‹ Du cancer de la vessieChapitre 2 sur 7 · PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRES

L'histoire du cancer de la vessie est un des points les plus obscurs de la pathologie des voies urinaires, non seulement parce que son étude clinique a été à peine ébauchée, mais surtout parce qu'on a décrit, avec une déplorable confusion de termes, des lésions anatomiques très diverses.

Il est bien difficile de reconnaître cette affection dans les descriptions des anciens auteurs qui ont écrit sur les affections de la vessie. Ce que l'on trouve désigné sous le nom d'ulcères, d'ulcères calleux dans les ouvrages de Sylvius de Le Boë, de Vater (1) de Ysemans (2), de Pohl (3), de Pizarra, etc, ne repose pas toujours sur l'examen de pièces anatomiques, et, même lorsque cet cet examen a été fait, il manque de la clarté nécessaire pour entraîner la conviction.

Les tumeurs décrites sous les noms de tubercules, de tubérosités, de caroncules delà vessie, par Lacuna (4),

(1) Valter. — Dissertatio de ulceins vesicse originibus aignis et rernerUi". Vittembergœ, 1709, in-4».

(2) Ysemans. — Dissertatio. de uesica? urinarise ejusque ulcère. Lugd. Bat. 1763, in-4».

(3) Pohl. — Dissertatio de ulcère vesicse. Viennse. 1781, in-4*.

(4) Lacuna. — Méthod. cognoscendi extirpandique ex crescenie-s vesicse colin raronculfis. Romae, 1551.

par Ferry (1), Daraii (2), André (3), Rudolph de Binu^en (4), sont pour la plupart des variétés d'hypertrophie prostatique avec saillie dans la cavité vésicalc. Morgagni confond toutes les tumeurs qui peuvent se développer dans l'épaisseur des parois de la vessie et proéminer dans sa cavité, en les désignant indifféremment sous les noms de squivrhe, de cancer, de fongus, de caroncules, de carnosités, etc, (5). Les descriptions de vessies squirrheuses se rapportent souvent à des épaississements des tuniques, et principalement de la tunique musculaire de la vessie, chez des individus qui ont eu la pierre ou quelque affection chronique de cet organe (6).

L'expression de /b?i(/its ne servit qu'à perpétuer l'obscurité des descriptions. Sous le nom d'excroissances fongueuses, d'excroissances muqueuses (7) defongus,on cl confondu toutes les tumeurs de la vessie et même certaines ulcérations à base plus ou moins indurée. La plul^art ont appliqué de préférence le nom de fongus à des tumeurs molles, dépressibles, plus ou moins saignantes; d'autres, au contraire, l'ont appliqué à des tumeurs qui pouvaient avoir la consistance du cartilage (8). Presque tous les auteurs modernes qui se sont basés exclusivement sur les caractères macroscopiques des tumeurs ont contribué à continuer la confusion. Cruveilhier fait remarquer que, bien souvent, on désigne sous le nom de fongus le cancer des membranes muqueuses, et, en particulier, celui de la muqueuse vésicale (9) ; Walshe pense

(1) Ferry. — De caroncido sive callo qiue cervlci vesicœ innascitur. Lugd, 1553.

(2) Daran. — Obs. chir. sur les maladies de l'urèthre. Avignon, 1745.

(3) André. — Diss. sur les maladies de l'urèthre. Paris, 1751, et Obs. vrat. sur les maladies de l'urèthre, 1756.

(4) De Bingen. — De carnositate vesiae urinariis. Alsdorf, 1759. (o) Morgagni. —De ■■iedibus et causis, etc. L, III, ep. 37, art. 30;

ep. 42, art. 15 et 28; ep. 43, art. 24; ep. 66, art. 6.

(6) Lieutaud. — Historia analomico-medica, 1767, t. I, lib. I, .sectio 11, p. 3U4.

(7) Basilius Basow. — De lithiasi vesicee urinarise in generis et in specie de extractione calculi per sectionem perinei. Mosquae, 1841, p. 94.

(8) Desault. — ,7oum. de Chir., t. II, p. 367.

(9; Cruveilhier. — Traité danat, path. gén., 1864, t. V., p. 188.

aussi que beaucoup de tumeurs de la vessie appelées fongus sont des cancers 1); Nélaton (2) etJamain '3j partagent la même opinion. Vidal (de Cassis) (4) donne le nom de fongus à une tumeur de « substance pulpeuse, blanchâtre et de nature cérébri forme « que l'observateur lui-même avait décrite sous le nom de fongus cancéreux (5) et il pense qu'un cancer peut avoir pour point de départ un fongus. Et il n'y avait pas que les véritables tumeurs qui fussent confondues sous ce nom; on Ta encore appliqué à des ulcérations à bords végétants déterminées par la présence dans la vessie de pierres, qui, par le fait de ces productions fongueuses, deceshypersarcoses (6), deviendraient adhérentes; mais, ces sortes d'adhérences, admises par Ruysch (7) ont été niées dès longtemps, notamment par Tolet (8), et par Colot :'9) qui prétend que c'est là une invention des opérateurs maladroits ; les faits de ce genre rapportés par Nicod (10) sont peu probants, et, dans les traités récents sur la pierre, il n'est guère question de ces sortes de tumeurs.

Aujourd'hui, si on ne confond plus les hypertrophies prostatiques, les hypertrophies des parois vésicales avec le cancer, celui-ci n'est pas toujours distingué des autres tumeurs et l'expression de fongus a conservé tout son vague. L'examen histologique, il est vrai, peut faire distraire des fongus cancéreux certaines tumeurs rares, comme le myôme,le myxôme, le fibrome, qui, d'ailleurs, ne présentent que peu de signes caractéristiques dans

(1) Waslhe. — Cyclopedia of practical fiurgcryyh-y Costello, art. cancer, t. I, p. 688.

(2) Nélaton. — El^m. de palh. chir., 188, t. V. p. 305.

(3) Jamaiji. — Man. de path. et de clin, chir., 2° éd., 1867, t. II, p. 768.

(4) Vidal (de Cassis). — Tr. de path. ext. et de méd. op. 2' éd., T. V., p. 36-2.

(5) Bédor. — Gazette des hôpitaux, 1833, t. VII, p. 475.

(6) Couillard. — Obs. iatrochirurgiques, 2' éd.. Strasbourg, 1791, p. 12.

(7) Ruysch. — Thésaurus anat.. Amsterdam, 1739, t. II, p. 42.

(8) Tolct. — Traité de la lithotomie, 1708, p. 44.

(9) Colot. — Traité de l'opération de la taille. 1727, p. 117.

(10) Nicod. — Traité des polypes et autres camosit.és du canal de Vurèthre et de la vessie. 1835, p. 159.

leur évolution clinique. Mais, il reste encore un point obscur : la tumeur villeuse, le cancer villeux (Zottenkrebs) de Rokitansky, villous tumour ^villous gro'wth, viilous disease des Anglais; est-elle une tumeur maligne, est-elle une forme de cancer? Ou est-ce une production spéciale qui mérite le nom defongus bénin qui lui a aussi été donné ? Billroth (1), Niemeyer (2), Follin (3), Heurtnux (4), semblent admettre que c'est une tumeur maligne; Roser (5) pense que « la plupart des tumeurs qui se développent du côté de la cavité vésicale sont dénature cancéreuse ; le cancer présente ici, dit-il, cette forme particulière qu'on appelle « cancer villeux » ; Braxton Hicks (6) ne distingue pas les tumeurs villeuses des autrestumeurs malignes. D'un autrecôté, M. Thompson (7) rejette la dénomination de cancer pour les tumeurs qui, d'après lui, ne sont sujettes ni à l'envahissement dos organes voisins, ni à la récidive, ni à la généralisation. Mais, on peut objecter que, si le vrai cancer de la vessie résulte assez souvent d'une propagation d'un cancer d'un des organes voisins, la néoplasie ne s'étend que rarement aux autres organes quand elle est née primitivement dans l'épaisseur des parois vésicales; en outre, la généralisation du cancer de la vessie est très rare, et les quelques faits qu'on en peut signaler seraient peut-être susceptibles d'être discutés. Quanta l'absence de récidive, on peut la contester; car, dans les cas exceptionnels où une tumeur villeuse s'est éliminée spontament ou a été enlevée par la main du chirurgien, les malades n'ont pas été suivis assez longtemps pour qu'on fût en droit d'affirmer qu'ils étaient complètement gué-

(Ij Billroth. — Elém. de path. chir.gén., éd. frauç.. 1868, p. 789.

(2) Niemeyer. — Élém. de path, interne et de thérap.. éd. Cornil, Î869, t. II, p. 57.

(3) Follin. — Traité élém, de path. externe, t. I, p. 314.

(4) Heurtaux. — Nouv. dict. de méd. et de chir. pratiques, t. VI, p. 169.

(5) Roser. — Manuel de chirurgie anatomique (Trad. Culmann et Sengel). 1872, p. 506.

(6) Braxton Hi. ks. — The Lancet, 1867, t. I, p. 509.

(7) H. Thompson. — Leçons cliniques sur les mal. des voies urinaires; éd.lranç., 1874, p. 661. — The Lancet, 1868, t. II, p. 70. — System of sur g ery. by Holmes, 2' éd., 1870. t. TV, p. 898.

