LE CHLOROFORME ET SON MODE D'ACTION
Le chloroforme est employé depuis longtemps en chirurgie pour épargner aux malades la douleur des opérations. Il agit, dit Claude Bernard, en supprimant momentanément la fonction des nerfs sensitifs. Porté par le sang à la cellule nerveuse sensitive, il anesthésie d’abord l'extrémité périphérique du nerf et son action s'étend peu à peu vers les centres. Influençant en premier lieu les nerfs des sens spéciaux, puis ceux des sensations extérieures moins nettement localisées, il supprime à leur tour les actes réflexes inconscients, et en dernière analyse les actes réflexes tout à fait automatiques; mais il respecte toujours les nerfs moteurs, ainsi qu'on l’a démontré en excitant par l'électricité le nerf sciatique d'une grenouille anesthésiée. Nous avons dit que, pour agir, le chloroforme doit être porté par le sang à la cellule nerveuse.
Quel effet exerce-t-il sur elle? On ne le sait, mais par analogie, on 2 M
a supposé qu'il la coagulait, de même que la fibre nerveuse et la fibre musculaire exposées directement à ses vapeurs. Cela nous amène à croire que tous les tissus de l’économie subissent son influence, quoique plus faible et moins rapide. Mais il est nécessaire de remarquer que pour produire une anesthésie complète, il faut faire parvenir le médicament jusqu'à l’encéphale. On observe alors au début une légère hypérémie due à un commencement d’asphyxie, puis cet organe s’anémie peu à peu comme d'ailleurs dans le sommeil naturel. C'est là un point important que Claude Bernard a bien élucidé.
Mais peu à peu, si l’on ne continue pas à administrer le chloroforme, on voit les éléments anatomiques revenir à leur vie naturelle. Le malade se réveille. Le médicament s’est éliminé, et par trois voies principales : les poumons, la peau, les reins. La démonstration est complètement faite pour la voie pulmonaire, et il n'est pas nécessaire de citer le cas de cette femme et de cet étudiant qui, ayant été anesthésiés, exhalèrent une odeur éthérée pendant 3 et 15 jours. Citerons-nous l’expérience de l’eau chloroformée injectée dans la veine jugulaire d’une grenouille ? Peu après, l'air que l'animal expire offre une odeur caractéristique.
Le rôle de la peau et du rein dans cette élimination, bien que moins important, a été aussi parfaitement démontré.
J'ai tenu à rappeler ces détails parce qu'ils auront leur utilité dans le cours de la discussion.
De la chirurgie, le chloroforme fut appliqué par Simpson à l’art des accouchements. Il y donna des succès si étonnants, qu'après bien des luttes, son emploi est devenu fréquent en Angleterre et en Amérique. En France, il n’a pas encore acquis droit de cité au moins pour les accouchements naturels. Mais en 1848, Richet eut l'idée de l’employer contre les manifestations convulsives de l'éclampsie. Le résultat parut satisfaisant et Simpson, Braun,
Chailly le préconisèrent à leur tour et voulurent en faire le remède
héroïque de cette affection. Braun avait eu 16 guérisons sur 16 cas; Chailly, 17 sur 19. Puis vinrent Horand, Campbell, Blot, Seanzoni et bien d’autres. Ils attribuaient au chloroforme la vertu d'arrêter complètement les convulsions et de parer ainsi aux dangers immédiats de l’éclampsie, c’est-à-dire à l’asphyxie imminente de la femme et du fœtus.
Il serait ici nécessaire, pour discuter leurs affirmations et les conséquences qu'ils en tiraient, de se rendre un compte exact de la pathogénie de l'éclampsie. Malheureusement, les théories en sont bien nombreuses et contradictoires et il est difficile de prononcer quelle est la bonne, et même s'il y en a une bonne, qui puisse expliquer tous les cas d’éclampsie. Prenons les 5 principales telles que Bailly les a classées :
1° L'éclampsie est due à une altération matérielle des centres nerveux et de leurs enveloppes; mais les autopsies ne l'ont pas justifiée ;
2° L'éclampsie est due à une congestion cérébro-spinale; mais la température descendrait au lieu de s'élever graduellement, comme dans l'éclampsie ;
3° L'éclampsie est une névrose par irritation réflexe du système spinal, dont le point de départ réside dans la souffrance de l’utérus. Cette opinion peut opposer beaucoup d'arguments à ses adversaires : l'éclampsie survenant le plus souvent chez les primipares, cessant bien des fois aussitôt après la délivrance ou même étant: supprimée par la position de la femme sur les genoux et sur les coudes. Mais elle ne suffit pas à expliquer tous les cas. En effet, toutes les primipares, toutes les rachitiques ne sont pas éclamptiques, et parfois l’éclampsie ne survient-elle pas après l'accouchement ?,
4 L'anémie générale ou l’anémie cérébrale est la cause de l’éclampsie. Cependant, en liant ou comprimant les carotides des animaux, on n’est pas arrivé à produire des convulsions identiques (Tucoulat, Thèse de Paris), D'ailleurs chaque convulsion produi-
sant à sa suite de la congestion cérébrale, l'affection ne renfermerait-elle pas dans son essence son propre traitement ?
5° L'éclampsie est sous la dépendance d'un empoisonnement du sang, qui rend ce liquide inapte à stimuler régulièrement les centres nerveux : l’anémie, l’ammoniémie ne suffisant pas à expliquer les phénomènes convulsifs avec leur marche thermique, on en est arrivé à une conception plus générale, l'urinémie, qui paraît bien difficile à renverser. En effet, la petite quantité d'urine qu’excrète chaque jour la femme éclamptique, la grande quantité de matériaux solides qui y est contenue, l’état morbide des reins viennent à son appui; enfin la grande fréquence des hémorragies plaide en faveur d’une certaine £yphisation du sang. Cependant, Hypolitte a vu des malades enceintes et atteintes d’anurie ne pas devenir éclamptiques, et les recherches pratiquées sur la température ont été loin de lui donner une consécration. Que conclure, sinon que cette théorie, bonne en elle-même, puisqu'elle s'appuie sur des faits irrécusables, n’est pas assez générale pour embrasser tous les cas?
Deux théories plus récentes et qu'il nous faut également examiner sont : la théorie de la superalbuminose de Gübler et la théorie microbienne. Gübler s'appuyant sur la leucocytose physiologique des femmes enceintes. et sur l'abondance des matières albuminoïdes nécessaires à la nutrition du fœtus, suppose que le fœtus étant mort ou malade, il existe dans le sang un supplément d’albumine non utilisé par le produit de la conception et excitant par sa présence les éléments des centres nerveux.
Cette théorie n’est pas plus générale que les autres, car s’il arrive que le fœtus est souvent mort dans les cas d’éclampsie, il n'est pas moins vrai que souvent aussi le fœtus naît vivant et dans un état de santé parfaite.
La théorie microbienne soutenue par Delore et Doléris n'a pas
encore pris rang dans la science, je ne ferai que la signaler.
Nous avons donc retenu deux théories principales, comme pouvant répondre chacune à un certain nombre de faits; l’une attribue l'éclampsie à une irritation réflexe; la seconde veut que le sang intoxiqué porte une action nocive sur les centres nerveux. La première nous fait parfaitement comprendre l’action du chloroforme : la senisbilité étant supprimée, la cause des convulsions l'est aussi.
Nous pouvons en dire autant si nous acceptons la seconde théorie : les convulsions sont coupées dans leur source. C’est un traitement étiologique des convulsions, mais symptomatique de l'éclampsie. En outre, rappelons-nous une expérience que Claude Bernard conduisit avec Thénard : ayant anesthésié des lapins, il leur injecta impunément des doses d'acide prussique anhydre considérables, sans voir survenir d'accidents, tant que les animaux furent soumis à l’action de l’éther; si nous admettons l’analogie de l’éther et du chloroforme, nous serons amenés à penser que l'agent anesthésique suspendant la vie des éléments anatomiques les rend rebelles à l'absorption du poison et permet d'attendre avec moins de danger son élimination. Il pourrait bien en être ainsi dans quelques cas d’éclampsie : la malade serait à l’abri de l'empoisonnement pendant que l’accouchement se terminerait, débarrassant, comme beaucoup d'auteurs l’admettent, l'économie de l'agent quelconque dont il est infecté. Le chloroforme remplirait donc ici une sorte d'indication étiologique puisqu'il s’attaquerait non plus seulement à la convulsion, symptôme de l’éclampsie, mais encore à la cause même de la maladie dont il suspendrait
l’action.