‹ Du cancer chez les syphilitiquesChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Définition de l'hybridité cancéro-syphiiitique.

Sous le nom d'hybridité cancéi'o -syphilitique, on désigne un état mixte, constitué par l'association du cancer et de la syphilis.

Bien que cette définition soit justifiée par des faits, elle ne doit cependant pas être adoptée dans son sens le plus large, car l'on ne sait encore si la syphilis, dans ses premières périodes, peut s'unir au cancer et donner lieu à un hybride à caractères particuliers. Jusqu'à ce jour, aucune observation de chancre greffé sur une tumeur cancéreuse n'a été publiée, et, d'autre part, les recherches, que nous avons faites, ne nous ont fourni aucun cas sur la connexité des accidents secondaires et de l'ulcère cancéreux.

Cette restriction énoncée, nous n'avons donc à considérer le cancer que dans son union avec la syphilis tertiaire.

Considérations historiques générales.

Avant de tracer les caractères cliniques de l'hybridité cancéro-syphiiitique, il ne nous paraît pas inutile, même au point de vue limité auquel nous nous plaçons, de reproduire succinctement l'opinion des auteurs sur les rapports qu'affectent entre elles les diathèses cancéreuse et syphilitique.

Cette rapide revue historique aura l'avantage de nous faire atteindre à grands pas les étapes successives qu'a franchies cette question complexe de la pathologie, et de nous montrer qu'après l'avoir contesté, on a admis la coexistence possible de ces deux diathèses dans l'économie, l'influence réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre et enfin la formation d'un état mixte, résultat do. leur combinaison.

Le titre de notre thèse eût-il besoin d'une justifica'tion, cet historique le lui fournirait.

Dans les ouvrages anciens, soit à l'article Cancer, soit à l'article Syphilis, on ne trouve rien qui se rapporte, même de loin, à l'évolution du cancer chez les syphilitiques. Même silence au commencement de ce siècle; et, bien que remplis d'intérêt, les traités des maladies vénériennes de Swediaur (1), Alibert (2), Lagneau (3), Cazenave (4). qui nous fournissent un résumé de l'histoire de la syphilis dans le passé, gardent un silence aussi complet que les ouvrages de pathologie chirurgicale de la même époque.

On ne commence réellement à s'occuper de cette question que du jour où l'on reconnaît que la syphilis a le triste privilège de s'attaquer à tous les tempéraments, à toutes les constitutions, à tous les états pathologiques antérieurs latents ou manifestes, et l'idée de l'association possible du cancer et de la syphilis n'est définitivement émise que lorsque l'on vient à admettre la coïncidence dans le même organisme de deux ou plusieurs diathèses.

(1) Swediaur. Traité des malad. vénér.

(2) Alibert. Traité des mal. vénér., 1817.

(3) Lagneau, Traité des mal. syphi!., 1828

(4) Cazena\e. Traité des syphilides, 1843.

Mais s'il est vrai que, pour les diathèses proprement dites, l'accord soit à peu près unanime, si maintenant on ne se refuse plus, tant les faits de chaque jour sont patents, à reconnaître qu'un même sujet peut être éprouvé tout à la fois par deux diathèses, capables de réagir l'une sur l'autre, tout comme un état constitutionnel sur un trauma ou sur une maladie aiguë, il n'en existe pas moins encore quelques dissidences au sujet de la relation du cancer et de la syphilis.

Sans admettre un antagonisme absolu entre ces deux maladies, quelques médecins tendent à leur accorder un certain degré d'incompatibilité. Si l'on entend par là exprimer ce fait que le cancer survient dans la généralité des cas chez des individus vierges de syphilis, que les manifestations de ces diathèses sont rares simultanément, et qu'en présence des nombreux syphilitiques, on devrait les trouver plus souvent associées, nous ne faisons aucune difficulté à avouer qu'elles ont peu de sympathie l'une pour l'autre.

