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CHOLÉRA SPORADIQUE. I CHOLÉRA DE LA POLOGNE. I CHOLÉRA DE l’iNDE
Causes du choléra- morbus épidémique.
Les causes du choléra-morbus épidémique sont généralement les mêmes que celles du choléra sporadique qu’on observe ordinairement en Europe; mais le premier reconnaît en outre une cause primordiale particulière, sui generis.
Des habitations humides, froidesy obscures, sales, étroites, mâl aérées, encombrées; le dénuement et la misère; une nourriture insuffisante; des alimens peu nourrissans, difficiles à digérer, durs, mal préparés, avariés; l’usage des eaux bourbeuses ou stagnantes, et des boissons fermentées ou distillées, de mauvaise qualité ou
sophistiquées; la crainte et les autres affections « , tristes de lame : telles sont les principales causes
éloignées du choléra épidémique, ou celles qui
y disposent le plus. C’est ainsi que l’épidémie
cholérique de la Pologne a sévi beaucoup plus
souvent, et a été plus meurtrière, à Varsovie,
parmi les pauvres que parmi les personnes qui
vivent dans l’aisance. Dans le courant de juillet
on a compté à Varsovie trois cent soixante-dix-
neuf indigens et trente-quatre personnes aisées
atteints de la maladie.
Parmi les causes occasionelles qui donnent immédiatement lieu au choléra, on a plus par-
ticulièrement signalé une ondée de pluie reçue sur le corps, lorsqu’on est en sueur; un refroidissement subit de l’atmosphère, à la suite d un orage, pendant les chaleurs de l’été; le sommeil ou le simple repos, imprudemment pris à l’ombre, sur un sol humide, ou dans un lieu frais, lorsqu’on est harassé de fatigue ou couvert de sueur; un bivouac humide et froid, à la suite de marches fatigantes; des travaux excessifs sous un soleil ardent; l’excès des alimens, même les plus sains, et surtout l’abus des boissons alcooliques; l’ingestion d’une grande quantité de boisson froide, surtout quand on a chaud. On a constamment observé une augmentation notable du nombre des cholériques à Varsovie, toutes les fois qu’une pluie d’orage est venue tout à coup refroidir l’atmosphère pendant le mois de juillet. La même remarque a été faite à l’armée, dans les corps soumis à des marches forcées, à des bivouacs, à des campemens malsains, à des combats et à d’au très circonstances qui exposent les hommes à de fréquentes vicissitudes atmosphériques. On a également constaté qu’à raison de la pratique fréquente et meurtrière des soldats polonais, d’avaler en un seul jour, et souvent dans un seul repas, toute la quantité de vivres et d’eau-de-vie qu’on leur distribue, en campagne, pour quatre ou cinq
jours, il se manifestait parmi eux beaucoup plus de cholériques, le jour et le lendemain de la distribution, que les autres jours.
Outre ces deux ordres de causes, les unes éloignées et prédisposantes, les autres occasionelles et excitantes, le choléra épidémique en reconnaît une autre plus générale, primordiale, essentielle et véritablement spéciale. Cette cause sui genëris , sans laquelle le choléra ne serait point épidémique, soit qu’elle tienne à des changemens inappréciables survenus dans la nature du globe terrestre, soit qu’elle résulte de modifications encore indéterminées dans les qualités physiques de l’air ou dans ses propriétés thermométriques, électriques et eudiométriques, est absolument inconnue dans sa nature. Comme les causes tout aussi peu connues de toutes les autres épidémies, elle est très générale, et son influence s’exerce à la fois dans de vastes contrées, sur de plus ou moins grandes masses d’hommes, dont, elle paraît modifier l’organisation d’une manière très réelle, quoique imperceptible.
Mode de transmission du choléra épidémique.
Par suite des observations qui nous ont été communiquées par les médecins de l’armée po-
lonaise; par suite des observations et des expériences auxquelles nous nous sommes livrés nous-mêmes près des cholériques, soit dans les hôpitaux civils, soit dans les hôpitaux militaires de la Pologne, il est démontré pour nous que le choléra-morbus que nous avons observé dans ce pays lie se communique point d’un individu à un autre, soit par le contact médiat, soit par le contact immédiat. Parmi un grand nombre de preuves à l’appui de cette vérité, nous ne citerons que les suivantes.
