‹ Droit public de l'église (volume 3)Chapitre 57 sur 199 · CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LEÇON

LE GOUVERNEMENT DE L'ÉGLISE EST-IL MONARCHIQUE, ARISTOCRATIQUE OU DÉMOCRATIQUE ?

Messieurs,

En l'an 374 de l'ère chrétienne, le siège épiscopal de Milan, devenu vacant par la mort du titulaire, était l'objet d'une vive contestation. Deux partis se disputaient l'élection du nouvel évêque, le parti catholique et le parti arien ; et ce dissentiment, s'étendant des hautes classes au peuple lui-même, avait créé une agitation profonde que l'on craignait de voir dégénérer en sédition. Pendant que la foule, assemblée dans l'église et oubliant la majesté du lieu saint, donnait libre cours à son mécontentement, voici que le préfet de la ville, nommé Ambroise, apparaît et, prenant la parole, fait un appel touchant à la modération et à la paix.

Il achevait à peine de parler qu'un enfant, rapporte la tradition, laissa échapper ce cri : " Ambroise évêque ! Ambroise évêque !" ; et le peuple, rallié dans une soudaine unanimité, de répéter avec force ce vœu enthousiaste.

Ambroise, qui n'était encore que catéchumène, reçut bientôt le baptême, et, malgré sa résistance, dut prendre la direction de l'Eglise de Milan.

C'est sans doute le souvenir de ce fait, et plusieurs exemples analogues de la participation du peuple aux élections épiscopales, qui ont inspiré à un ardent apôtre des idées et des aspi-

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rations modernes l'affirmation suivante : " Qu'était à ses débuts le christianisme? Une véritable démocratie 1".

Cette parole reflète la pensée d'un groupe notable de chrétiens qui, tout imprégnés de l'esprit de leur siècle, et pleins d'enthousiasme pour nos chartes politiques, voudraient répandre dans le monde religieux les idées d'où sont sorties ces institutions, et travaillent de toutes leurs forces à démocratiser l'Eglise 2. Celle-ci, leur semble-t-il, n'évolue pas assez vite dans le sens de leurs rêves ; elle demeure trop attachée aux vieilles méthodes de direction et de gouvernement ; elle n'accorde pas une place assez large à l'élément populaire ; elle ne tient pas assez compte de cette force toujours croissante qui a fait crouler les trônes, et qui a placé l'autorité sur des bases toutes nouvelles de liberté.

Je n'ai pas à faire ici l'étude du mouvement démocratique sous son aspect profane et dans ses applications à la société civile. Mais, quoi qu'il faille en penser, et quelle qu'en puisse être l'influence sur l'avenir purement politique des nations, on nous permettra de poser et de chercher à résoudre une autre question : la structure organique de l'Eglise se prête-t-elle aux formes démocratiques? Le gouvernement que l'Eglise a reçu de

1. Mgr Ireland, L' Eglise et le siècle, p. 134, nouv. éd., Paris, 1894.

2. C'est ainsi que l'un des chefs du libéralisme catholique italien, Fogazzaro, dans son roman // santo justement mis à l'Index, demande que le peuple ait une part effective dans l'élection des évêques. (Quest. actuelles, 16 mars 1907, p. 23) . — D'après le système moderniste que Pie X vient de condamner si énergiquement, l'Eglise, née de la conscience du peuple, en dépend. " Vient-elle à oublier ou à méconnaître cette dépendance, elle tourne en tyrannie. Nous sommes à une époque où le sentiment de la liberté est en plein épanouissement : dans l'ordre civil, la conscience publique a créé le régime populaire. Or, il n'y a pas deux consciences dans l'homme, non plus que deux vies. Si l'autorité ecclésiastique ne veut pas, au plus intime des consciences, provoquer et fomenter un conflit, à elle de se plier aux formes démocratiques. Au surplus, à ne le point faire, c'est la ruine. Car il y aurait folie à s'imaginer que le sentiment de la liberté, au point où il en est, puisse reculer. Enchaîné de force et contraint, terrible serait son explosion ; elle emporterait tout, Eglise et religion. Telles sont, en cette matière, les idées des modernistes, dont c'est, par suite, le grand souci de chercher une voie de conciliation entre la l'autorité de l'Eglise et la liberté des croyants " (encycl. Pascendi dominici).