ris. Dans un cas d'Alexander (1) on a observé la reproduction do la tumeur, et nous pourrons citer plus loin des cas analogues. Les raisons données par Thompson en faveur de la bénignité de la tumeur villeuse ne sont donc pas péremptoires. Cependant Harrison, accentue encore cette opinion, et il pense que non seulement la tumeur villeuse n'envahit pas les organes voisins, mais qu'elle n'envahit point non plus d'autre tissus que la muqueuse (2). Cet auteur néglige le fait qu'il rapporte lui-même de Cameron,qui a montré à l'Institution médicale de Liverpool une tumeur présentant le caractère de la production villeuse, avec induration de la vessie s'étendant jusqu'au rectum. vSi l'on recherche la cause d'une semblable contradiction , on arrive bientôt à se convaincre qu'elle résulte de ce que l'aspect villeux d'une tumeur n'est point du tout spécifique: il peut appartenir à des productions de natures très diverses, tantôt la villosité ou plutôt la papille est un élément primitif, tantôt il est une formation secondaire surajoutée à une autre affection. Il faut tenir grand compte, en effet, de ces tumeurs complexes qui sont loin d'éclairer la question, et dans lesquelles on distingue une portion intrapariétale plus ou moins dure, recouverte d'une muqueuse hérissée de villosités simples ou supportant une autre tumeur intra-vésicale d'aspect plus ou moins villeux ; le plus souvent, les villosités se sont développées sur une tumeur primitivement intra-pariétale; mais, il est possible qu'inversement il se produise une infiltration des parois consécutive à la dégénération d'une tumeur villeuse. Aussi, ne doit-on pas s'étonner de trouver des auteurs qui soutiennent une opinion mixte : Coulson (3), par exemple, sans en donner de bien bonnes raisons, du reste, pense que certaines tumeurs villeuses sont malignes et que d'autres ne le sont pas ; Gross (4) est encore moins clair lorsqu'il dit que ces sortes de tumeurs ne

[\) Alexander. — The Lancet, 1878, t. II, p. 209.

(2) Ilarrisson. — CHnicRl lectures on stricture of tirethra and other desorders of thp urinary organs, London, 1878, p. 178.

(3) CouIsDn. — Med. Timef^ and Gazette, 1858, t. I, p. G43.

(4) Gross. — Dise.'îsps of nrivary organs. Philadelphie, 1851, p. 201.

sont pas sifricteinont malignes. Du n'ste, Thompson lui-môme ne différencie guère cliniquement la tumeur villcuse du cancer, et nous ne ])ensons point qu'aucun autre auteur y ait complètement réussi. On sait, d'ailleurs, que le fongus villeux se rapproche assez des tumeurs érectiles pour mériter, jusqu'à un certain point, la dénomination d'angiome villeux proposée par Muron (1); or, les angiomes peuvent présenter quelquefois la dégénérescence carcinomateuse ou sarcomateuse déjà indiquée par Hénocque et Luke, et démontrée par une observation de Duret (2), recueillie dans le service de M. Duplay, et une observation de A. Petit et Remy (3), prise dans le service de M. Després et reproduite dans la thèse de Duchemin (4). La possibilité de cette dégénération, jointe à la transformation que Rindfleisch (5) et un grand nombre de pathologistes admettent comme démontrée du papillome en épithéliome et la possibilité de l'apparition secondaire de l'épithéliome autour ou sur la base d'un papillome, doivent faire garder la plus grande réserve sur l'évolution de la tumeur villeuse. Ces difficultés de différenciation expliqueront po\irquoi nous avons conservé la tumeur villeuse dans notre cadre, et nous verrons plus tard s'il est possible de la distinguer des cancers proprement dits.

Je rejetterai complètement l'expression de fongus, qui n'a aucune signification précise et qui a été appliquée à toutes les productions morbides faisant saillie dans la cavité de la vessie, et a servi à désigner aussi bien les différentes formes du cancer que les fibromes, les myomes et les tumeurs villeuses (tumeurs cellulo-vasculaires (6) , papillômes, angiomes, etc.), aussi bien les tumeurs avec

(1) Molinier. — Essai sur le fongus villeux ou angiome villeux ■le la vessie. Th. de Paris, 1870, p. 10.

(2) Duret. — Fn Arch. de phys. norm. ei palh., 1873, p. 319. (:<) A. Petit et Remy. — Bull. Soc. Annf., 1879. p. 499.

(4) Duchemin. — Contr. h l'étude des transformations des angiomes. Paris, 1880, p. 37.

(5) Rindfleisch. — Tr. fl'hislologie palhologiqu.e. Trad. Gross. 1873, p. 384.

(6) Mauriac. — In West : Leçons .^iur le.'< maladie.^ de femmes. Trad., 1870. — Appendice, p. 758.

généralisation (1) que celles dont l'examen histologique démontrait la nature bénigne (2).

Pour la partie anatomique de ce travail, nous nous sommes basé non seulement sur les pièces fraîches que nous avons pu examiner nous-même, mais encore sur les collections du musée Dupuytren, delà collection Civiale de l'hôpital Necker, de la plupart des cabinets des hôpitaux de Londres et dvi musée de Hunter, où nous avons trouvé un grand nombre de matériaux utiles. Pour la partie clinique , nous avons puisé largement dans l'enseignement de notre excellent maître, M. le professeur Guyon, qui a bien voulu nous aider de ses conseils et nous fournir de nombreuses observations.

(1) Norton. — Transaclion of the pathological society of Londnn. 1849, t. II, p. 85.

(2) Sha.w.— Tram, of the path. soc. of London, 1854, t. V, p. ÎOO.

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