Ibid
leur montrer la vérité et le chemin de la vertu, de les purifier et de les sanctifier, et de les conduire directement au ciel, cette institution bien supérieure par son but aux associations purement humaines, aura des droits sacrés que celles-ci ne pourront violer, et qui seront une nouvelle barrière élevée en regard de l'autorité civile. C'est, nous le verrons, la haute et péremptoire raison de la suprématie sociale de V Eglise.
Ici, se présente une équivoque qui peut être le prétexte de bien des querelles et l'occasion de bien des conflits, et que nous tenons à dissiper dès maintenant. Le pouvoir civil, avons-nous dit, en travaillant à la prospérité publique, ne doit pas seulement se préoccuper des biens matériels, mais aussi des intérêts intellectuels et moraux de la nation ; il doit, comme le veut saint Thomas, faire en sorte que les hommes s'exercent dans la jjratique de la vertu. N'est-ce pas là une mission semblable à celle de la société religieuse, et qui autorise l'intervention du pouvoir civil dans le domaine spirituel?
Une remarque suffira pour écarter ce doute et maintenir entre deux ordres de choses tout à fait distincts, le domaine religieux et le domaine civil, leurs frontières naturelles.
Le bien moral, l'honnêteté ou la vertu, peuvent être considérés de deux manières, dans un sens relatif et dans un sens absolu : dans un sens relatifs c'est-à-dire quant aux devoirs civiques, aux pratiques et aux manifestations extérieures qui marquent de leur empreinte la vie sociale et apparaissent aux yeux des hommes comme la note distinctive du bon chrétien ; dans un sens absolu^ c'est-à-dire au point de vue des dispositions intimes et des réels sentiments religieux qui seuls font le chrétien vrai, parce que seuls ils peuvent donner aux pratiques extérieures leur vrai mérite et le prix intrinsèque qui les rehausse aux yeux du Juge souverain. Or, quand saint Thomas attribue à l'Etat la mission de moraliser le peuple et de rendre les hommes vertueux, la vertu dont il parle ne doit pas être prise dans son sens absolu, mais dans un sens relatif: en d'autres termes, le propre de la loi civile, son but direct et immédiat en
cette matière, c'est de proscrire le vice et de prescrire la vertu, non dans leur connexité avec Dieu et avec la conscience, mais dans leurs rapports avec le bien public, et selon que la paix, l'ordre, la sécurité et l'honnêteté sociale en dépendent. Tel est le sens véritable des paroles du saint docteur; et pour mieux nous en convaincre, nous pourrions citer un grand nombre de textes absolument décisifs ^ Un seul suffira : "La fin de la loi humaine, lisons-nous dans la Soimne thèologique ^, c'est la paix temporelle de l'Etat; et le législateur atteint cette fin en réprimant, dans les actes extérieurs du citoyen, ce qui est de nature à troubler l'ordre social ".
Du reste, en surveillant ainsi les intérêts de la morale publique, en prohibant et en châtiant les fautes extérieures qui sont un scandale et une menace pour la société, le pouvoir civil, comme c'est son devoir, contribue d'une manière indirecte au soutien et à l'avancement de la cause religieuse ; il y contribue encore (d'après une doctrine que nous établirons plus tard) en couvrant de l'égide de ses lois la vraie foi et la vraie Eglise, cette Eglise spirituelle et nécessaire à laquelle Dieu a confié le gouvernement des choses saintes et de la conscience Voilà pourquoi saint Thomas dit parfois d'une manière générale que "la vie vertueuse est la fin de la société humaine ^ ".
Ces considérations nous font voir quelle haute et noble mission est dévolue aux dépositaires de la puissance civile : mission de justice et de liberté, d'ordre et d'amélioration, de conservation et de progrès, de tutelle des droits préexistants et d'accroissement des ressources les plus utiles comme des biens les plus précieux de toute une nation. — Sous l'influence des idées païennes, la société, déchue de sa grandeur native et n'ayant eu vue que la richesse et la jouissance, subordonnait à ce double but toutes ses