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VRAIS PHINCIPES DE LA MORALE
quelle vous assisteriez à cette scène de meurtre : vous n'en éprouveriez pas moins tous ces sentiments.
Ce n'est là qu'une peinture grossière de ce qui se passe en vous à la vue du crime. Appliquez maintenant un peu de réfiexion et d'analyse aux diflerents traits dont se comi^ose cette peinture, sans les dénaturer, et vous aurez toute une théorie philosophique.
Qu'est-ce qui vous frappe d'abord dans ce que vous avez éprouvé? C'est sans doute l'indignation, l'horreur instinctive que vous avez ressentie. Il y a donc dans 1 âme une puissance de s'indigner qui est étrangère à tout intérêt personnel ! 11 y a donc en nous des sentiments dont nous ne sommes pas la fin î
Il y a une antipathie, une aversion, une horreur qui ne se rapportent point à ce qui nous nuit, mais à des actes dont le contre-coup le plus lointain ne peut nous atteindre, et que nous délestons par cette seule raison que nous les jugeons mauvais !
Oui, nous les jugeons mauvais. Un jugement est enveloppé sous les sentiments que nous venons de rappeler. En effet, au miheu de l'indignation qui vous transporte, qu'on vienne vous dire que toute cette colère généreuse tient à votre organisation particulière, et qu'après tout laction qui se passe est indifférente : vous vous révoltez contre une telle explication, vous vous écriez que l'action est mauvaise en soi ; vous n'exprimez plus seulement un sentiment, vous prononcez un jugement. Le lendemain de l'action, quand les sentiments qui agitaient votre âme se sont apaisés, vour n'en jugez pas moins encore que l'action était mauvaise ; vous jugez ainsi six mois après, vous jugez ainsi toujours et partout : et c'est parce que vous jugez que cette action est mauvaise en elle-même, que vous
portez cet autre jugement qu'elle ne devait pas être faite.
Ce double jugement est au fond du sentiment ; sans quoi le sentiment serait sans raison. Si Faclion n'est pas mauvaise en soi, si celui qui l'a faite n'était pas obligé de ne pas la faire, l'indignation que vous éprouvez n'est qu'un mouvement physique, un phénomène destitué de tout caractère moral, comme le trouble qui vous saisit devant quelque scène effrayante de la nature. Vous ne pouvez raisonnablement on vouloir à l'auteur d*une action indifférente. Tout sentiment d'indignation contre Fauteur d'une action suppose, dans celui qui l'éprouve, cette double conviction: 1" que l'action est mauvaise en elle-même; 2® qu'elle ne devait pas être faite.
Ce sentiment suppose encore que l'auteur de celte action a lui-même conscience du mal qu'il a fait et de l'obligation qu'il a violée ; car sans cela il aurait agi comme une force brutale et aveugle, non comme une force intelligente et morale, et nous n'aurions pas ressenli contre lui plus d'indignation que contre le rocher qui tombe sur notre tête, contre le torrent qui nous entraîne à l'abîme.
L'indignation suppose également dans celui qui en est l'objet un autre caractère encore, à savoir qu'il est libre, qu'il pouvait faire ou ne pas faire ce qu'il a fait. H faut évidemment que l'agent soit libre pour être responsable.
Vous voulez qu'on arrête le meurtrier et qu'on le livre à la justice, vous voulez qu'il soit puni ; quand il la été, vous êtes satisfait. Qu'est-ce à dire : Est-ce un mouvement capricieux de l'imagination et du cœur? Non. Calme ou indigné, au moment du crime ou long-
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temps après, sans aucun esprit de vengeance personnelle, puisque vous n'êtes pas le moins du monde intéressé dans cette affaire, vous n'en prononcez pas moins que le meurtrier doit être puni. Si, au lieu de recevoir une punition, le coupable se fait de son crime un marchepied à la fortune, vous prononcez encore que, loin de mériter le bonheur, il a mérité de souffrir en réparation de sa faute ; vous protestez contre le sort, vous en appelez à une justice supérieure. Ce jugement les philosophes l'ont appelé le jugement du mérite et et du démérite. Il suppose, dans l'esprit de Fhomme, l'idée d'une loi suprême qui attache le bonheur à la vertu, le malheur au crime. Otez l'idée de cette loi, le jugement du mérite et du démérite est sans fondement. Otlz ce jugement, l'indignation contre le crime heureux et contre la vertu méconnue est un sentiment inintelligible, même impossible, et jamais, à la vue d'un crime, vous n'auriez songé à demander le châtiment du criminel.
