Du bégaiement et de son traitement
Il n’y a personne parmi vous qui n’ait été consulté une fois au moins par un malade pour lequel l’articulation de la .moindre syllabe n’était possible qu’au prix des efforts les plus pénibles, accompagnée de grimaces et de contorsions, plus propres à exciter le rire que la compassion si les tourments de ce malheureux n’eussent fait véritablement mal à voir. Cet homme, Messieurs, qui rencontre une, si grande difficulté de parler, tantôt au commencement, tantôt au milieu, tantôt à la fin des mots, est un bègue.
Permettez-moi donc de vous entretenir quelques instants de cette curieuse infirmité qu’on nomme le bégaiement.
Si on examine attentivement un bègue, on remarque bien vite que la difficulté de parler qu’il éprouve est accompagnée d’une certaine gêne dans la respiration, et lorsque les observations ont succédé aux observations, on en vient à conclure que ce trouble dans le rhythme respiratoire est pour ainsi dire la note dominante. Car, Messieurs, il va sans dire que le bégaiement n’atteint pas toujours le degré d’intensité dont je vous faisais tout à l’heure le triste tableau, il est des bègues qui n’éprouvent qu’un léger embarras de langage qu’ils réussissént même à dissimuler par certains artifices pratiqués habilement. Chez ceux-là, la figure est calme, l’arrêt de la parole n’est que passager, et peut facilement être confondu avec une difficulté de trouver le mot propre pour rendre ses pensées. Si donc on se bornait à définir le bégaiement par ce qui saute le plus aux yeux, par un arrêt de la parole accompagné de grimaces, il s’en suivrait que le bégaiement serait presqu’une rareté, alors qu’il se présente avec une grande fréquence, ainsi que je vous le montrerai tout à l’heure avec des chiffres officiels.
Pour moi donc, je définirai le bégaiement une difficulté de parler qui se présente avec de grandes intermittences, tantôt au commencement, tantôt au milieu, tantôt à la fin des mots ; mais surtout âu commencement des mots. Celte difficulté est caractérisée, soit par un
arrêt brusque dans l’émission de la parole, soit par la répétition convulsive plus ou moins fréquente d’une même syllabe ; elle est toujours accompagnée d’une perturbation, d’une application vicieuse durhythme respiratoire dans l’acte de la parole.
Je désire, Messieurs, arrêter votre attention sur ce fait, que cette infirmité se présente avec une grande intermittence; car, c’est un signe qui frappe toujours beaucoup, non-seulement ceux qui voient des bègues pour la première fois, mais les bègues eux-mêmes et ceux qui les entourent. Combien de fois n’ai-je pas entendu cette phrase dans mon cabinet : « Il faut que je vous dise une chose curieuse, Monsieur le Docteur, c’est que je ne bégaie pas tous les jours, qu’il y a même des journées, des semaines entières pendant lesquelles ma diction est si nette et si pure que personne ne voudrait me croire si je disais que je suis le bègue que vous voyez. »
Cette intermittence indiscutable du bégaiement est surtout en rapport avec les influences morales sous l’empire desquelles le bègue se trouve. Certains bègues, par exemple, ne pourront quelquefois articuler quelques syllabes ou une phrase quelconque qu’avec la plus grande difficulté, s’ils sont intimidés par la présence de quelqu’un, tandis que quelques minutes après, lorsqu’ils seront seuls, ils parleront des heures entières sans éprouver la moindre hésitation. La timidité elle-même, et cela est un point très important à retenir, — que je vous rappellerai lorsque j’aurai à vous parler du bégaiement au point de vue médicolégal — la timidité n’augmente pas toujours le bégaiement, il en est de même pour la colère, l’ivresse et d’autres excitations nerveuses. Tel bègue en effet, qui d’ordinaire n’éprouve pas une grande difficulté à parler sera absolument incapable de prononcer la moindre syllabe s’il est sous l’influence de la colère ou de l’alcool. Tel autre, atteint d’un bégaiement extrêmement prononcé possédera une élocution facile et nullement embarrassée, s’il parle avec emportement ou après l’absorption d’une certaine quantité d’alcool. Et je pourrais à ce propos vous citer bien des faits très probants ; je ne veux vous en rapporter qu’un seul qui vous montrera tout à la fois, l’influence des agents excitants et les ennuis qu’entraîne avec lui le bégaiement.
