ACTION SUR LE FŒTUS
Cette partie sera beaucoup plus courte que la première, où nous avons déjà étudié presque tous les éléments de la question.
Nous avons admis déjà que l’anesthésie profonde supprimait ou diminuait et reculait les accès convulsifs. Cet effet, bienfaisant pour la mère, ne le sera pas moins pour le fœtus, surtout au point de vue de la respiration, car ilest certain que les convulsions ne sont pas sansinfluence sur lui. Il profitera donc de l’action première du chloroforme, mais aussi il souffrira comme la mère du coma subséquent, lequel, nous l’avons vu, sera prolongé dans un grand nombre de cas.
J'arrive à la longueur du travail. Il est certain que l'enfant court les plus grands dangers s’il est retenu trop longtemps au détroit inférieur. Pendant tout cet intervalle, d’ailleurs, il participe à l’'empoisonnement de la mère, si on l’admet; il y est même plus sensible et la preuve s’en trouve dans le grand nombre d'enfants qui succombent au cours de l’éclampsie. Avouons pourtant que le forceps peut abréger ces périls, quoiqu'il ne soit pas lui-même inoffensif.
On a dit que les pulsations de son cœur étaient affaiblies, mais le fait n’est pas démontré.
Ce qui est plus sûr, c’est que le chloroforme passe dans la circulation fœtale.
Hüter, en 1848, l’a découvert dans le sang placentaire, la chlo-
roformisation ayant duré une minute.
Zweifel en 1874, chloroformise une femme pendant 15 minutes; le lendemain il retrouve le chloroforme dans le sang placentaire et dans le sang du nouveau-né; celui-ci était né dans un état d'asphyxie apparente dont on Île fit sortir difhcilement. Une autre fois, pour opérer d’une façon plus scientifique, 1l prend le sang du cordon ombilical après la ligature et atteint le même résultat. L'examen spectroscopique du sang contrôle ces expériences et démontre que le chloroforme passe en nature dans la respiration fœtale.
Il est retrouvé dans l’urine par Porak et dans l'air expiré par Pirogoff, Simpson, Zweifel et Kubassow.
Du reste, Melicher à la Société médicale de Vienne, en 1851, a rapporté l'observation de deux avortements par mort du fœtus chez des femmes que l’on avait endormies pour leur extraire des dents; Robinson publie un avortement analogue chez une femme enceinte de cinq mois.
‘Le chloroforme est-il la cause de la mort du fœtus avant son expulsion ? Sachs, au début de ses expériences, dans 1 cas de procidence du cordon, eut un enfant mort-né. Reid affirme que cette mortalité est plus grande sous l’influence du chloroforme. Ces faits sont trop rares pour entrer en ligne de compte; mais on ne peut nier cependant la fréquence des cas de mort apparente après la chloroformisation de la mère ; ainsi je trouve dans la thèse de d'Argent : « Plusieurs auteurs ont remarqué que les enfants des femmes soumises à l’anesthésie complète venaient au
« monde dans un état de demi-asphyxie et de somnolence qui
durait depuis plusieurs minutes jusqu'à une demi-heure.
« Nous avons constaté, mais ceci dans des cas où le chloro- « forme avait été administré pendant plusieurs heures, à forte « dose, uue sorte de torpeur qui s’est presque toujours dissipée « soit spontanément, soit sous l'influence des moyens stimulants
« dont on se sert généralement. Dans quelques cas pourtant on
TRES « a été forcé de faire la respiration artificielle pendant quelques « minutes.
Schrœæder : « Il n’est pas douteux pour nous qu'une narcose « très profonde, prolongée plusieurs heures, comme on peut être « forcé de l'employer dans l’éclampsie, agisse sur l'enfant et « puisse devenir mortelle pour lui. »
Snow a remarqué que l'enfant naissait avec beaucoup moins de vigueur que lorsqu'il n'avait pas été anesthésié.
Paul Dubois a vu un enfant cyanosé, quoique l’anesthésie n’eût été poursuivie que pendant 2 heures.
Reid affirme que les enfants naissent dans un état d'ivresse, Hartman a vu à l'hôpital Westminster à Londres un enfant naître
également dans cet état.
Schatz cite le cas d’un enfant qui, après une longue chlorofor-
misation de la mère, fut rappelé difficilement à la vie.
Odier raconte l’histoire d'un enfant qui, né après une anesthé-
sie de trois heures, a dormi et vomi pendant vingt-huit heures.
Enfin, je relève dans Charles Spire le sort de huit enfants nés sous le chloroforme : trois ont survécu, dont un est venu au monde fortement cyanosé ; deux étaient mort-nés et les trois autres ont succombé dans le marasme, les 2°, 8° et 26° jour après l’accou-
chement.
Je ne parlerai que pour mémoire de l'ictère des nouveau-nés que l’on a parfois attribué au chloroforme ; je n'ai pas trouvé d'observation à ce sujet.
