‹ Du bienChapitre 56 sur 58 · Voyez plus haut la leçon v · texte numérisé non relu

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prédominance excessive du sentiment qui, développant en nous les facultés aimantes et afTectueuses aux dépens de toutes les autres, nous jette dans un anthropomorphisme sans critique, et nous fait instituer avec Dieu un commerce intime et familier où nous oublions un peu trop l'auguste et redoutable majesté de Tétre divin. L'âme tendre et contemplative ne peut ni aimer ni contempler en Dieu la nécessité, l'éternité, l'infinité, qui ne tombent point sous les prises de l'imagination et du cœur, mais qui se conçoivent seulement. Elle les néglige donc. Elle n'étudie pas non plus Dieu dans les vérités de toute espèce, physiques, métaphy.siques et morales, qui le manifestent ; elle considère en lui particulièrement les caractères auxquels s'attache rad'ection. Dans l'adoration, Fénelon retranche loule crainte pour ne laisser subsister que l'amour, et Mme Guyon finit par aimer Dieu comme un amant.

On évite ces excès contraires d'une sentimentalité raffinée et d'une abstraction chimérique, en ayant sans cesse présents à la pensée et la nature de Dieu par laquelle il échappe à tout rapport avec nous, la nécessité, l'éternité, l'infinité, et en même temps ceux de ses attributs qui sont nos propres attributs transportés en lui par cette raison très simple qu'ils en viennent.

Je ne puis concevoir Dieu que dans ses manifestations et par les signes qu'il me donne de son existence, comme je ne puis concevoir un être que par ses attributs, une cause que par ses effets, comme je ne me connais moi-même que par l'exercice de mes facultés. Otez mes facultés et la conscience qui me les atteste, je ne suis pas pour moi. Il en est de môme de Dieu : ôtez la nature et l'âme, tout signe de Dieu disparaît.

RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE

C'est donc dans la nature et dans l'âme qu'il faut le chercher et qu'on peut le trouver.

L'univers, qui comprend la nature et l'homme, manifeste Dieu ; est-ce à dire qu'il l'épuisé? Nullement. Consultons toujours la psychologie. Je ne me connais que par mes actes, cela est certain ; et ce qui ne l'est pas moins, c'est que tous mes actes n'épuisent, ni même n'égalent ma puissance ni ma substance ; car ma puissance, celle au moins de ma volonté, peuttoujours ajouter un acte à tous ceux qu'elle a déjà produits, et elle a la conscience, en même temps qu'elle s'exerce, de contenir en soi de quoi s'exercer encore. Aussi fautil dire de Dieu et du monde ces deux choses en apparence contraires : nous ne connaissons Dieu que par le monde, et Dieu est essentiellement distinct et différent du monde. La cause première, comme toutes les causes secondes, ne se manifeste que par ses effets ; elle no se peut même concevoir que par eux ; et elle les surpasse de toute la différence qui sépare le créateur de l'être créé, le parfait de l'imparfait. Le monde est indéfini ; il n'est pas infini ; car, quelle que soit sa quantité, la pensée y peut toujours ajouter. De quelques milliards de mondes que l'on compose la totalité du monde, on peut y ajouter des mondes nouveaux. Mais Dieu est infini, absolument infini dans son essence, et il répugne qu'une série indéfinie égale l'infini ; car l'indéfini n'est autre chose que le fini plus ou moins multiplié et pouvant toujours l'être. Le monde est un tout qui a son harmonie ; car un Dieu un n'a pu faire qu'une œuvre accomplie et harmonieuse. L'harmonie du monde répond à l'unité de Dieu, comme la quantité indéfinie est le signe défectueux de l'infinité de Dieu. Dire que le monde est Dieu, c'est n'admettre que le

monde, et c'est nier Dieu. Donnez à cela le nom qiiMl vous plaira, c'est au fond l'athéisme. D'un autre côté, supposer que le monde est vide de Dieu et que Dieu est séparé du monde, c'est une abstraction insupportable et presque impossible. Distinguer n'est point séparer. Je me dislingue, je ne me sépare poiïit de mes qualités et de mes actes. De même Dieu n'est pas le monde, bien qu'il y soit partout présent en esprit et en

veri

té *.

1. Rappelons ici ce passage sur la vraie mesure en laquelle on peut dire à la fois que Dieu est compréhensible et qu'il est incomprébcnsible. Piiilosophik écossaise, ne leçon, IInfc/ieso?i : H Disons d'abord que Dieu n'est point absolument incompréhensible, parcetle raison manifeste qu'étant la cause de cet univers, il y passe et s'y réfléchit, comme la cause dans l' effet : parla, nous la connaissons. « Les cieux racontent sa gloire * », et, « dei> puis la création **, ses vertus invisibles sont rendues visibles » dans ses ouvrages » : sa puissance, dans les milliers de mondes semés dans les déserts infinis de l'espace; son inlelligence, dans leurs lois harmonieuses ; enfin, ce qu'il y a en lui de plus auguste, dans les sentiments do vertu, de sainteté et d'amour que contient le cœur de l'homme. Et il faut bien que Dieu ne nous soit point incompréhensible, puisque toutes les nations s'enlreliennent de Dieu depuis le premier jour de la vie intellectuelle de l'humanité. Dieu donc, comme cause de l'univers, s'y révèle pour nous; mais Dieu n'est pas seulement la cause de l'univers, il en est la cause parfaite et infinie possédant en soi, non pas une perfection relative qui n'est qu'un degré d'imperfection, mais une perfection absolue, une infinité qui n'est pas seulement le fini multiplié par lui-môme en des proportions que l'esprit humain peut toujours accroître, mais une infinité vraie, c'est-à-dire l'absolue négation de toutes bornes dans toutes les puissances de son être. Dèslors, il répugne qu'un effet indéfini exprime adéquatement une cause infinie; il répugne donc que nous puissions connaître absolument Dieu par le monde et par l'homme, car Dieu n'y est pas tout en-

* Psalmiste.

•* SaiQt l'aul.

RESUME DE LA DOCTBINE. — l'RINClPES

Telle est notre théodicée : elle rejette les excès de tous les systèmes, et elle contient, nous le croyons au moins, tout ce qu'ils ont de bon. Elle admet à la fois un Dieu personnel comme nous sommes nous-mêmes

tier. Pour comprendre absolument l'infini, il faut le comprendre infiniment, et cela nous est interdit. Dieu, tout en se manifestant, retient quelque chose en soi que nulle chose finie ne peut absolument manifester, ni par conséquent nous permettre de comprendre absolument. Il reste donc en Dieu, malgré le monde et l'homme, quelque chose d'inconnu, d impénétrable, d'incompréhensible. Par délaies incommensurables espaces de l'univers, et sous toutes les profondeurs de l'âme humaine, Dieu nous échappe dans cette infiuitude inépuisable d'où il peut tirer sans fin de nouveaux mondes, de nouveaux êtres, de nouvelles manifestations. Dieu nous est par là incompréhensible; mais cette incompréhensibiîité même, nous en avons une idée nette et précise; car nous avons l'idée la plus précise de l'infinité. Et cette idée n'est pas en nous un raffinement métaphysique ; c'est une conception simple et primitive qui nous éclaire dès notre entrée en ce monde, lumineuse et obscure tout ensemble, expliquant tout et n'étant expliquée par rien, parce qu'elle nous porte d'abord au faîte et à Ja limite de toute explication. Quelque chose d'inexplicable à la pensée, voilà où tend la pensée ; l'être infini, voilà le principe nécessaire de tous les êtres relatifs et finis. La raison n'explique pas l'inexplicable, elle le conçoit. Elle ne peut comprendre d'une manière absolue l'infinité, mais elle la comprend en quelque degré dans ses manifestations indéfinies, qui la découvrent et qui la voilent, et de plus, comme on l'a dit, elle la comprend en tant qu'incompréhensible. C'est donc une égale erreur de déclare. Dieu absolument compréhensible et absolument incompréhensibler Il est l'un et l'autre, invisible et présent, répandu et retiré en luimême, dans le monde et hors du monde, si familier et si intime à res créatures qu'on le voit en ouvrant les yeux, qu'on le sent en sentant battre son cœur, et en même temps inaccessible dans son impénétrable majesté, mêlé à tout et séparé de tout, se manifestant dans la vie universelle et y laissant paraître à peine une ombre de son essence éternelle, se communiquant sans cesse et demeurant incommunicable, à la fois le Dieu vivant et le Dieu caché, D^us vivîis et Deus ahficonditus. »