Un négociant, homme déjà mûr, vint un jour me consulter pour un bégaiement très prononcé dont il était affecté depuis sa naissance. Au cours de la conversation, il me fit part de la joie qu’il aurait à se débarrasser de cette infirmité, qui avait fait, disait-il, le tourment de sa vie.
me confia en autre chose que devant tous les obstacles qui se dressaient devant lui toutes les fois qu’il avait à ouvrir la bouche pour
parler, son caractère s était assombri et qu’il avait même bien souvent eu l’idée de mettre fin brusquement à ses tourments en se donnant la mort. « Croyez-vous, Monsieur, me dit-il, que moi, qui suis d’une sobriété exemplaire, je sois obligé, toutes les fois que j’ai une affaire importante à traiter que je ne puis confier à mon premier employé, crovez-vous que j’en sois réduit à m’enivrer. Oui, Monsieur, toutes les fois que j’ai une discussion d’intérêt à soutenir, je prends avant de sortir de chez moi un grand verre d’eau-de-vie qui me grise légèrement et alors je retrouve mon aplomb et je puis parler. Mais, pas trop longtemps cependant, car à mesure que les fumées de l’alcool se dissipent, mon bégaiement reparaît, et si mon affaire n’est pas terminée, je suis obligé de la remettre au lendemain. Le lendemain, je reprends une nouvelle dose d’eau-de-vie et je cours à mes affaires. »
Je pourrais multiplier à l’infini ces exemples, mais je ne veux pas abuser de vos instants, et j’arrive tout de suite aux causes du bégaiement.
Messieurs, si je voulais être complet dans l’étude de la question que j’ai l’honneur d’exposer aujourd’hui devant vous, il me faudrait beaucoup plus de temps que je n’en ai à ma disposition pour vous énumérer seulement les innombrables théories qui ont été émises depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. Je ne m’arrêterai donc pas aux opinions d’Hippocrate, de Gallien, d’Aristote qui voyaient la cause du bégaiement, soit dans une humidité anormale du cerevau, soit dans un vice de constitution de la langue, et je vous demande la permission d’arriver tout d’un trait en 1825, époque à laquelle des hypothèses plus raisonnables commencent à se faire jour.
Ce fut M me Leigb de New-York qui, la première, en 1825, appela l’attention du monde savant sur cette infirmité. Cette dame, qui était institutrice dans une famille où une jeune fille était atteinte de bégaiement, observa attentivement son élève. Elle crut remarquer que pendant que l’enfant bégayait, sa langue se raidissait et s’immobilisaitdans le plancher de la bouche, et que, lorsqu’elle parvenait à parler, sa langue s’élevait immédiatement au palais. Cette observation, très juste en elle-même, la conduisit cependant à des conclusions erronées; car, manquant de méthode scientifique, elle voulut, de cette simple observation particulière, tirer une règle générale. Cette théorie, une fois admise, imposait un traitement qui devait naturellement rester sans résultat dans un grand nombre de cas et dont le succès même était tel, lorsqu’il se produisait, qu’on pouvait se demander si le remède n’était pas pire que le mal. M me Leigb, en effet, conclut del observation de sa jeune élève que le bégaiement étant causé par une con-
traction qui retenait la langue dans le plancher de la bouche, dès lors, pour guérir le bégaiement, il fallait tout simplement s’exercer à parler la langue au palais. Elle mit sa méthode en application, et il paraît qu’elle arriva à un résultat, ce qui ne me paraît pas impossible. Car cette position anormale de la langue maintenue au palais pendant toute une conversation a pour principale conséquence d’entraver considérablement l’acte de la parole, d’obliger par conséquent le bègue à une certaine lenteur qui ne peut que lui être très profitable. Mais quant à la diction qui en résulte, je dirai tout simplement qu’elle consiste dans une cacophonie indescriptible où les mots sont tout déformés et rendus méconnaissables. Quoi qu’il en soit, le nom de M me Leigh se trouva bientôt dans toutes les bouches et sa théorie et sa méthode trouvèrent de fervents disciples dans les frères Malbouche qui traversèrent l’Océan pour venir à Paris et en Belgique apporter la grande nouvelle, et vulgariser la méthode américaine. Ils firent tant de bruit autour de cette question, qu’en peu de temps on vit naître de nombreux travaux sur le bégaiement, et si les bègues n’y gagnèrent pas grand chose, on s’occupa cependant un peu de remédier à leur infirmité que jusqu’alors, on avait toujours laissée dans un prudent oubli. Je n’ai pas besoin de vous dire, Messieurs, qu’aussitôt que la question fut portée sur un terrain vraiement scientifique, et que lesmédecins l’étudièrent, la question américaine rentra dans le néant, et que tout en reconnaissant que l’observation du fait avait pu être juste, il n’y avait pas lieu d’en tirer des conclusions aussi radicales, aussi catégoriques que M me Leigh l’avait fait ; à l’inspiration avait succédé le raisonnement, et l’erreur avait été vite démasquée : c’était logique.