[1 m'a été impossible de découvrir une statistique où le sort de l'enfant fut noté avec le traitement qu'avait subi la mère. L'idée m'est venue alors d’en édifier une, quoique imparfaite, avec toutes les observations d’éclampsie qui sont consignées dans les Archives de Tocologie (1874-1886) et les Annales de Gynécologie (mêmes
années). En y ajoutant celles de la Clinique depuis 1877, j'ai 6 M
constitué un fond de 92 cas qui sont réunis dans le tableau sui-
vant :
ns 7 re Hi TRAITEMENT ENFANTS VIVANTS | ENFANTS MORTS
| Saignéé seule is de ere tone Tee 6 9 CRIOTA AR A ee PE M PETER ES 6 6 Chloroforme.....….. Mines rest sa ttoeaei enr reiettee ete ee 2 I ChlôroformeretiChloral eee En 14 4 Saignée, Chloroforme et Chloral..…….. …. EU O PEER 7 10 Moyens divers réunis au Chloroforme......…. RON 2 & Moyens divers sans Chloroforme....................…. 3 17 |
On est frappé du succès qu’obtiennent le chloroforme et le chloral réunis; la mortalité par ce traitement n’est que de 1/4 ou un peu plus, tandis que par les autres méthodes, elle atteint et dépasse 1/2. Malheureusement ces faits sont trop peu nombreux pour qu’on en puisse tirer une induction vraiment scientifique.
GONGLUSIONS
Dans ce rapide exposé nous avons pu constater que le chloroforme combat victorieusement l'accès convulsif et qu'il en supprime les dangers immédiats pour la mère et pour l'enfant.
D'un autre côté, il est constant qu'il retarde les contractions de l'utérus, qu'il anéantit les contractions abdominales et prolonge le travail de l’expulsion. Il provoque parfois des hémorragies après la délivrance, il nuit à la respiration et à la circulation par ses effets directs sur les tissus ou en accentuant le coma éclamptique. Il altère le sang, favorise les hémorragies internes et les complications si redoutables qui menacent la mère, congestion, pneumonie, péritonite et manie puerpérales; enfin il a suffi pour déterminer des morts subites.
L'enfant sauvé d’abord de l’asphyxie, est retenu dans l'utérus et par suite exposé plus longtemps à l’'empoisonnement éclamptique. Enfin il naît avec un sang altéré, insuffisant pour sa nutrition.
Ces considérations m'amènent à établir une distinction et à envisager à part l’éclampsie consécutive à la délivrance et celle qui survient avant et pendant le travail.
Pour la première, l’accoucheur n’a pas à se préoccuper des contractions expulsives, des hémorragies qui accompagneraient la délivrance, de l'influence nocive du poison anesthésique sur le fœtus ; enfin l’éclampsie survenant à cette période se prolonge, en
général, moins longtemps.
D hoee
Dans ces cas le chloroforme est appelé à rendre de grands services.
Si, au contraire, j'ai à combattre le second genre d'éclampsie, je serai moins affrmatif. Je resterai dans le doute au point de vue théorique et au point de vue pratique, je n'oserai pas affronter ce long tête à tête avec le chloroforme, comme dit le professeur Peter. Je me rappellerai les cas fréquents où on a dû l’administrer 2 ou 3 jours durant, comme dans le service de M. Stoltz, 20 heures sans discontinuer comme à la clinique de Saint-André (observ. 1), je me rappellerai les doses parfois énormes du médicament qu'il a fallu dépenser (1,600 gr., 800 gr. Ch. Spire; 400 gr. Tarnier; 160 gr., observ. V), la difficulté parfois très grande qu'on à à se le procurer pur, son inutilité et tous ses inconvénients lorsqu'il est adultéré.
Pareille entreprise serait encore possible dans les hôpitaux où l'on dispose d’un personnel expérimenté; mais, dans la clientèle, le médecin isolé appellera-t-1l un de ses confrères pour lui confier cette longue et ennuyeuse mission ? ou s’en remettra-t-1l aux aides qu'il trouve sous la main ? Les sages-femmes elles-mêmes sontelles bien habituées à manier ce dangereux instrument? Sauraientelles rappeler à la vie les femmes tombées en syncope? et dans ce cas, la famille ne l’accusera-t-elle pas d'imprudence ?
Cependant il serait excessif de bannir complètement ce merveilleux auxiliaire, et voici, à notre avis, la conduite à tenir : examiner attentivement la malade et s'assurer qu'elle ne porte aucune altération pulmonaire ou cardiaque; veiller surtout à la dégénérescence graisseuse du cœur dont le docteur Savill a bien exposé les symptômes. Une fois rassuré sur ce point, combattre les premiers accès avec le chloroforme, et instituer pour les suivants une médication moins périlleuse. C’est le conseil que donne M. Dumas dans sa thèse (1882) il préconise un traitement mixte; et Tucoulat s'énonce ainsi : « Le temps de l’accoucheur est précieux; d’au-
tres malades le réclament ; il ne peut confier le chloroforme à un aide sûr, c'est vrai. Que faire alors ? » Ce docteur recommande le chloral, dont j'ai d’ailleurs constaté les bons effets dans les statistiques; mais Je m'arrête ici, pour ne pas sortir de mon sujet.
Vu : Le Doyen, APPITRES: