DE SON ÉTABLISSEMENT EN EUROPE
Appelé pour la première fois à vous lire les faibles essais d'une plume encore peu exercée , je n'aurais pas accepté cette honorable invitation si je n'eusse compté sur Tindulgente amitié ,de la plupart d'entre vous et sur des études longues et consciencieuses , faites dans un sujet spécial. Ce sujet est rhistoire de la civilisation sous Tempire romain. J'ai déjà eu occasion de développer ailleurs l'état matériel de cette civilisation ; je vous entretiendrai aujourd'hui de sa partie morale et religieuse ; du christianisme. Mais laissant de côté
les croyances primitives des divers peuples d'Eu^ rope , ainsi que les hérésies , les persécutions , la hiérarchie • les ordres monastiques et beaucoup d'autres détails réservés pour un enseignement que je tâche de rendre instructif, souvent aux dépens de rintérêt , je n'ai voulu » dans les courts instans accordés à chacun de nous dans cette séance , que vous donner quelques réflexions sur les causes et les conséquences de ce grand événement qui a totalement changé la face du globe^
Que ridée de l'existence d'un Dieu soit innée dansThomme, ou qu^èlle résulté de Tordre physique et moral de l'univers , peu importe ; elle n'en est pas moins gravée dans tous les cœurs^ Que le sauvage adore une idolie , le païen des dieux enfans de son imagination , le chrétien Tauteur de. rKvânglle qui le soustrait à Fesclavage , cela doit être ; le progrès de ses connaissances intellectuelles et son état politique Vy ont . amené par degrés. La religion n'est salutaire que lorsqu'elle est en harmonie avec les facultés de rhomme : le sauvage ne comprendra pas le Dieu < des chrétiens ; l'homaie civilisé se rira de l'idole , et tous les deux repousseront un culte si peu d'accord avec leurs connaissances '*^. Une classe intéressée au statu quo a toujours voulu rendre la i^c-* ligion immuable » et la force des choses a toujours
^ A mesure que rbomme se perfectionne et améliore 89t situa^tion extérieure , sçs idées religieuses s*épurent ei sç dégagent de ce qu'elles ayagiept, d^abord ^'im^arCail et de bizarre. On a donc raison de dire que la religion
t Thomme, qu'elle est le peuple qui la professe.
( B* Reçue Germanique, )
raîncusa résistance. Elle a été terrible , mais impuissante ; et une révolution a toujours éclaté \k où la conviction seule eût dû suffire. Chaque idole , chaque dieu de TOlympe a écrasé en tombant des milliers de novateurs , mais sa chute a en a pas été moins réelle. La religion des Grecs , plus adaptée au génie des descendans d'Homère , avait triomphé d'un fétichisme grossier , commela doctrine des apôtres a triomphé du polythéisme. Comment s'est opérée cette dernière réforme ? C'est ce qu'il nous importe de savoir, et pour cela nous examinerons d'abord les causes qui ont pu amener une révolution sanglante , mais nécessaire , et dont les effets ont été si prodigieux.
Naître , s'élever ', vieillir et mourir , telle est la destinée des choses humaines, telle a été celle du polythéisme. Les anciens Grecs ont adoré , comme les peuples d'Egypte et les sauvages de l'Amérique , des objets matériels et des animaux malfaisans. A ce fétichisme grossier succédèrent des divinités plus raisonnables , telles que l'esprit des héros morts pour leur défense * , des fonda- ■ Il I I I I — — — ^— — — 1^1^—
® « En examitiant Tantiquîte', dit Cîcéron , on tronvera >» que les dieox ont habité la terre avant d^babiter les » cieax. » — -Tacite rapporte que les Germains dèïfiaient aussi les he'ros. — ' Les chants d*Ossian nous con*firnient dans rapinion que tous les peuples du nord ont pris leurs divinités chez- les- hommes»""-* Mînatius Félix fait dire à son Octavijis : Similiter pero ac erga Deas quoque majores nostri impro9idi creduli , rudi simplicitatô crediderunt dum teges suos cùîunt religiosi , dum defunctos 'eos dediderant in imaginihus oidere , dum gestiunt eorum inemorias in statuis destinera ; sacra facta sunt , quœ fue^ rant ad sumpta solatia. — - Enfin Tcrtulien , après avoir rappelé rorigine humaine des dieux païens , leur patrie ef
leurs de leurs villes , et enfin le soleil et les di-« verses planètes *•
Uraniis , Saturne furent remplacés par de nou- Teaux Dieux plus en harmonie arec le degré de leur civilisation ; l'imagination des poètes peupla bientôt un olympe brillant , sans cesse agrandi par les traditions et les fables superstitieuses ** : la beauté , la force , le courage , toutes les vertus et tous les vices eurent leurs autels *** ; il y eut des bois , des fleuves sacrés ; la nature entière s*anima ; elle n'était qu'éternelle , elle fut éternelle , pensante , personnifiée ****.