Je ne veux pas, Messieurs, vous entretenir en particulier des travaux et des luttes que soutinrent entre eux Itard, Voisin, Paillier, Serre d’Alais, Cormack, Deleau, Arnold Muller et surtout Colombat. Toutes •ces théories n’ont plus aujourd’hui qu’un intérêt historique.
Je vous dirai cependant, que Ruilier eut, le premier, l’honneur de donner une théorie scientifique sur la cause du bégaiement. Selon lui, « l’hésitation de la langue, ne serait qu’une débilité purement relative des organes de l’articulation, résultant du défaut du rapport établi entre l’exubérance des pensées, la vitesse concomitante d’iradiation cérébrale qui lui correspond, et la vitesse possible des mouvements successifs et variés, capable d’exprimer les idées par la parole. »
A toutes ces théories se rattachent naturellement un procédé de traitement; mais les résultats obtenus par les auteurs que je viens de citer étaient si peu favorables, la foi en leur système si peu assurée, que lors-
qu’en 1841, les bruits de guérison du bégaiement obtenus par la chirurgie se répandirent en France tous s’empressèrent de répéter ces opérations.
La méthode chirurgicale prit naissance en Allemagne. Le 8 mars 1841, un chirurgien de Berlin, Dieffenbach, écrivit une lettre à l’Institut de France, dans laquelle il proposait une opération sur la langue pour corriger le bégaiement. Selon lui, cette infirmité était due à un état spasmodique des voies aériennes, résidant surtout dans la glotte, et se communiquant àlq langue, aux muscles du visage et même du cou ; il pensait qu’en interrompant l’innervation dans les organes musculaires qui participaient à cet état normal, il parviendrait à le modifier et à le faire cesser complètement. C’est dans le but de détruire cette innervation vicieuse qu’il pratiqua la coupe transversale de la racine de la langue. A l’époque où il .communiqua son mémoire à l’Institut, il avait déjà opéré dix-neuf bègues et chez tous, il annonçait que le bégaiement avait complètement disparu. Malgré ce succès opératoire .si éclatant, il ne prône pas beaucoup son procédé. « L’importance -'d’une si grave opération, dit-il en terminant sa lettre, les dangers qui peuvent en résulter ; la perte de la langue par la gangrène ou la suppuration, ou même par la maladresse d’un assistant qui peut facilement la déchirer, sont autant de considérations qui demandent à être mûrement pesées et qui, jointes à la difficulté quelle présente, empêcheront des opérateurs peu exercés de vouloir la tenter. »
Ses conseils ne furent malheureusement écoutés qua moitié, et on substitua à ses procédés opératoires d’autres opérations moins dangereuses en apparence, et qui se répandirent davantage, car leur pratique était plus facile. Velpeau et Amussat se disputèrent la priorité de la section des génio-glosses près de leurs attaches aux apophyses génies. Cette section était faite sous la muqueuse préalablement incisée. Velpeau croyait que c’était à une profondeur anormale de la voûte palatine qu’était dû le bégaiement; Amussat, de son côté, pensait*que la cause résidait, le plus souvent, dans le défaut de conformation ou dans l’excès de contraction des génio-glosses et que la langue était toujours raccourcie, déviée ou mal conformée.
Enfin, un chirurgien lyonnais, Bonnet, écrivait le 27 mars de la même année à l’Académie des sciences pour lui faire part d’une opération de ténotomie qu’il avait faite en vue de corriger le bégaiement. Il admettait la théorie d’Amussat, mais au lieu de faire comme lui la section des génio-glosses en.pénétrant par la bouche, il la pratiquait à travers une piqûre faite au menton.
Je ne m’arrêterai pas davantage sur les procédés chirurgicaux que
vit naître et mourir l’année 1841. Je ne citerai que pour mémoire les ablations de la luette, des amygdales, préconisées en Angleterre par Bennet, Lucas, Edwin Lée, Yearsley, Braid ; le dédoublement du voile du palais, exécuté par Wurtzer; les ligatures, soit des deux nerfs hypoglosses, soit des deux artères linguales, soit encore du nerf d’un côté et de l’artère de l’autre, proposées par l’italien Fabri; la section du frein de M. Hervez de Chégoin, etc.
L’inutilité et le danger des tentatives chirurgicales, publiquement reconnus par ceux mêmes qui les avaient prônées, la nouvelle de la mort de sujets, opérés par DiefFenbach et Amussat, calmèrent rapidement l’enthousiasme des myotomistes, et aujourd’hui l’opération du bégaiement est complètement abandonnée.