D'ailleurs, pourquoi cette incompatibilité existeraitelle? Le cancer et l'épithélioma ne sont-ils pas actuellement regardés (Bazin, Verneuil, Paget, etc.) comme des manifestations tardives de l'arthritisme et de l'herpétisme? Or, chaque jour il nous est donné de voir les formes variées de ces maladies s'unir aux accidents secondaires de la syphilis. Pourquoi, arrivées à un âge plus avancé, les deux diathèses ne marcheraient-elles pas de pair, et même dans quelques cas ne s'influenceraient-elles pas réciproquement, ainsi que nous en rapporterons bientôt des preuves?

Les faits, tout en étant encore fort peu nombreux probablement parce que l'attention n'a jamais été attirée de ce côté, nous paraissent bien répondre à la question,

et l'on peut regarder comme une conséquence naturelle de l'étude suivie des rapports des diathèses entre elles l'exposé de nos observations, qui visent une étape plus avancée de la relation du cancer et de la syphilis.

Aux données déjà acquises sans contestation, elles viendront s'ajouter et nous révéler encore mieux que nous sommes loin de l'opinion de Hunter (1), qui proclamait en ces termes le principe de l'incompatibilité des actions morbides les unes sur les autres : «Il est, disaitil, hors de doute pour moi que deux actions ne peuvent avoir lieu simultanément dans les mêmes ou la même partie. Deux fièvres différentes ne peuvent exister dans la même constitution, ni deux maladies locales dans une même partie du corps. »

Nous n'avons pas à nous occuper du rôle que naguère on a voulu faire jouer à la syphilis dans la production du cancer : cette question nous semble aujourd'hui complètement résolue; il n'y a entre les deux maladies aucunf^ relation de cause à effet. Les causes intimes du cancer sont encore de nos jours des inconnues, et si nous ne trouvions peut-être trop absolue l'affirmation unicausale de Vidal (de Cassis) (2), nous dirions avec lui : « Il n'y a qu'une véritable cause de cancer, et celle-là, je ne puis la dire. »

Mais cette puissance génésique de la syphilis reconnue fausse et abandonnée, on n'étaitnuUement autorisé, en présence des observations de chaque jour, à lui refuser au moins un rôle secondaire dans cette question de pathogénie : c'est alors que l'on en vint à insister sur l'action éminemment dénutritive que possède la diathèse,

(1) Hunter. Œuvres complètes, t. II, p. 156, 1841,

(2) Vidal (de Cassis). Traité de path. externe, 2" édit.

et qui, par suite, peut créer une prédisposition à Téclosion du néoplasme cancéreux, lequel se développera alors de préférence dans les points qui auront été antérieurement atteints par la maladie vénérienne. Bientôt une autre hypothèse était émise, et provoquait des recherches sur la transformation possible d'une ulcération syphilitique en ulcération maligne.

Sur ces différents points, les opinions des auteurs ont varié, tant en France qu'à l'étranger ; aussi croyons-nous de quelque intérêt d'en donner une courte analyse.

Ricord (1) au sujet du cancer de la verge, tout en regardant comme nulle l'action de la syphilis seule sur la production de la dégénérescence, pense toutefois que l'on ne saurait refuser de croire à la puissance excitatrice d'une cause, qui, à elle seule, produit parfois des accidents presque semblables à ceux qui appartiennent à certaines périodes de l'affection cancéreuse.

Pour Bouisson (2) la lésion syphilitique détermine, là où elle apparaît, un point faible qui persiste; aussi, est-il porté à admettre *: que les éléments de nouvelle formation (cancer) se déposent plusfacilement dans les parties dont la nutrition a déjà été troublée par des lésions antérieures, quoique celles-ci soient de tout autre nature et nullement réductibles en celles qui constituent le cancer.»

Moins affirmative est l'opinion de Lebert (3), qui regarde le cancer comme une maladie indépendante, et constituant toujours dès le début une maladie tout à fait nouvelle: il n'est dit-il, ni la transformation ni la terminaison d'aucune autre maladie. Et quelques lignes

(1) Ricord. Thèse de Tilliès, 1873.

