PRÉFACE
On sait généralement aujourd'hui que l'italien et le roumain, l'espagnol et le portugais , le provençal et le français , qui constituent ce qu'avec quelques dialectes moins importants on désigne ordinairement sous le nom de langues romanes, sont sortis, non de l'idiome classique des anciens Romains, mais du latin vulgaire , transporté pa r la conquête dans les provinces situées entre les Balkans et le Danube et dans les divers pays qui composaient l'empire d'Occident. Ce parler populaire toutefois fut longtemps tenu en échec par la langue littéraire; les choses changèrent au v^ siècle. L'invasion des barbares, la destruction de l'empire d'Occident qui en fut la suite, la suppression de toute centralisation poHtique et httéraire, en arrêtant subitement la civilisation latine, portèrent à la langue savante un coup mortel, et le parler vulgaire qui avait toujours subsisté, mais dédaigné et comme asservi, à côté d'elle, s'affranchit définitivement des entraves qu'elle lui imposait, et, recouvrant son indépendance native, finit par devenir prédominant. Cette première révolution fut suivie d'une autre encore plus importante.
Au milieu de la division de l'empire, dans la confusion de toutes choses où vivait le monde romain, la langue ne pouvait échapper à ce double travail de décomposition et de recomposition dont les sociétés modernes devaient sortir ; elle se transforma à la fois et se reconstitua sur d'autres bases. C'est ainsi que les formes
complexes, quelelatin vulgaire possédait en commun avec la langue savante, finirent par s'oblitérer, que ses terminaisons encore nombreuses se perdirent en partie ou se simplifièrent, et que l'idiome synthétique des anciennes peuplades du Latium, dépouillé peu à peu de ses flexions, prit le caractère analytique propre aux langues modernes de l'Europe occidentale. Mais en même temps qu'il se simplifiait et, à certains égards, qu'il s'appauvrissait ainsi, le roman créait de nouvelles formes et se reconstituait à nouveau. Désormais et pour longtemps, libre de toute règle et de toute contrainte, abandonné à l'action inconsciente de populations sans culture et ramené par là en quelque sorte à l'état de nature, il obéit à ce travail incessant de transformation auquel est soumis, surtout dans ces conditions qui semblent en augmenter la force végétative, tout langage humain.
Il était impossible qu'au milieu de cette œuvre de décomposition et de lente reconstitution les voyelles et les consonnes conservassent toujours leur valeur primordiale , aussi ontelles été souvent modifiées; mais les changements qu'elles ont subis ont varié suivant les idiomes auxquels elles appartiennent. Comment, en efiet, tant de races difîérentes, habitant sous des latitudes et dans des climats si divers, auraientelles altéré de la même manière les sons qu'elles trouvaient dans le latin? Cependant, quelque grands et variés que soient les changements que ces sons ont éprouvés, on peut tenter de remonter à leur origine et d'en retrouver les lois qui ne sont autres que les lois générales du langage. L'étude de ces transformations est la base de la grammaire comparée des langues sœurs sorties du latin vulgaire ; elle constitue dans son ensemble la phonétique romane. Mais quelque avantage qu'il y ait à étudier simultanément les difierents sons dont elle s'occupe, on peut aussi considérer isolément, pour en faire l'historique, l'un quelconque d'entre eux ; c'est ce que je me propose d'essayer pour la gutturale c. Il m'a semblé, en efiet, qu'il ne serait peut-être pas sans intérêt, — afin de montrer, par l'étude complète d'un son particulier,- de quelles ressources variées, de quelle force de transformation est doué le langage, — de rechercher quelles modifications cette lettre, qui en a incontestablement le plus éprouvé, avait subies dans le passage du latin au roman, et jusqu'au moment de la constitution définitive des idiomes néo-latins.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer quelles diflficultés ofi're cette étude : suis-je parvenu à en résoudre quelques-unes et à éclaircir plusieurs des points obscurs que présente la théorie des
gutturales? Ce n'est pas à moi de répondre à cette question, et je reconnais par avance que, si j'y ai réussi, le mérite en revient en partie à ceux qui se sont occupés avant moi de ce sujet. J'ai cité, avec tout le soin possible, les ouvrages où j'ai puisé quelques renseignements dans le cours de mes recherches ; mais c'est un devoir pour moi de mentionner d'une manière toute spéciale la Grammaire comparée des langues romanes de Fr. Diez, ce livre qui est et restera longtemps le point de départ de la connaissance des idiomes issus du latin. Je dois aussi de précieuses indications à M. Paul Meyer, professeur à l'Ecole des chartes, et surtout à M. Gaston Paris, professeur au Collège de France, qui m'a même suggéré l'idée de cette étude. D'utiles corrections m'ont également été indiquées par MM. A. Darmesteter et L. Havet, mes anciens condisciples à l'Ecole des hautes études. Qu'ils veuillent bien recevoir ici l'expression de ma reconnaissance.
Paris, 15 mars 1873.