Deux méthodes surnagèrent au milieu de ce naufrage général ; celle de Colombat et celle de Becquerel, et il est bon de se reposer un peu de cette période si agitée de 1841 sur l’examen de ces deux procédés qui ont au moins l’avantage d’être inoffensifs. Colombat s’était approprié la théorie deRullier sur la cause du bégaiement ; il emprunta à Serre d’Alais sa classification du bégaiement et son isochrone qu’il baptisa muthonome, àCormack, le meilleur de son traitement, c’est-àdire l’inspiration initiale, enfin, il n’est pas jusqu’à ce pauvre ltard qui ne fut dépouillé de l’invention de sa fourchette. Il fit de tout cela un beau volume, le plus complet assurément qui eût paru jusqu’alors sur la matière et eut le tort grave de présenter le tout comme sien.
Je n’essaierai pas de vous rapporter les colères et les cris que poussèrent les dévalisés; cela manquerait d’intérêt. Malgré tout cela, il paraît que tout n’était pas au mieux, car en 1843, Becquerel adressa à l’Académie des sciences un rapport sur une nouvelle méthode inventée par un mécanicien du nom de Jourdan, et dont toute la théorie reposait sur cette phrase : « Le bégaiement est dû à ce qu’on use en souffle et non en son, l’air qu’on a dans la poitrine. » Becquerel ajoutait qu’il avait été guéri après douze jours de pratique de la méthode Jourdan, tandis qu’il avait suivi pendant douze ans, sans succès, la « Méthode orthophonique » de Colombat.
Pour satisfaire votre légitime désir, je vais donc vous dire en quoi consistaient les exercices de cette merveilleuse méthode qui agissait si promptement. Malheureusement, la concision que nous avons remarquée dans la définition ne se retrouve pas dans la pratique. Voici, en effet, les précautions que le bègue devra prendre pour parler : « Inspirer légèrement comme dans l’état physiologique, faire une toute petite poussée, puis se mettre à parler en observant sans cesse de
maintenir la poitrine dilatée et l’abdomen légèrement saillant et d’employer le moins d’air possible, puis avant de recommencer la même série de phénomènes, chasser l’air restant par une expiration active. Toute la difficulté consiste donc à parler en maintenant la poitrine dilatée et l’abdomen légèrement saillant. »
IL n y avait qu un malheur dans tout cela, c’est que Becquerel affirmait sa guérison en bégayant d’une façon épouvantable, et ceux d’entre vous qui ont connu ce savant professeur de notre Faculté de Médecine de Paris, me permettront de conclure de tout ceci que la méthode Colombat, pas plus que le procédé Jourdan-Becquerel, ne donnèrent des résultats sérieux.
Après vous avoir fait un court historique de cette importante question, laissez-moi maintenant vous dire, Messieurs, ce que je pense à ce sujet.
L’étiologie du bégaiement est très intéressante, et je vous dirai tout d-’abord, Messieurs, que le bégaiement peut être congénital, ou acquis. Quand il est congénital, l’hérédité en est souvent la cause apparente; je regrette d’être obligé de me servir de ces mots : congénital et hérédité, qui n’expriment pas entièrement ma pensée, mais je ne trouve pas d’autres mots. Je ne veux pas dire en effet par là que le bégaiement soit héréditaire comme l’est la scrofule, la phtisie, la syphilis ; je ne veux pas dire non plus que l’enfant apporte en naissant les germes du bégaiement. Je veux dire simplement que l’enfant a bégayé ses premiers mots et qu’il est issu de parents bègues eux-mêmes. Il est fort possible que ce bégaiement, que j’appelle congénital, provienne de frayeurs, d’impressions violentes, de chutes éprouvées dans le jeune âge et qui ont imprimé une trace profonde dans ce jeune cerveau ; que cette trace reparaissant comme une phosphorescence à la moindre émotion paralyse l’acte de la parole en produisant lé bégaiement.
Il se peut également que cette prétendue hérédité ne soit autre chose que de l’imitation et dès lors doive rentrer dans la catégorie du bégaiement acquis. Car parmi les formes du bégaiement acquis, le bégaiement par imitation bien prouvée, bien établie, indiscutable, entre pour une grande part. Combien de fois des enfants sont devenus bègues en imitant un camarade qui bégayait ; d’autres, voyant que le professeur ne faisait pas réciter les leçons à un de leurs camarades bègue ont simulé le bégaiement pour être dispensés de la récitation, et en sont arrivés à un bégaiement réel en fort peu de temps. Il est très fréquent de voir des enfants nés de parents bègues ou placés au milieu de bègues le devenir eux-mêmes assez rapidement. Ces enfants
ont appris à bégayer comme ils auraient appris la prononciation d’une langue étrangère par l’imitation auditive.