(2) Bouisson. Mémoire sur les tumeurs syph. des muscles, 1846,

(3) Lebert. Traité des mal. cancéreuses, 1851,

plus loin le même auteur ajoute : « Il est possible qu'un individu qui a été atteint longtemps de syphilis soit par cela même plus apte à être par la suite atteint d'une affection cancéreuse; mais si quelqu'un défendait la cause contraire, on pourrait encore dire : c'est possible. »

Dans un livre, d'une certaine originalité pour l'époque, Yvaren (1) s'exprime ainsi à propos de la syphilis de la verge : « Ferais-je remarquer que la syphilis peut se développer chez des personnes à diathèse cancéreuse, et que ses manifestations, ulcères et végétations, peuvent devenir, comme tout autre accident morbide, la cause occasionnelle, qui mette en jeu la diathèse cancéreuse, jusque-là inactive ? »

A une époque plus rapprochée de la nôtre, MM. Després et Lancereaux se prononcent différemment. Dans son Traité de la syphilis, M. Després (2) soulève ainsi la question : « La syphilis mène-t-elle au cancer ? Cette idée a été agitée par Ricord, qui n'était pas éloigné de croire que la syphilis menait au cancer, particulièrement au cancroïde. D'après ce que j'ai vu, je n'ai rien à, affirmer sur ce point; cependant j'ai observé deux fois des cancers végétants, des épithéliomas papillaires à marche lente, qui existaient sur le gland et le col utérin, chez des malades qui avaient eu la syphilis bien confirmée, et où le cancer chez les ascendants n'était pas prouvé. »

Pour M. Lancereaux (3), qui, en quelques lignes, discute les métamorphoses de la syphilis en général, et se demande si elle est susceptible de dégénérer, ou de se

(1) Yvaren. Des métamorphoses de la syphilis, p. 465, d854.

(2) Desprès. Traité prat. de la syphilis, p. 317, 1873.

(3) Lancereaux, Traité pratique et théorique de la syph., p. 529,

Ozenne, 2

métamorphoser en une espèce morbide différente, cette maladie ne se transformerait jamais en cancer.

Dans son article Diathèse du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique, M. Raynaud (1) s'inscrit en faux contre la transformation des diathèses entre elles, sans s'occuper spécialement de la syphilis et du cancer.

En ces dernières années, l'idée de la tranformation de la syphilis est battue en brèche par les auteurs français, mais en revanche on tend à accorder de plus en plus aux manifestations locales de la diathèse, une action prédisposante à l'apparition du néoplasme.

Après avoir rappelé qu'il n'est pas rare de voir le cancer chez les individus atteints de syphilis, M. Demarquay (2) ajoute, à propos du cancroïde de la verge : « Si l'on n'a pas vu le cancer de la verge se développer de toute pièce par suite de l'action spécifique du virus syphilitique, les désorganisations particulières, les transformations que ce dernier amène quelquefois localement doivent être prises en considération. Car on sait qu'il est généralement admis que les ulcérations de longue durcie, les indurations entretenant une irritation permanente peuvent avoir une grande influence sur la production du cancer».

Dans une note publiée par M. L-H. Petit (3) sur les lieux de moindre résistance, nous trouvons encore une idée analogue à propos d'une observation dont nous donnons plus loin le résumé, et qui a trait au développement d'un sarcome sur un testicule syphilitique.

Peut-être nous serait-il possible d'ajouter encore quel-

(1) Haynaud. A.rt. Diathèse du Dict. de méd. et de chir. prat.,

(2) Demarquay. Maladies du pénis, p. 390, 1875.