Jésus-Christ doit-il s'appeler monarchie, aristocratie, démocratie? Est-il, comme les gouvernements civils, sujet aux changements et aux oscillations que produit la mobilité des hommes et des choses, et qui modifient de tant de manières les institutions les plus anciennes et les plus solidement établies d'un pays?

Pour répondre à cette question, il ne sera pas sans à propos de rappeler brièvement ce que la philosophie sociale nous enseigne touchant les différentes formes que l'autorité peut revêtir.

Distinguons d'abord ce qu'on est convenu d'appeler les formes simples ou les formes premières et fondamentales de gouvernement, puis les formes composées ou mixtes, c'est-à-dire celles qui résultent d'un mélange et d'une combinaison des formes primitives. — Or, trois formes simples ont tour à tour prévalu et se sont partagé l'empire du monde: la monarchie, l'aristocratie, et la démocratie.

La monarchie, comme son nom l'indique, est caractérisée par la concentration aux mains d'une seule personne, des pouvoirs publics, pouvoirs dont le monarque peut bien, s'il . le veut, déléguer l'exercice, mais dont il ne saurait, sans cesser d'être luimême, abdiquer les droits et les titres souverains. La monarchie est héréditaire ou élective : héréditaire, quand l'autorité, dont le prince est investi, se transmet par droit de naissance; élective, quand elle lui est conférée par voie de suffrage. L'une et l'autre, à côté d'inconvénients graves, présenteut des avantages réels: celle-ci, par exemple, peut donner à l'Etat des hommes d'une plus grande valeur ; celle-là lui assure, avec le respect des peuples pour la grandeur dynastique, plus d'ordre, de sécurité, et de stabilité ; et comme rien n'importe plus à la félicité publique que l'ordre dans la justice et la paix, l'hérédité, en fait, a le plus souvent présidé au gouvernement des nations.

On appelle aristocratie cette forme gouvernementale où l'autorité appartient aux grands, c'est-à-dire à une classe d'hommes qui, par la noblesse du sang, l'habitude du pouvoir, lia force des traditions et l'influence de la fortune, semblent revendiquer

comme un bien propre, et un héritage patrimonial, l'exercice de la souveraineté. Le régime aristocratique, dont on trouve de glorieux exemples dans le sénat et le patriciat romains après * la chute de la royauté, ainsi que dans l'ancienne république de Venise, offre lui aussi d'incontestables avantages. On ne saurait, en effet, méconnaître les aptitudes spéciales et l'habileté naturelle qu'apportent au maniement des affaires ces familles dont l'éducation et la haute position historique et sociale forment d'avance l'esprit public. D'autre part, il faut bien avouer que cette forme de gouvernement se prête plus que la première aux dissensions et aux intrigues que l'ambition, l'envie, la richesse d'hommes puissants et influents, peuvent provoquer.

Il y a enfin la démocratie, troisième mode gouvernemental qui, sans être nécessairement lié au régime républicain, s'y incarne comme dans sa forme la plus ordinaire et la plus complète. C'est le gouvernement où le peuple lui-même, du moins par l'énoncé de ses opinions et l'influence de son suffrage, prend une part plus ou moins grande à la gestion des affaires publiques. Les partisans de la souveraineté populaire font consister la démocratie en cette puissance du peuple qui le crée souverain véritable, sans autre législateur, sans autre juge, sans autre arbitre de ses destinées que lui-même ou ses délégués. Quant à nous qui, en droit, ne pouvons admettre une telle doctrine et qui la croyons opposée non seulement aux notions les plus justes d'une saine philosophie, mais encore aux enseignements les plus explicites de l'Eglise, nous nous faisons de la démocratie une autre idée ; nous voulons pour elle une définition qui, tout en sauvegardant sou caractère propre, en écarte les faux principes non essentiels à sa constitution. Et voilà pourquoi nous l'appelons un régime politique où le peuple, sans faire lui-même acte de souverain, jouit d'une plus grande somme de liberté, et où, soit par les députés qu'il choisit, soit par la presse qu'il contrôle, soit par les institutions qu'il suscite, il est à même d'exercer une plus grande influence sur la marche des affaires et l'administration de la chose publique.