L’éducation a également une certaine influence sur la production du bégaiement. De même que le climat fait l’homme physique, l’éducation crée l’homme moral. L’enfant, naturellement peureux, deviendra d’une impressionnabilité extrême si à chaque instant on le menace ou si on l’effraie et il n’en faut pas davantage pour produire le bégaiement.
Il y a enfin d’autres causes non moins certaines de bégaiement: ce sont les émotions violentes, les chutes, les peurs, les mauvais traitements. Quelquefois même et cela est d’une importance capitale pour mon argumentation, le bégaiement se produit instantanément. Un enfant reçoit- un violent coup sur la tête, ou bien il éprouve une grande peur, ou bien encore il est surpris par un événement quelconque, il devient bègue immédiatement, sur l’heure. Je dois dire que ces cas ne sont pas les plus fréquents, mais il suffit d’un certain nombre de faits bien observés pour permettre d’affirmer qu’une commotion cérébrale violente peut devenir la cause du bégaiement. Le plus généralement, à la suite de ces peurs, de ces chutes, l’enfant hésite un peu et l’on met cette hésitation sur le compte du trouble dans lequel il se trouve, mais l’hésitation se maintient, elle grandit, elle s’affirme, et il n’y a plus à en douter, l’enfant est bègue.
Vous êtes peut-être un peu surpris de m’entendre toujours parler des causes du bégaiement en prenant un exemple chez les enfants, en voici la raison. C’est que le bégaiement ne survient jamais, je dis jamais, chez des adultes. Le plus tard que je l’ai vu se montrer c’était chez des jeunes gens âgés de 14 à 15 ails. En général, c’est de 3 à 6 ans que l’enfant devient bègue.
Quelques auteurs ont cherché à localiser le bégaiement et à étudier les désordres anatomiques causés par cette infirmité.
Avant de suivre ces savants confrères dans leurs recherches anatomopathologiques, il me semble qu’il est permis de se demander si, a priori, ces études ont leur raison d’être. Si en un mot il y a quelques raisons qui puissent faire croire à l’existence d’une lésion.
J’avoue qu’une lésion, qui se montrerait à certains moments pour disparaître complètement à certains autres, qui se produiraient et disparaîtraient avec la rapidité de l’éclair, me paraît être une lésion d’un ordre tout particulier. Que deviendrait-elle dans la parole chantée ou simplement rhythmée, puisque dans ces circonstances le bégaiement ne se produit jamais? A priori , il semble donc qu’on puisse conclure que le bégaiement n’entraîne aucune lésion organique et c’est
du reste ce que les recherches anatomiques ont pleinement confirmé. On a également comparé le bégaiement.à la crampe des écrivains ou des télégraphistes, la comparaison ne paraît pas non plus très exacte, car dans ce cas, c’est toujours à la suite de la fatigue que la crampe se produit; de plus, elle se montre constamment et sans intermittence; toutes choses qui sont complètement différentes pour le bégaiement.
Pour moi, le bégaiement est un troublé physiologique qui réside dans un défaut de coordination entre plusieurs organes qui doivent agir de concert. N’a-t-on, en effet, jamais noté d’hésitation de bégaiement, même chez des personnes complètement exemptes de ce défaut, mais qui, dans l’indécision de leurs pensées ou qui se trouvant impressionnées par la présence d’une personne qui leur en imposait perdaient l’entière possession d’eux-mêmes et montraient une parole hésitante. Moi-même qui vous parle, je dois vous avouer que je ne puis me défendre d’une certaine émotion en présence d’une aussi imposante assemblée, si bien que ma parole s’en ressent, que ma diction est moins nette, moins précise, et je vous assure cependant, Messieurs, que je n’ai jamais bégayé (sourires).
J’arrive au diagnostic et je ne m’y arrêterai pas longtemps, car il ne présente d’ordinaire aucune difficulté, et on peut dire qu’en règle générale, tout embarras de la parole caractérisé par des répétitions ou par des arrêts dans l’émission des sons, chez un sujet qui ne présente aucun symptôme de paralysie, d’alcoolisme ou de troubles intellectuels, est du bégaiement, et j’ajouterai de bégaiement guérissable.
11 est vrai, toutefois, que le pronostic varie un peu, suivant la variété du bégaiement à laquelle on a affaire.