(3) L.-H. Petit. Gaz. hebd., 1875.

ques citations d'auteurs français, exprimant la même influence. Une seule, je pense, suffira ; elle émane d'une autorité, dont la compétence en pareille matière n'est pas discutable :« Les dépôts syphilitiques, dit M. Ver-> neuil (1), formés préalablement sans doute dans la réffiou ont créé une série de loci minoris resistentiœ. d'endroits déjà irrités, qui, en raison de la prédisposition de l'individu, sont devenus chacun pour leur compte, des oyers isolés de néoplasie cancéreuse ».

A l'étranger, les diverses publications nous fournissent aussi quelques renseignements utiles, bien qu'il existe cependant entre les médecins quelques divergences.

Dans son Traité des maladies de la langue, Clarke (2) discute ainsi les rapports des deux diathèses : < Une ulcération simple peut-elle devenir cancéreuse? Je n'ai pas de doute qu'elle le puisse. Si une ulcération simple peut devenir cancéreuse (c'est un fait qui semble généralement admis), à fortiori l'ulcération syphilitique peut-elle le devenir? Ce passage de l'ulcération syphilitique à la cancéreuse peut se faire de deux manières : 1° dans quelques cas l'ulcération syphilitique semble devenir graduellement maligne, le cancer paraissant sortir des« résidus» de la syphilis ; 2° dans quelques autres cas, la cicatrice, qui suit la fermeture d'une ulcération syphilitique, semble être le point de départ de l'épithélioma»

Behrend (3) soutient la même thèse, en s'appuyant sur trois cas de tumeurs du clitoris, survenues à la suite

(1) Verneuil. Thèse de Iléraud, p. 31, 1880.

(2) Clarke, A treatise on the diseases of the longue, 1813.

(3) Behrend. Th. inaug. Berlin, 1874.

d'ulcérations syphilitiques (deux papillomes et un sarcome mélanique, avec généralisation).

Pour Sigmund(l), l'apparition de la syphilis en même temps que le carcinome fibreux et épithélial esi un fait bien frappant dans l'âge avancé.

Suivant Edward Tibbits (2), la coexistence des deux diathèses n'est pas douteuse; quant à leurs relations, voici comment il s'exprime : « Y a-t-il une parenté quelconque intime entre la syphilis et le cancer? » Après avoir rapporté l'opinion d'Erichsen, qui ne croit pas que la syphilis ait rien à voir dans la production du cancer, le D"" Tibbits relate plusieurs cas d'épithéliomas consécutifs à des ulcérations syphilitiques; il fait encore remarquer qu'il est étrange de voir les mamelles, le pénis, le col utérin, qui tiennent la place la plus grande quant à la production de la syphilis, être aussi spécialement susceptibles de subir l'influence destructive du cancer. Néanmoins il ajoute qu'il manque de preuve directe évidente, établissant que la syphilis soit la cause du cancer ; pour lui, il n'existerait qu'une parenté indirecte entre ces deux états morbides.

Hutchinson (3), dans son travail sur l'origine locale du cancer, après avoir mentionné différentes causes occasionnelles, signale encore les transformations assez fréquentes d'un vieil ulcère syphilitique à la langue ou au col de l'utérus en tumeur maligne. Et ailleurs, à l'une des réunions de l'Association médicale anglaise, le même auteur soutient que les irritations locales, produites par les plaies syphilitiques, peuvent prédisposer les parties affectées à une action cancéreuse. Cette opi-

(1) Sigmund. Cité par Quinquaud, in Ann. de dermat., 1881.

(2) Tibbits (E.) The Lancet, 23 décembre, 1876.

(3) Hutchinson. Times and Gaz. méd., p. 377, 1881.

nion est partagée par )es docteurs Tibbi<s,Walker, Jackson, Lemov Brown etRiwington.

En 1882, à propos des rapports du psoriasis lingual et du cancer de la langue, Henry Morris (1), dans un mémoire fort intéressant, rapporte que, sur quarante-neuf cas d epithélioma, il a constaté douze fois des antécédents syphilitiques manifestes.

Enfin signalons encore la pensée du D' Funk (2) à propos du cancer de l'utérus et du vagin," qu'il a rarement rencontré chez les syphilitiques. Pour ce médecin, l'action de la syphilis serait absolument nulle.