On a vu un officier coucher avec son ami af-
fecté du choléra au plus haut degré, sans en avoir été nullement atteint. Un enfant d’environ huit mois, allaité par sa mère atteinte du choléra, n’a point été affecté de la maladie , quoiqu’il n’ait cessé de coucher avec elle et de sucer ses mamelles desséchées parla maladie. Dan» un hôpital militaire improvisé, trois cholériques sont restés couchés pêle-mêle au milieu de deux cents malades ou convalescens, chez aucun desquels le choléra ne s’est manifesté. Dans la plupart des habitations et des maisons particulières où le choléra s’est manifesté, il a le plus souvent atteint un seul membre de la famille ou un domestique, et a épargné tous les autres membres de la famille, même ceux qui avaient
donné des soins au malade. Pendant toute la
durée de l’épidémie, aucun des nombreux rué* decins, chirurgiens, pharmaciens, soit polonais, soit étrangers , qui ont soigné les cholériques, aucun des infirmiers et gens de service des hôpitaux consacrés au choléra, aucun des hommes chargés d’enlever les morts et de les ensevelir, n’a reçu la moindre atteinte de la maladie.
Une seule et unique exception à cette règle s’est présentée : elle a été fournie par un prisonnier russe, employé comme infirmier depuis plus d’un mois à l’hôpital de Bagatelle. Cet infirmier, s’étant fortement enivré avec de l’eau-devie, fut battu dans cet état de la manière la plus barbare et la plus atroce à coups de bâton par un de ses supérieurs, qui fut du reste puni de sa barbare brutalité; le lendemain il fut atteint du choléra et y succomba deux jours après.
Immédiatement après notre arrivée en Pologne, à la suite d’un voyage fatigant, dans des circonstances en outre très peu favorables à la santé, et pendant plus d’un mois, nous avons communiqué directement, chaque matin, à jeun, sans aucune précaution spéciale, et pendant plusieurs heures consécutives, avec les cholériques. Nous les avons touchés sur toutes les parties du corps; nous les avons explorés en tous sens; nous avons flairé et touché les différens produits de leurs excrétions; nous avons ouvert
leurs cadavres et poussé journellement nos recherches anatomiques jusque dans le tissu des organes les plus profonds, pendant des heures entières, au milieu des amphithéâtres; nous n’avons jamais employé ni fumigations, ni acides, ni chlorures, ni chlore, ni aucun procédé désinfectant; nous nous sommes constamment bornés à nous laver la bouche et les mains avec de l’eau fraîche, en sortant des lieux de dissection, et nous n’avons éprouvé aucune atteinte du choléra.
Huit à dix médecins ou chirurgiens se sont inoculé soit le sang des cholériques, soit le sang de leurs cadavres, soit le liquide contenu dans leurs intestins. Un ou plusieurs autres se sont revêtus de la chemise enlevée à des cholériques, et il n’est résulté de ces expériences aucun accident quelconque.
, Pendant le mois d’août, le choléra a exercé ses ravages à Calich et dans plusieurs autres villes du Palatinat de ce nom. A cette époque, divers individus et des familles entières qui avaient souvent perdu un domestique ou quelqu’un de leurs membres par le choléra sont venus, à 1 approche des Russes, se réfugier précipitamment à Wierowzow, petite ville ouverte, qui s est ainsi trouvée bientôt encombrée d’étrangers. Cette ville n’a cessé de communiquer di-
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recteraent et sans obstacles avec les vllles.et villages d’alentour, en proie à la maladie, et cependant jamais le choléra ne s’y est montré.
Nous avons ainsi droit de penser, avec la presque totalité des médecins polonais et étrangers qui ont observé cette maladie, que le choléra-morbus épidémique ne se communique nullement par le contact, soit des malades, soit des objets qui ont été à leur usage; qu’on peut impunément communiquer, habiter et vivre avec les cholériques, sans craindre de puiser auprès d’eux le principe de la maladie; que la réclusion et la séquestration des malades affectés du choléra sont des mesures barbares et inutiles; que la formation des cordons autour des lieux infectés, et l’interruption des communications entre les pays infectés et ceux qui ne le sont pas, au moyen des lazarets, des quarantaines, etc., présentent de nombreux et graves inconvénient, que ne compense pas le moindre avantage.
A nos yeux, cette redoutable maladie est purement épidémique. Comme toutes les épidémies, elle s’étend et se propage suivant des lois peu connues, et même entièrement indéterminées; souvent elle épargne une ville, une rue, une localité quelconque , entourées de lieux infectés, sans qu’on puisse trouver la raison de cette heureuse exception; elle épargne quelque-
fois une ville ou un village, et attaque sur la même route la ville ou le village qui est au delà. Elle se joue des cordons sanitaires , des lazarets, des quarantaines, et de tous les futiles et dangereux obstacles qu’on cherche inutilement à lui opposer.
Ainsi, malgré la rigueur du cordon prussien; malgré la sévérité des quarantaines auxquelles les gouvernemens prussien et autrichien condamnent tout ce qui sort de la Pologne, le choléra n’en a pas moins envahi jusqu’aux capitales de ces deux Etats ; tandis que sans cordons et sans lazarets, sans le moindre obstacle aux communications journalières des habitans avec leurs voisins, à l’exemple de Wierowzow, on a vu en Pologne plusieurs villes et villages rester exempts de la maladie, quoique entourés de lieux infectés avec lesquels ils n’ont cessé de communiquer.