Je vous disais tout à l’heure, Messieurs, que les troubles dans le rhythme respiratoire étaient pour ainsi dire l’élément primordial du diagnostic du bégaiement, je vous dirai maintenant qu’ils servent également à faire le pronostic du traitement.
Je suis' donc amené à vous entretenir des différentes variétés de bégaiement et de la classification de cette infirmité.
Le bégaiement peut se produire soit pendant l’inspiration, soit pendant l’expiration, soit enfin, tantôt pendant l’inspiration, et tantôt pendant l’expiration. De là, trois grandes catégories :
Bégaiement inspiré ; — Bégaiement expiré ; — Bégaiement mixte.
Il est évident que le pronostic est subordonné dans une certaine mesure à l’intensité du mal, mais je dois dire cependant que toutes choses égales, le bégaiement qui se produit pendant l’inspiration et le
bégaiement expiré nasal sont les deux formes les plus graves, celles qui demandent le plus de soin pour être corrigées. En voici la raison.
Dans le bégaiement inspiré, le bègue a pris l’habitude de parler en même temps qu’il fait pénétrer l’air dans les poumons, il se sert de ses cordes vocales à l’inverse de ce qu’il faudrait faire ; le rhylhme respiratoire est donc absolument détruit. Ajoutons à cela qu’il n’est pas rare dans cette forme de constater des spasmes nerveux à la glotte qui viennent encore singulièrement compliquer les difficultés.
Dans le bégaiement expiré nasal qui se produit de préférence sur les trois explosives, P, T. K, le bègue, au lieu de lancer le courant d’air par la bouche, le dirige dans les fosses nasales. Les spasmes nerveux se produisent ici à la lois dans le voile du palais et dans les piliers postérieurs et le tiers supérieur du pharynx ; il en résulte que l’air reste emprisonné dans une sorte de cul-de-sac formé en haut, par les fosses nasales, en arrière par des replis pharyngiens, sur les côtés par les pharyngo-staphylins et en avant par le voile du palais et la base de la langue, si bien que malgré les efforts du sujet, l’articulation de la consonne n’est possible que lorsque le spasme a disparu.
Néanmoins, malgré tout, la guérison est de règle dans la grande majorité des cas.
Le traitement dure vingt jours et ne comporte ni remède, ni opération, ni l’emploi d’aucun instrument ou appareil dans la bouche. Il consiste uniquement dans les exercices gymnastiques, rhythmés, des organes phonateurs et articulateurs.
Les troubles respiratoires qui dominent tout le mal, nous imposent naturellement des exercices spéciaux. Il s’agit d’apprendre au bègue à respirer, à prendre l’inspiration à propos, à expirer d’une manière normale, physiologique. On y parvient en montrant au sujet comment s’exécutent ces différents actes, en les lui faisant répéter très lentement d’abord'et en graduant peu à peu la vitesse des mouvements.
La respiration, une fois rétablie, on passe à l’étude des éléments de la parole, des voyelles d’abord, puis des consonnes. Viennent enfin des exercices de syllabes, de mots, de phrases, et comme tout cela se fait progressivement, pas à pas, comme les difficultés sont morcelées dans de nombreux exercices, il s’en suit que le bègue arrive pour ainsi dire, sans s’en apercevoir, à parler sans bégayer, et cette nouvelle manière de parler devient pour lui facile et naturelle dans le court espace de temps que dure le traitement.
En résumé, le traitement comprend trois semaines. La première est employée à ramener l’instrument vocal à son état physiologique, la se-
conde, à contracter un langage facile et naturel, quoique légèrement rhythmé; la troisième à fortifier ce nouveau langage acquis par l’imitation pratique et journalière plutôt que par des théories et des préceptes.
Mais il ne faut pas croire que l’application pure et simple de nos exercices suffirait pour obtenir la guérison; il faut en effet à ce traitement physiologique indispensable, joindre un traitement moral dont l’utilité, la nécessité m’est tous les jours de plus en plus démontrée. Et je n’ai pas besoin de vous le dire, Messieurs, vous comprenez que c’est là une corde délicate à toucher. Il faut encourager, fortifier la confiance de l’élève à mesure qu’il avance dans le traitement ; il faut lui faire toucher du doigt les progrès qu’il fait chaque jour afin d’augmenter son ardeur, sa confiance en lui-même ; il faut aussi le prémunir contre les petits échecs qui pourraient se produire, lui apprendre à les raisonner, à s’en rendre compte pour qu’il puisse les éviter une autre fois et surtout pour qu’il ne se laisse par aller au découragement.