En somme, à part quelques exceptions, l'opinion presque unanime des différents auteurs que nous venons de citer se résume en ceci : que, lorsque le cancer apparaît chez un sujet déjà infecté par la syphilis, il n'est pas rare de constater qu'il se montre,dans les points où celle-ci a porté son atteinte. Aussi, à côté des irritations mécaniques, dont l'influence sur la production du cancer a été bien mise en relief par les professeurs Broca, Virchow, Billroth, il faut aussi placer les irritations morbides, et, parmi ces dernières, les manifestations prolongées de la syphilis. En un mot, cet état morbide crée des loci miiioris resistentiee, sur lesquels la diathèse cancéreuse latente aura un jour ou l'autre d'autant plus de chance de se localiser. Dès lors, quoi d'étonnant de voir un peu plus fréquemment qu'ailleurs le cancer de la cavité buccale chez les syphilitiques? La région n'est-elle pas un siège de prédilection pour les accidents secondaires et tertiaires?

Ces données reconnues vraies, on s'en tint là pendant quelque temps dans les rapports que peuvent affecier

(1) Morris Henry. The Lancet, mai 1882.

(2) Funck. Times med. aod Gaz., p. 331, 1882.

entre elles les deux diathèses; et, à ce point de vue, il est juste de signaler que la question était restée bien en retard sur les combinaisons des autres maladies constitutionnelles. Est-il, pour ne citer qu'un exemple, besoin de rappeler les nombreux travaux faits sur l'alliance de la scrofule et de la syphilis, sur ces états mixtes, que Ricord et Lebert ont si nettement caractérisés par les expressions de scrofulate de vérole et de syphilate de scrofule?

Mais de l'association du cancer et de la syphilis on se préoccupait fort peu, ou, si on en parlait, c'était pour la rejeter.

Pourtant il serait injuste de ne pas mentionner le nom d'un auteur qui, dès 1854, avait entrevu la combinaison de ces deux diathèses. Yvaren (1), après avoir rappelé que les manifestations syphilitiques sur la verge peuvent devenir la cause occasionnelle, qui mette en jeu la diathèse cancéreuse, jusque-là inactive, ajoute : «Je me demande queile serait dans ces cas mixtes, dans cesdégénérescences hybrides, l'action des mercuriaux, des iodiques et autres spécifiques qu'on emploie contre la vérole?

« Irais-je trop loin dans le charnp des hypothèses en pensant que par le mélange des deux principes qui constituent le cancer et la vérole, la diathèse cancéreuse, au contact avec le virus vénérien, serait dépouillée en partie de son incurabilité, et deviendrait accessible aux agents, qui triomphent de la syphilis? Lesfaits pratiques manquant, ces expériences théoriques restent encore à l'état de conjecture, >

On voit par ces lignes qu'Yvaren avait songé à cette

(1) Yvaren, Loc. cit.

hybridité pathologique, et nous montrerons que les faits, que nous avons recueillis, s'ils ne réalisent pas entièrement son hypothèse curative, lui donnent pourtant quelque peu raison.

Mais cette phrase d'Yvaren resta pour ainsi dire lettre morte pendant vingt ans ; personne ne répondit à l'appel.

Aussi Paget (1) en 1877, tout en recommandant l'étude attentive des formes mixtes des maladies constitutionnelles, était-il encore endroit de faire la remarque suivante : « Certaines maladies constitutionnelles paraissent très rarement faire des progrès en même temps. Le cancer et la syphilis, selon moi, se comportent très rarement ainsi, même lorsque, comme il arrive très communément, le premier siège d u cancer est une langue ou une lèvre, qui porte des traces de syphilis. »

Il est vrai que le même auteur ajoute, quelques lignes au-dessous : « Très importantes sont les combinaisons de la syphilis, et, parmi toutes les affections constitutionnelles, elle parait être la plus miscible, et les modes et les degrés, dont elle est modifiée par les diverses constitutions de ceux qui sont atteints, mérite une étude plus approfondie que celle qu'on leur a accordée ».

