance des individus et l'insuffisance des familles à subvenir aux besoins si multipliés de la vie qui ont fait naître et grandir la société civile. — Or, le premier besoin qui pousse l'homme vers cet état social, est tm besoin de sécurité : "A quoi
I. De regim. principum, i. I, c. 15 ; — cf. Burri, Le ieorie politiche di san Tommaso e il moderno diriiio publico, c. 2.
lui servirait, écrit à ce sujet le Père Sortais \ d'être propriétaire d'immenses domaines, si ces biens sont à la merci d'un coup de main? A quoi lui servirait d'être doué de facultés intellectuelles brillantes, voire même de génie, s'il vit au milieu du trouble, sans cesse inquiet du côté de l'avenir, n'ayant de sa fortune qu'un usage précaire, traînant une existence toujours plus ou moins menacée ? On ne songe à se perfectionner, on ne peut déployer une activité puissante et ordonnée, on ne saurait vaquer aux travaux de la haute culture intellectuelle que si l'on est sûr du lendemain : c'est la condition préalable de tout progrès et de toute civilisation. Autrement toutes les forces vives seront dépensées à' sauvegarder le moment présent. C'est pourquoi le devoir primaire, indispensable de l'Etat, c'est de procurer à ses sujets la possession tranquille et le libre exercice de leurs droits. Comment remplira-t-il efficacement ce devoir de protection ? En garantissant la sécurité tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ".
La sécurité extérieure s'obtient par trois grands moyens : la diplomatie, l'armée et la marine. Quant à la sécurité intérieure^ elle peut être menacée soit par des causes d'ordre 7natériel, soit par des causes d'ordre moral. C'est donc une des fonctions de l'Etat de protéger les citoyens contre l'assassinat et le brigandage, de les prémunir contre divers fléaux, épidémies, inondations, incendies, qui peuvent compromettre la santé publique et le bien-être général. C'est encore, et bien davantage, le devoir de l'Etat de garantir l'ordre et la sécurité morale, en précisant, lorsqu'il le faut, par des lois sages les droits de chacun, en maintenant par des mesures et des décisions le respect mutuel de ces droits, et en réprimant par une vigilance active les atteintes portées à la morale publique. ^
Tel est le but primaire de la société civile et le rôle fondamental de l'Etat: c'est une mission d'ordre et de justice. Mais, outre ce rôle défensif et tutélaire, l'Etat a encore une autre mis-
Etudes publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus, 20 juin 1897. Ibid.
sion à remplir ; il lui faut, pour répondre au besoin de progrès et de perfectionnement qu'éprouvent tous les peuples, travailler efficacement à la prospérité générale. Une nation est prospère quand elle jouit de l'affluence des biens extérieurs dont l'ensemble constitue un état de perfection pour la vie et l'activité humaine. Ces biens sont de diverses sortes: au point de vue matériel, les produits de l'agriculture, du commerce, de l'industrie dont se compose la richesse commune, et les moyens si nombreux d'en procurer l'accroissement ; au point de vue intellectuel, les institutions et les œuvres d'enseignement, le culte des sciences et des arts, la littérature nationale; au point de vue moral, l'esprit de religion, la pureté des mœurs publiques, les maisons de bienfaisance, les asiles de charité. Or, ces biens précieux qui contribuent si grandement au progrès et à la civilisation d'un peuple, ne peuvent d'ordinaire s'obtenir, au moins dans leur plénitude, sans l'aide et le concours de la puissance civile. Que d'entreprises, nécessaires au développement matériel d'un pays, ne verraient jamais le jour, si l'Etat n'y mettait la main ! Que d'œuvres intellectuelles resteraient éternellement en germe sans ses encouragements et son secours! Saint Thomas a écrit ^ qu'il faut dans la société des lois répressives pour sauvegarder la morale et porter les hommes, sinon par inclination naturelle, du moins par motif de crainte, à pratiquer la vertu. Aristote lui-même, avec ce bon sens qui le place bien au-dessus de nos réformateurs modernes, disait : " La vertu doit être le premier souci d'un Etat qui mérite vraiment ce nom " ^
Néanmoins, hâtons-nous de le dire, le rôle de l'Etat en ce qui regarde l'avancement national n'est qu'indirect, secondaire et suppléti/. Les biens et les travaux, d'oii ce progrès résulte, étant du ressort immédiat des particuliers et des familles, l'ac-