INFLUENCE DU CANCER SUR LA SYPHILIS
La diathèse cancéreuse latente ou manifeste a-t-elle quelque action sur le développement de la syphilis? Telle est la première question, qui se présente à l'examen. Si tout d'abord Ton considère le développement des accidents syphilitiques héréditaires, nous sommes forcement réduit à un mutisme absolu, par ces raisons qu'ils se manifestent d'habitude à un âge peu avancé et par conséquent avant l'éclosion des lésions cancéreuses, et de plus par ce que rien n'indique dans la jeunesse que l'on soit en puissance de la diathèse maligne. La question ne sortira de l'inconnu que lorsque des observations nombreuses viendront révéler et la nature et le degré de ces relations.
Mais lorsque les deux maladies ne sont plus héréditaires, ou tout du moins que la syphilis a été acquise, deux cas peuvent se présenter : tantôt l'infection vénérienne remonte à une époque éloignée ; elle a été convenablement traitée, et pendant un laps de temps assez considérable, aucun accident ne s'est fait jour; dès lors si le cancer vient à se manifester, il se montre avec ses caractères ordinaires et évolue, comme si le terrain
n'avait jamais été syphilitique. Ou il occupe seul a place, la première depuis longtemps éteinte, ou bien il s'est emparé à son profit de l'organisme tout entier.
N'y a-t-il, au contraire, que quelques années d'intervalle entre la contamination et l'apparition du carcinome, il peut encore arriver que ce dernier reste apparemment solitaire ; mais c'est là, croyons-nous, une exception ; le plus souvent il est une cause de rappel des manifestations spécifiques, qui apparaissent soit à distance, soit plutôt dans le point déjà envahi par l'autre dégénérescence. Ce sont ces cas, qui constituent quelques variétés de l'hybridité, dont nous avons essayé de tracer la tableau.
Jusqu'alois nous n'avons eu en vue que les manifestations tertiaires, ce qui s'explique naturellement, les chances de coïncidence des deux maladies étant beaucoup plus fréquentes à cette période (ardive de la syphilis.
Cette dernière est primitive et le cancer ^secondaire, c'est là la règle. Cependant il peut arriver qu'un cancéreux contracte un chancre ou soit atteint d'accidents secondaires. Ce travail eu contient un exemple, que nous avons observé chez une femme, dont la mamelle était déjà le siège d'une tuméfaction épithéliale. C'est d'ailleurs le seul cas, que nous ayons pu recueillir, fait qui n'a pas lieu de surprendre, car l'âge du cancer n'est pas, sauf exception, l'âge des amours. Chez cette malade il nous a semblé que la diathèse acquise tardivement n'avait offert ni plus ni moins de gravité que chez tout autre sujet. Mais en revanche elle paraît, ainsi que nous le dirons plus loin, avoir donné un coup de fouet à la tumeur mammaire.
Influence de la syphilis dans le cancer.
Cette seconde partie des rapports qu'affectent entre elles ces deux affections fournit des données plus nombreuses qui montrent bien l'influence que la syphilis exerce sur le développement et la marche du cancer.
De l'avis presque unanime des auteurs, le poison vénérien engendre dans l'économie une tare, dont les traces apparentes peuvent, il est vrai, disparaître, mais qui souvent persiste après après avoir produit des altérations de nutrition générales ou locales. Bien qu'ayant été éprouvé dans sa jeunesse par la syphilis, si l'on ne recèle aucun germe de maladies héréditaires, on peut à l'avenir rester exempt de toute manifestation morbide. Mais que le contraire existe, que l'on appartienne à une famille cancéreuse, il y a de nombreuses chances pour qu'un jour ou l'autre la tumeur néoplasique apparaisse là où la syphilis a sévi le plus longtemps et avec le plus d'intensité, c'est-à-dire dans ces points qui sont devenus des loci minoris resistentiœ . Dans quelques-unes de nos observations le fait nous a paru évident, et il est à remarquer qu'elle s'est développée peu de temps après la guérison des lésions syphilitiques, et qu'en outre, elle s'est révélée sous forme de foyers multiples, mode rare de manifestation épithéliale, à la production duquel l'infection vénérienne n'a pas dû rester étrangère.
D'autres fois le cancer ne succède pas immédiatement aux accidents spécifiques: ainsi dans la région buccale, pendant une période plus ou moins longue, il peut être précédé de lésions psoriasiformes ; mais dans les deux circonstances, il n'en faut pas moins accuser la syphilis, par suite de l'altération locale qu'elle a provoquée,
d'avoir diminué la résistance des tissus qu elle a atteints, et d'avoir ainsi favorisé l'apparition du néoplasme.
Lorsque dans un organe coexistent les lésions des deux maladies, il en résulte que chacune d'elles perd son caractère d'individualité, et que, en se combinant et en s'associant, elles forment un tout qui représente les attributs de chacune d'elles. Nous l'avons vu pour la langue, l'amygdale, etc., où l'entité morbide a une physionomie propre et franchement caractérisée; sur d'autres points du corps, l'aspect des signes physiques n'est pas aussi distinct; ils sont, si l'on peut ainsi s'exprimer, bien moins la peinture d'un état mixte, que l'image amoindrie de chaque lésion.
Parmi les symptômes fonctionnels, qui éprouvent des modifications, nous devons en premier lieu rappeler la douleur, dont l'atténuation est ordinairement très marquée, et il n'est même pas rare d'en constater l'absence. Il est vrai qu'on peut objecter qu'un certain nombre de cancers ne sont pas douloureux et qu'alors on ne doit pas accorder à la syphilis cette puissance anesthésiante. Nous n'avons garde de contester la valeur de cette objection ; pourtant, tout en faisant remarquer que c'est la très grande exception pour les cancers de la langue en particulier, nous ne pouvons nous défendre de signaler que cette indolence paraît être la règle chez les cancéreux syphilitiques. S'il en est quelquefois autrement, il faut alors rapporter les phénomènes douloureux soit à une compression ganglionnaire, soit à la syphilis, mais non au néoplasme, puisqu'ils cèdent devant le traitement spécifique.
En notant encore que la tuméfaction ganglionnaire reconnaît parfois une double origine, ce que prouve sa
diminution sous l'influence de la médication iodurée, nous ne devons point passer sous silence le ralentissement qu'éprouve la marche du cancer, quand à lui s'unissent les accidents tertiaires; si la syphilis est plus jeune, peut-être est-ce le contraire, ainsi que le ferait supposer l'un des cas que nous publions.
Mais, sauf cette exception, elle semble dans la majorité des cas, arrêter les progrès de l'autre maladie, et, en occupant un rang prépondérant, n'accorder qu'avec regret une place aux manifestations étrangères; il est vrai que son influence n'est que temporaire, car elle est bientôt vaincue par sa rivale qui est d'autant pluspuissante que le traitement spécifique agit davantage, et qui bientôt reste totalement maîtresse du terrain jusqu'au dernier moment.
En résumé, bien qu'il n'y ait pas entre le cancer et la syphilis un échange égal d'influences, il n'en existe pas moins entre les deux diathèses des relations fort intimes dont les conséquences consistent en modifications apportées a l'évolution naturelle de chacune d'elles.