Toutefois, l’observation a constaté que toutes les grandes réunions d’hommes, surtout lorsque ces hommes sont concentrés dans des lieux
étroits, humides, remplis d’ordures et de saletés, mal nourris, fatigués par des travaux pénibles, abreuvés d’eau bourbeuse, exposés à de fréquentes vicissitudes atmosphériques et à des excès d’alimens et de boissons fortes, comme cela a heu particulièrement dans un établissement de guerre et dans une armée; que ces
grandes réunions, dis -je, ont constamment donné une nouvelle intensité à la maladie, lorsqu’elle existait déjà, et l’ont quelquefois développée lorsqu’elle n’avait pas encore paru.
Un corps d’armée, pendant qu’il. est resté à Varsovie, logé dans de bonnes casernes ou chez les habitans aisés, avec un service régulier, peu fatigant, et des distributions de vivres régulières, n’avait encore fourni aucun cholérique. Il se met en marche pour Modlin par un temps très chaud : le premier jour, point de cholériques; le second jour il en donne trois, le troisième jour il en fournit douze, et le quatrième jour un plus grand nombre; à son arrivée à Modlin, il fut ravagé par l’épidémie. Peut-on méconnaître ici l’influence des causes qui agissent sur cette réunion d’hommes pour y développer le choléra, tandis qu’au sein même de l’épidémie, mais à l’abri des causes occasionelles qui la développent, et vivant tranquille et isolée, elle avait été exempte de la maladie? Les médecins anglais avaient déjà observé dans l’Inde que le choléra sévit avec violence dans les grands rassemblemens de troupes, et qu’il suffise, pour le faire cesser complètement, de disséminer et d’éparpiller en quelque sorte les soldats sur une grande étendue de pays.
Résumé du présent rapport sur le choléra de
Pologne.
On reconnaît facilement le choléra épidémique à l’altération profonde des traits delà face, à l’enfoncement des yeux dans les orbites, à la couleur terne du visage, aux larges plaques violacées et à la lividité de la peau, à l’insensibilité du pouls, et au froid glacial du corps; phénomènes qui s’associent constamment, dans cette redoutable maladie, à des crampes très douloureuses, à une anxiété extrême, aux vomissemens et à des selles plus ou moins fréquentes.
Après la mort, il laisse presque toujours des traces plus , ou moins prononcées de phlogose dans le canal alimentaire, et une prodigieuse injection de sang noir dans toutes les veines, soit profondes, soit superficielles.
îl est de même nature que le choléra asiatique, et ne diffère du choléra sporadique de l’Europe que par la violence de ses symptômes, par l’effrayante mortalité qu’il produit, et par sa marche épidémique. Ces trois variétés ou simples modifications du cbpléra-morbus présentent, du reste, les mêmes symptômes, reconnaissent les mêmes causes prédisposantes, les mêmes causes occasionelles; mais le choléra épidémique re-
connaît en outre une autre cause toute particulière, suigeneris, essentielle, très générale , mais inconnue.
C’est cette cause générale et spéciale qui |e rend épidémique, et c’est en vertu de son influence cachée qu’il affecte une marche progressive du nord-est au sud-ouest.
Il ne se transmet ni par le contact immédiat,
ni par le contact médiat, ni par l’inoculation,
soit du sang des malades ou des morts, soit du
fluide gastro-intestinal. On communique, on
couche , on habite avec les cholériques sans être
atteint de leur maladie, on ouvre impunément
leurs cadavres. Les médecins, les chirurgiens
qui les soignent, les infirmiers qui les servent,
ceux qui ensevelissent les morts, remplissent
toutes ces fonctions sans aucun danger. Des
rues, des villages, des vdles entières sont restés
exempts de la maladie, qyoique entourés de
lieux ravagés par le choléra, et communiquant
sans cesse et sans obstacles avec les habitans des «
lieux, des maisons et des familles atteints de la maladie; tandis que les cordons sanitaires, les quarantaines les plus rigoureuses, ne l’ont pas empêché de s’étendre à d’autres pays, qui s’en croyaient ainsi préservés : il n’est donc point contagieux.
Tous les modes de traitement ont échoué
contre cette épidémie meurtrière. Quelles que
! soient les méthodes thérapeutiques ou les moyens empiriques qu’on ait employés pour la conabattre, elle a fait périr généralement un peu plus de la moitié des malades. Cependant, les méthodes évacuantes et irritantes, ainsi que les remèdes empiriques empruntés à la vieille polypharmacie, ont évidemment augmenté la mortalité; tandis que l’emploi rationnel des antiphlogistiques et des caïmans , associés aux moyens propres à rétablir la chaleur de la peau, a paru la diminuer.
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