Messieurs, il est une objection au-devant de laquelle je veux aller, car elle ne m’embarrasse nullement, et que je ne veux laisser aucun doute, aucune incertitude dans votre esprit.
Vous êtes, je le crois, tout disposés à m’accorder que la guérison peut s’obtenir par les moyens que je viens de vous indiquer; mais quelques-uns d’entre- vous doutent peut-être de la durée de cette guérison, et pensent qu’elle n’est que passagère et instable. C’est à cette objection que je vous demande la permission de répondre.
Je pourrais, à cet égard,-vous renvoyer au rapport fait à l’Académie de Médecine dans la séance du 25 août 1874, par une Commission spéciale désignée sur la demande de M. le Préfet de la Seine et qui déclare savoir vu un certain nombre d’anciens élèves de M. Chervinguéris depuis plusieurs années , parlant parfaitement et. sans hésitation. »
Je pourrais me borner à vous signaler les conclusions suivantes du rapport de cette Commission :
« En présence des faits dont elle a été témoin, la Commission (1) « propose de répondre à M. le Préfet :
« 1° Qu’au point de vue scientifique, la méthode de traitement « des bègues de M. Chervin est rationnelle ;
« 2° Qu’elle produit des résultats très remarquables et qu’elle peut « rendre des services signalés ;
1. Membres de la Commission : MM. Bouvier, médecin honoraire des hôpitaux ; Hervez de Ghégoin, chirurgien honoraire des hôpitaux ; Baillarger, médecin de la Salpêtrière; Moutard-Martin, médecin de l’hôpital Beaujon, rapporteur.
« 3° Qu'un de ses avantages importants est la promptitude des résultats qui paraissent se maintenir, comme la Commission l’a constaté sur un certain nombre de sujets;
« 4° Qu’il y a lieu de l’encourager et de l’aider dans le bien qu’elle « est appelée à accomplir. »
Je pourrais, dis-je, me contenter d’une affirmation aussi nette, aussi catégorique dont la haute compétence et l’impartialité bien connue de l’Académie rehausse encore tout le prix ; mais je préfère vous concéder qu’il peut arriver, qu’il arrive quelquefois, rarement il est vrai, mais qu’enfin des cas de rechute ont été observés. Et je ne vous demande qu’une chose, c’est la permission de vous dire en toute sincérité comment ces rechutes se sont produites.
Vous jugerez ensuite, Messieurs, qui, de la méthode, du professeur ou de l’élève on doit accuser.
Lorsque le traitement est fini, lorsque la période d’exercices faits sous ma direction est terminée, je recommande à l’élève de travailler seul pendant quelque temps encore afin d’affermir ses progrès et de les rendre durables. Je lui recommande notamment de faire, une heure le matin et une heure le soir, des exercices dont la plus grande partie consiste dans des lectures très lentes faites dans un livre quelconque. Ce que je demande n’est donc ni difficile, ni exorbitant, ni ennuyeux.
J’ai de plus bien le soin de dire à l’élève que tous les exercices recommandés qui sont indispensables au succès, sont impuissants à conserver et à fortifier la nouvelle prononciation si on néglige de mettre en pratique les enseignements qu’ils Comportent toutes les fois qu’on a occasion de parler. Vous voyez donc que ce ne sont pas les recommandations qui font défaut. Eh bien, interrogez les quelques sujets qui sont retombés dans leur bégaiement ; demandez-leur si après m’avoir quitté, ils ont continué à travailler seuls, en faisant les exercices que je leur avais indiqués, s’ils se sont appliqués à parler lentement, posément ; ils vous répondront qu’ils ont négligé de suivre les recommandations qui leur avaient été faites, et je vous dirai plus, c est qu’ils avouent toujours que ce n’est qu’à eux-mêmes, qu’à leur négligence qu’ils doivent s’en prendre de leur rechute.
En résumé, le manque de travail, de surveillance de soi-même peuvent amener une rechute dans les premiers mois parce qu’on supprime les causes qui ont fait disparaître le bégaiement avant que la nouvelle manière de parler ne soit tout à fait passée à l’état d’habitude invétérée, inébranlable.
Avant de terminer, je voudrais encore vous dire quelques mots sur le bégaiement, considéré au point de vue médico-légal.
Comme vous le savez. Messieurs, le bégaiement dans presque tous les pays est considéré comme un cas d’inaptitude au service militaire, et les bègues qui se présentent devant le recrutement sont réformés lorsque leur défaut est très prononcé; tandis que s’il est peu accentué, ils sont placés dans le service auxiliaire.
