L. I, ch
, Mise, Q. CV, art. 1.
d'équilibre entre deux grandes forces trop souvent en conflit, l'autorité et la liberté ; et elles prouvent en même temps que si la pondération démocratique des pouvoirs, dégagée de tout faux principe et sagement mise en pratique, peut offrir des avantages réels, ces avantages, qu'il ne faut ni contester sans raison ni exalter sans mesure, n'ont pas échappé au regard pénétrant de l'Ange de l'Ecole.
L'autorité, avons-nous dit, est comme le principe extérieur qui préside à la formation et au fonctionnement de l'organisme social. Mais, dans toute société fortement constituée, sous le réseau organique des lois et des pouvoirs publics, il y a quelque chose de plus intime d'où dépend la puissance nationale, un lien secret des âmes, une union étroite des citoyens dans une même pensée, une même aspiration, un même souci du bien commun, union que les anciens appelaient du beau nom d'amitié civique 1 et que nous désignons, nous, par un terme non moins significatif: patriotisme.
Ce principe intérieur, c'est la sève qui circule à travers toutes les artères du corps social, le souffle fécondant qui anime toutes les volontés, c'est l'âme et la vie d'une nation. Sans ce lien puissant des cœurs et cette sympathie naturelle, sans un amour vif et profond de la patrie, les empires en apparence les mieux affermis ne sont que des rouages plus ou moins amples, des mécanismes plus ou moins compliqués, sous lesquels se dissimulent des divisions et des haines, menace d'une ruine prochaine. Le patriotisme, au contraire, rend forts et redoutables les plus petits Etats et leur inspire, avec le souci de leur honneur et l'intuition de leur avenir, cette confiance en eux-mêmes, cette ardeur généreuse, cet esprit de lutte et de sacrifice, ces dévouements et ces audaces qui excitent l'admiration, quand ils ne peuvent tenir en échec les invasions de la force et du nombre.
Or, la religion, loin d'amoindrir l'attachement à la patrie ou de le noyer dans le flot vague d'une philanthropie mal entendue,
i. Cf. S. Thom., De regimine principum, I. IV, ch. 4.
se plaît à consacrer ce sentiment par l'exemple de peuples choisis, fidèles à leurs traditions et fermés au cosmopolitisme, chez qui éclate la protection divine 1 ; elle le cultive, l'élève, le fortifie, en faisant du patriotisme et de la loyauté non pas seulement un devoir d'honneur, mais encore et surtout un devoir de conscience. Elle peut même pousser cette loyauté jusqu'à l'héroïsme. Nous en avons une preuve saisissante dans la conduite des premiers chrétiens, qui, au témoignage de Léon XIII, 2 "nous ont donné à cet égard d'admirables leçons: tourmentés avec autant de cruauté que d'injustice par les empereurs païens, ils n'ont jamais failli au devoir de l'obéissance et du respect, à ce point qu'une lutte semblait engagée entre la barbarie des uns et la soumission des autres".
Le devoir patriotique a donc ses règles. Et pour les bien comprendre, il nous faut maintenant aborder un point de doctrine que nous n'avons fait qu'effleurer au début, et qui se rapporte plus immédiatement à la matière principale de ces leçons : la fin de la société civile. Cette question de fin, dans l'étude que nous poursuivons, est capitale ; et, selon qu'elle sera bien ou mal comprise, l'esprit s'orientera ou s'égarera dans le domaine du droit public et des rapports de l'Eglise avec l'Etat. — Evidemment, nous ne parlons pas ici de la fin dernière de la société, de cette fin éloignée qui se confond avec les destinées de tout être, de tout individu, de toute association, et qui consiste à procurer la plus grande gloire de Dieu; ce dont il s'agit, c'est la fin prochaine et immédiate, cette fin particulière qui caractérise chaque groupement social et le distingue essentiellement de toute autre société.
La question à débattre nous met en présence de deux théories diamétralement opposées. Les uns, étendant la fin de l'Etat au delà de ses justes limites, confèrent à l'autorité civile des pouvoirs
1. Tel jadis le peuple juif. — Voir, dans notre volume Discours et Allocutions , deux de ces discours, l'un sur le Patriotisme canadien-français, l'autre sur V Eglise et la patrie canadienne.