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A ces formes primordiales, sous lesquelles le gouvernement des peuples nous apparaît tour à tour dans l'histoire de l'humanité, ajoutons celles que nous avons nommées mixtes et qui sont une sorte de mélange des formes élémentaires. C'est ainsi que la monarchie, selon qu'on la soumet à diverses conditions qui lui font contrepoids ou qui en limitent l'autorité, à? absolue devient tempérée. Et si ces conditions, de par la loi du pays, vont jusqu'à constituer des corps distincts partageant avec le prince les fonctions et les responsabilités du pouvoir, nous avons ce qu'on appelle la monarchie constitutionnelle, représentative ou parlementaire, monarchie dont l'Angleterre nous offre une parfaite image. On a noté avec raison que dans ce régime la souveraineté participe à toutes les formes simples, puisqu'elle réside à la fois dans la personne du Prince qui représente la monarchie, dans le Sénat ou la chambre haute qui représente l'aristocratie, dans la Chambre basse ou l'assemblée populaire qui représente la démocratie.

Ces préliminaires posés, il est temps de nous demander à laquelle des formes politiques dont nous venons de parler le gouvernement de l'Eglise doit être ramené.

Les erreurs les plus diverses ont. là-dessus, égaré l'esprit humain. Mais, quels qu'en soient la variété et le nombre, on peut, je crois, les réduire à trois systèmes principaux qui semblent résumer tous les autres : le système radical et protestant, le système aristocratique et gallican, le système démocratique et libéral.

J'appelle radical ce système subversif de toute hiérarchie sacrée, de toute vraie autorité religieuse, par lequel les fondateurs du protestantisme ont prétendu asseoir leurs Eglises particulières, en dehors de l'Eglise romaine, sur les bases de l'indépendance et du libre examen. On a nié le pouvoir papal, ses droits, ses prérogatives; on a, par le fait même, tronqué et décapité la société ecclésiastique. Et comme aucun corps vivant, physique ou moral, ne saurait subsister sans une tête qui le dirige, il a fallu demander cette force directrice à la puis-

sance civile. C'est ainsi que, dans le système protestant, l'Eglise a perdu sa forme propre, son autonomie juridique, son caractère hiérarchique et primatial, pour n'être plus qu'un département de l'Etat, un organisme inférieur soumis aux conditions et aux réglementations qu'il plaira aux chefs politiques de lui imposer.

Ee système aristocratique reconnaît dans l'Eglise une forme distincte de gouvernement. Mais ce gouvernement est tellement constitué que le monarque, qui en est la tête, n'est pas seul à jouir des droits suprêmes de la souveraineté. Cette souverainété est divisée : elle réside simultanément dans le Pape et dans les évêques ; et quoique le Pontife romain, en sa qualité de primat, tienne lui-même les rênes de l'administration générale, sa parole cependant n'est pas par elle-même infaillible, ses actes ne deviennent irréformables que par la sanction qu'y apportent les évêques dispersés ou réunis en concile. Bref, l'autorité épiscopale ainsi entendue prime celle du Pape ; elle la complète, en règle l'exercice, en redresse au besoin les jugements ; et voilà pourquoi, dans ce système, la monarchie ecclésiastique s'altère au contact dissolvant de l'élément aristocratique et n'est plus, en définitive, selon le mot de L. Veuillot 1, qu' "une aristocratie tempérée de monarchie".

C'est le concept gallican de l'autorité religieuse ; doctrine qui, pendant trois siècles, domina presque toute l'Eglise de France, et qu'on vit, lors du concile du Vatican, renaître en quelque sorte de ses cendres pour livrer à la primauté juridictionnelle de l'Evêque de Rome un dernier assaut.

L'attaque vint à la fois des gouvernements hostiles à l'Eglise et de certains catholiques encore imbus du gallicanisme ombrageux de leurs pères. Dans un article-programme, publié par le Correspondant du 10 octobre 1869, un des chefs de la croisade antiinfaillibiliste osait mettre le concile en garde contre le danger de concentrer sur une seule tête l'autorité dogmatique et disci-

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