Toutes les parties du phénomène moral se tiennent donc; toutes sont des faits aussi certains les uns que les autres: ébranlrz-en un seul, et vous renversez de fond en comble le phénomène total. L'observation la plus vulixaire atteste tous ces faits, et la logique la moins subtile découvre aisément leur lien, il faut renier jusqu'au sentiment, ou il faut avouer que le sentiment couvre un jugement, le jugement de la distinction essentielle du bien et du mal, que celte distinction entraîne une obligation, que cette obligation s'applique à un agent intelligent et libre ; il faut enfin avouer que la distinction du mérite et du démérite, qui correspond à celle du bien et du mal, contient le principe de l'harmonie naturelle delà vertu et du bonheur.
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Qu'avons-nous fait jusqu'ici ? Nous avons fait comme le physicien ou le chimiste qui soumet à l'analyse un coi[)S composé et le ramène à ses éléments simples. La seule différence est ici que le phénomène auquel s'applique notre analyse est en nous, au lieu d'être hors de nous. D'ailleurs les procédés employés sont exactement les mêmes ; il n'y a là ni système ni hypothèse ; il n'y a que l'expérience et l'induction la plus immédiate.
Pour rendre l'expérience plus certaine, on peut la varier. Au lieu d'examiner ce qui se passe en nous quand nous sommes spectateurs des mauvaises ou des bonnes actions d'un autre, interrogeons notre propre conscience quand nous-mêmes nous faisons bien ou nous faisons mal. Dans ce cas, les divers éléments du phénomène moral sont plus saillants encore, et leur ordre paraît davantage.
Je suppose qu'un ami mourant m'ait confié un dépôt plus ou moins conr>itlérable, en me chargeant de le remettre après lui à une personne qu'il m'a désignée à moi seul, et qui elle-même ne sait point ce qui a été fait en sa faveur. Celui qui m'a confié le dépôt est mort, et a emporté avec lui son secret ; celui pour lequel le dépôt m'a été remis ne se doute de rien ; si donc je veux m'approprier ce dépôt, nul ne le pourra soupçonner. Tout cela étant, que dois-je faire? Il est difficile d'imaginer des circonstances plus favoi*ables au crime. Si je ne consulte que l'intérêt, je ne dois point hésiter à retenir le dépôt. Si j'hésite, dans le système de l'intérêt, je suis un insensé, en révolte avec la loi de ma nature. Le doute seul trahirait en moi, dans l'impunité qui m'est assurée, un principe diflerent de l'intérêt.
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Mais naturellement je ne doute pas : je crois avec la plus entière certitude que le dépôt à moi confié ne m'appartient point, qu'il m'a été confié pour être remis à un autre, et que c'est à cet autre qu'il appartient. Otez l'intérêt, je ne penserais pas même à retenir ce dépôt : c'est l'intérêt seul qui me tente. Il me tente, il ne m'entraîne point sans résistance. De là la lutte de l'intérêt et du devoir, lutte remplie de troublés, de résolutions contraires, tour à tour prises et abandonnées : elle atteste énergiquement la présence d'un principe d'action différent de l'intérêt et tout aussi
puissant.
Le devoir succombe, l'intérêt l'emporte. Je viole le dépôt qui m'avait été confié, je l'applique à mes besoins, à ceux de ma famille ; me voilà riche et heureux en apparence ; mais je souffre intérieurement de cette souflrance amère et secrète qu'on appelle le remords ^ Le fait est certain ; il a été mille fois décrit; toutes les langues contiennent le mot, et il n'y a personne qui, à divers degrés, n'ait éprouvé la chose, cette morsure cuisante que fait au cœur toute faute, grande ou petite, tant qu'elle n'est pas expiée. Ce ressouvenir douloureux me suit au milieu des plaisirs et de la prospérité. Les applaudissements de la foule ne sont pas capables de faire taire ce témoin inexorable. Il n'y a qu'une longue habitude du vice et du crime, une accumulation de fautes très souvent renouvelées, qui puisse venir à bout de ce sentiment vengeur et réparateur tout ensemble. Quand il est étouffé, toute ressource est perdue, c'en est fait de la vie de l'àme ; tant qu'il dure, c'est que le feu sacré n'est pas tout à fait éteint.