Mais il faut arriver à l'année 1880, pour voir réellement et sérieusement mise à l'ordre du jour la question de l'hybridité cancéro-syphilitique. Le premier, notre maître, M. VerneuiJ (2), à l'observation duquel s'étaient présentés plusieurs cas de cette maladie en fait le sujet d'une leçon clinique; et la même année paraît, sous son

(Ij Sir Jam Paget. Leçons de clin, chirurg., 1877 (2) Verneuil. Journal le Praticien, n» 10, 1880.

inspiration, la thèse du Héraud (1), dans laquelle on relate un fait fort intéressant d'hybridité.

Quelques mois plus tard, dans une communication présentée au Congrès de Londres, M. Verneuil (2), traitant de l'influence des diathèses tuberculeuse, goutteuse ou autres sur la syphilis, aborde de nouveau le même sujet et convie ses collègues étrangers à une discussion, qui se trouve fort abrégée par suite de leur inexpérience de la question.

Vers la même époque, Langenbeck (3) publie dans ses archives une belle observation de carcinome lingual avec infiltration gommeuse. Il se contente de citer le fait sans le commenter, sans l'accompagner d'aucuneréflexion, ce qui d'ailleurs doit peu surprendre, si l'on songe que l'étude des diathèses est encore fort peu en honneur dans les écoles étrangères, ainsi que récemment le faisait remarquer en ces termes M. le P"" Bouchard (4) : « Les Allemands, dit-il, semblent n'avoir aucun souci de ces connexions morbides. Les Allemands, auxquels la science médicale est redevable de si merveilleux travaux d'analyse, répugnent encore à cette synthèse... L'idée de diathèse n'existe pas en Allemagne, il semble que la notion de maladie même tend à disparaître. »

En 1883, paraît l'article syphilis du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Dans la description des syphilides, MM. Barthélémy et Balzer (5) signa-

(1) Héraud. Syphilome bucco-lingual. Th. de Paris, i880.

(2) Verneuil. Congrès de Londres, t. II, p. 385, 1880.

(3) Langenbeck. Mr. Gummigeschwincht, 1881.

(4) Bouchard. Maladies par ralentissement de la nutrition, p. 188,

(5) Barthélémy et Balzer. Art. Syphilides du Dict. de méd. et de chir. prat,, 1883.

— salent les progrès qu'a faits, depuis quelques années, letude des relations de la syphilis et des divers états constitutionnels ; et les mêmes auteurs ajoutent : « Ce sont les phénomènes de l'hybridité, et notamment ceux qui résultent du mélange de la syphilis et du cancer qui ont été le plus étudiés. Verneuil croit que la syphilis, survenant dans le cours d'un cancer du sein par exemple, accélère la marche du cancer. D'autre part, sa proposition s'appuyant sur un certain nombre de lésions linguales, il pense que la syphilis rend le cancroïde indolent. »

De son côté, M. Homolle (d) résume les opinions des différents auteurs à propos de l'influence de la diathèse sur les états morbides constitutionnels, et en particulier mentionne celle de M. Ch. Mauriac, qui se refuse à admettre que les maladies constitutionnelles et la syphilis puissent jamais donner naissance à des produits hybrides. Pour ce qui a trait au cancer, M, Homolle le signale comme quelquefois associé à la vérole, dont les lésions sembleraient agir comme cause d'appel.

En terminant cette étude historique, nous n'avons garde d'oublier que notre cher maître, M. Verneuil (2), désireux de nous faciliter ce travail, a de nouveau, l'année dernière, sur cette question de pathologie générale, attiré l'attention de son auditoire dans une leçon, à laquelle nous avons fait de larges emprunts.

(1) Homolle. Art. Syphilis, du Dict. de méd. et de chir. pral., p. 850, 1883.

(2) Verneuil. Semaine médicale, n° 15, 1883.

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