une personne, el un Di'eu nécessaire, éternel, infini. En présence de deux systèmes opposés : Tun, qui pour, voir et sentir Dieu dans le monde, l'y absorbe ; l'autre, qui pour ne pas confondre Dieu avec le monde, l'en sépare et le relègue dans une solitude inaccessible ; elle leur donne à tous les deux une juste satisfaction en leur offrant un Dieu qui est en efiet dans le monde puisque le monde est son ouvrage, mais sans que son essence y soit épuisée, un Dieu qui est tout ensemble unité absolue et unité multipliée, infini et vivant, immuable et principe du mouvement, suprême intelligence et suprême vérité, souveraine justice et souveraine bonté, devant lequel le monde et l'homme sont comme le néant, et qui pourtant se complaît dans le monde et dans l'homme, substance éternelle et cause inépuisable, impénétrable et partout sensible, qu'il faut tour à tour rechercher dans la vérité, admirer dans la beauté, imiter, même à une distance infinie, dans la bonté et dans la justice, vénérer et aimer, étudier sans cesse avec un zèle infatigable et adorer en silence I

Résumons ce résumé. Parti de l'observation de nous-mêmes pour nous préserver de l'hypothèse, nous avons trouvé dans la conscience trois ordres de faits. Nous leur avons laissé à chacun leur caractère, leur rang, leur portée et leurs limites. La sensation nous a paru la condition indispensable, mais non le fondement de la connaissance. La raison est la faculté même de connaîtie ; elle nous a fourni des principes absolus, et ces principes absolus nous ont conduit à des vérités absolues. Le sentiment, qui tient à la fois de la sensation et de la raison, a trouvé place entre l'une et l'autre. Sorti de la conscience, mais toujours guidé par

RÉSUMÉ DE LA DOCTRINE

elle, nous avons pénétré dans la région de l'être ; nous sommes allé tout naturellement de la connaissance à ses objets par le chemin que suit le genre humain, que Kant a cherché en vain, ou plutôt qu'il a méconnu à plaisir, à savoir cette raison qu'il faut admettre ou qu'il faut rejeter tout entière, et qui nous révèle les existences tout comme les vérités. Après donc avoir rappelé toutes les grandes vérités métaphysiques, esthétiques et morales, nous les avons rapportées à leur principe : avec le genre humain nous avons prononcé le nom de Dieu, qui explique tout parce ce qu'il a tout fait, et que toutes nos facultés réclament, la raison, le cœur et les sens, parce qu'il est l'auteur de toutes nos facultés.

Cette doctrine est si simple, elle est tellement dans toutes nos puissances, elle est si conforme à tous nos instincts, qu'elle paraît à peine une doctrine philosophique ; en môme temps, si vous l'examinez de plus près, si vous la comparez avec toutes les doctrines célèbres, vous trouverez qu'elle s'en rapproche et qu'elle en diffère, qu'elle n'est aucune d'elles et qu'elle les embrasse toutes, qu'elle en exprime précisément le côté qui les a fait vivre et qui les soutient dans l'histoire. Mais ce n'est là que le caractère scientifique de la doctrine que nous vous présentons : elle en a un autre encore qui la distingue et vous la recommande bien davantage. L'esprit qui l'anime est celui qui inspira jadis Socrate, Platon, Marc-Aurèle, qui vous fait battre le cœur quand vous lisez Corneille et Bossuet, que vous sentez partout dans lleid soutenu par un bon sens admirable, et dans Kant même au-dessus des embarras de sa métaphysique, à savoir le goût du beau et du bien en toutes choses, la passion de l'honnête, l'ardent

désir de la grancleur morale de rhumanité. Oui, ne craignons pas de le répéter, c'est là que nous tendons par toutes les voies : c'est la fin à laquelle se rapportent toutes les parties de notre enseignement ; c'est la pensée qui lui sert de lien et qui en est l'âme pour ainsi dire. Puisse cetle pensée vous être toujouis présente et vous accompagner comme une amie fidèle et généreuse, partout où le sort vous conduira, sous la tente du soldat, dans le cabinet du jurisconsulte, du médecin, du savant, de l'homme de lettres, comme aussi dans l'atelier de l'artiste î Puisse-t-elle enfin vous rappeler quelquefois celui qui en a été auprès de vous le bien siiicère mais trop faible interprète I

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