Eh bien, Messieurs, je viens vous mettre en garde contre les supercheries dont vous pourriez être les victimes et en même temps vous indiquer un moyen de mettre votre responsabilité à couvert au cas où vous seriez commis devant l’autorité militaire pour présider à l’examen médical des conscrits.
Le bégaiement, étant très facile à simuler, si vous m’en croyez, vous ne donnerez jamais un certificat de bégaiement aux personnes inconnues qui se présenteront devant vous en bégayant ; c’est pour ma part la règle que que je me suis imposée. Ne croyez pas qu’il soit facile de reconnaître si on a affaire à. un simulateur, je prétends au contraire que rien n’est plus difficile, pour ne pas dire impossible si vous avez affaire à un homme intelligent, habile et exercé.
De même, lorsque vous siégerez dans les conseils de révision pour le recrutement de l’armée, je ne vous conseille pas de vous prononcer uniquement sur l’examen du sujet. Demandez une enquête, elle seule peut vous mettre à couvert et prouver que le bègue que vous avez devant vous n’est pas un simulateur.
Je vous disais tout à l’heure que le nombre des bègues était plus nombreux qu’on est généralement disposé à le croire, en voici la preuve.
Il y a quelques années, mon père a été chargé par M. lé ministre de l’instruction publique de dresser la statistique du bégaiement, et après avoir compulsé les procès-verbaux des conseils de révision de 1850 à 1869 il trouva que pendant cette période de vingt ans, 13.215 conscrits avaient été exemptés du service militaire pour cause de bégaiement, ce qui donne une moyenne de 6,32 conscrits bègues sur 1000 examinés.
13.215 bègues! c’est, vous le voyez, Messieurs, presqu’une petite armée: c’est à croire que tous les bègues du monde se sont donné rendez-vous en France. Et pourtant, remarquez que je ne parle que des hommes ! Or, bien qu’il soit de notoriété pubüque que les femmes ont généralement la parole plus facile que nous, la vérité, est que, dans la pratique, on rencontre environ une femme bègue pour 9 hommes atteints de la même infirmité.
jg DU BÉGAIEMENT ET DE SON TRAITEMENT
Par contre, les vices de prononciation tels que la blésité, le zézayement sont très fréquents chez les femmes, alors que les hommes en sont rarement atteints. La cause en est dans des circonstances d’un ordre tout particulier.
La fillette qui, sous l’œil maternel, joue avec sa poupée, remplace . souvent dans certains mots la consonne douce par la consonne forte correspondante, elle dit par exemple seval pour cheval, zenou pour genou, chlla pour ça, etc. Or, celte prononciation qui ajoute encore quelque chose d’enfantin à son gracieux babil est rarement relevée, corrigée par la mère qui trop souvent, au contraire, l’encourage en Limitant elle-même; et il arrive quelquefois qu’on ne s’aperçoit que cette manière de parler est ridicule que lorsque l’enfant est déjà grandette. Mais alors, toutes les remontrances sont superflues, l’habitude est prise, et il faudra des exercices spéciaux de langage pour faire disparaître le défaut de prononciation qui, je me hâte de le dire, cède toujours à des soins éclairés.
Toute différente est l’éducation du petit garçon, qui, placé de bonne heure au collège se corrige généralement tout seul des négligences de prononciation auxquelles il aurait des tendances à se laisser aller, guidé en cela par la crainte d’exciter la moquerie de ses espiègles camarades.
Si nous étudions la répartition géographique des bègues en France, nous voyons que le Nord fournit beaucoup moins de bègues que le Midi. C’est ainsi que l’on compte 9 conscrits bègues dans la Seine, quand on en compte, toutes proportions gardées* 37 dans le Rhône et 153 dans les Bouches-du-Rhône. J’ajouterai que les bègues deviennent de moins en moins nombreux du nord-ouest au nord-est, et qu’ils sont de plus en plus fréquents du nord-ouest au sud-est. Enfin, en étudiant les variations décennales subies par chaque département, mon père a montré que le bégaiement avait augmenté en France et que c’était généralement dans le midi que les augmentations s’étaient fait sentir.
Ne voulant pas abuser plus longtemps de votre bienveillante attention, j’en resterai là, Messieurs, de ma communication, encore qu’il y ait beaucoup à dire sur cette intéressante question qui touche de si près la science et l’humanité. R ne faut pas oublier, en effet, que rendre la parole à un bègue, c’est non-seulement soulager une souffrance morale considérable, mais encore restituer à la société, à la famille, un citoyen qui peut-être un jour sera sa sauvegarde ou son honneur.
Mayenne, Imprimerie A. Derenne ^ Tfe/i^boulevard Saint-Michel, 52.