lear tombeau , ajoute : Née ego per singulos decurram tôt ac tantos noQOs , çeteres , barbaros , Grœcos , Romanos , peregrinos , capiioos , adoptioos , propnos , communes , moicuios , fœminas , rusticos , urbanos , nauticos , militareS"
^ Homère , Platon et Sophocle , cités par Dupuis , viennent à Tappui de cette dernière assertion. *— Le savant Boettiger pre'tend qu*il n'a existé que deux religions ; Tune se rattache au ciel , comme le sabéïsme , Tastrolatrie , etc* , Tautre ne se rapporte qa*à la terre et aux phénomènes naturels , comme le fétichisme dont les modifications sont les divers coites des plantes , des animaux et des images. « En général , dit -il , les peuples pasteurs et nomades » ont adopté la première. Les peuples chasseurs et guerriers » ont préféré les symboles terrestres. » Il est peut-être plus naturel de penser que Tune est née de Tautre , et qu'elle a suivi les lumières*
^^ Le fétichisme grossier d^Egypte fut idéalisé par les poètes et les artistes des Grecs , et acquit chez ce peuple la forme la plus noble •
( Bœttiger , Idean zur Kunts mythologie» )
^^^ Tout alors était dieu excepté Dieu même , dit Bossuet , en parlant des pays et du temps de Moïse. B eût pu le dire avec autant de vérité de Tempire romain avant . Jésus-Christ*
^ooo Prudence , dit Bayle, a reproché aux païens quib
Les premiers Romains adoptèrent ce culfe ; Romulus 9 fils de Mars , fut déifié par le sénat ^ et son successeur , accommodant la religion à sa politique , en fit la principale base de son gou^ yernement. Depuis Numa « chaque époque lui im« prima une fi>rme nouvelle et toujours plus douce , plus morale, plus tolérante *, jusqu'au moment de sa décadence. L*esprit sacerdotal , essentielle^ ment stable , ne hâta pas moins sa chute que les progrès de la philosophie et de la civilisation. Les efforts des prêtres pour conserver des dieux, im« puissans , ne tendirent qu*à leur ruine **.
L'affaiblissement du paganisme date des plus belles années de Rome. Déjà sous la république , les poètes insultaient aux dieux , et ces dieux , tous les jours plus nombreux , devinrent , sous Tempire «. un objet de risée pour la classe éclairée de la nation. Cicéron , séparant la religion de la superstition , professait les idées de Socrate , et , comme les poètes de son siècle , plaisantait sur les céré-
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avaient déifié les coteaux , les fleaves j les flammes , et en général tout ce que produisent de merveilleux Teau et la terre*
Quidquid humus , quidquid pelagus mirabiU gîgnunt , Id duxere Deos , colles , fréta , Jlumina , flammas^
(Prud.) ^ Rome , grossière , pauvre t ignorante , adopta successi-' vement les dieux des nations qu*elle soumît , et ces dieux eurent aussi leurs prêtres et leurs fêtes.
( PluqueU ) ^^ Il y eut , dit Bœttiger , trois périodes de civilisation religieuse chez les anciens : la première se distingue par un penchant pour la divination , au moyen des songes , des oiseaux et des augures ; la seconde fut celle des oracles ; la troisième leur décadence qui arriva quand le pouvoir f^oUiique les mit sous sa dépendance.
roonîes et le culte païen, La politique adroite cl*Aajgoste , la crédule , mais tolérante piété d*Antonin , la superstition d'Adrien et de Marc-Aurèle essayèrent en vain de ranimer le fantôme; la volupteuse mythologie, devenue un ornement poétique, cessa d'être une religion*. Comment conserver une véné«* ration sérieuse pour les dieux d'Ovide ?••• Partout dans les métamorphoses on voit ces dieux , cyni* ques , voleurs , poltrons , railleurs et méchans » tellement qu'on finit par leur adjoindre tous les vices divinisés plus tard : Mercure s'applaudit de sts vols:
Talia Mercurius poscentem ridet ah alto Se mentor Ortygias surripuisse booes.
Un marchand prie ce dieu de le seconder dans «es fourberies :
Da modo lucra mihi , da facto gaudia lucro Et face ut emptori oerba dédisse jupct, •
Jupiter, brûlant d'amour pour sa sœur, lui nomme ses maîtresses et lui jure qu'aucune d'elles ( pas même Ganymède } ne lui a inspiré une aussi vive passion. Les temples étaient remplis des marques d^impudicité de ce maître des dieux :
Cùm steterlt Jopis œde , Joqîs succurret in œde Quam multas matres fecerit ille Deus.*.*
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^ L*éut de la civilisation ne comportait pins une telle religion , « Une religion, dit Y. Hugo, qui nous montre ses foudres se forgeant sur une enclume , son soleil montant un char i quatre chevaux , son ciel sur une montagne...» » Aussi ne nous ëtonnons-nons pas de voir Yalère- Maxime et Tite-Live rapporter que les dieux in-, ▼ités par des mortels à leurs festins , acceptaient sans cérémonie , et se couchaient sur des lits voluptueux à côté de leurs hôtes*
= 9 == Apollon garde, les troupeaux.— ^ Hercule pettoie des fétables.^*-^ Neptune bâtit les murs de Troie pour un salaire*— -Mars est mis en prison, — Vénus est blessée par des mains mortelles ; se prostitue à des mortels ; un homme y arbitre entré des déesses , lui donne la pomme de la beauté quand elle s'est découverte à ses yeux ; elle a un culte inâme » encore surpassé par celui qu*on rend à Adonis , i Priape , à Flore et à Cybèle , qiii , ne pouvant se faire aimer d'Atys , en fit un dieu eunuque, et exigea le même sacrifice de ses prêtres. Enfin les Romains n'ont-ils pas adoré jusqu'à un dieu Crépitas !... Des tyrans insensés , des femmes adultères « des prostituées avilirent encore cet
olympe où ils prenaient place
Pendant que la philosophie abandonnait ses dieux pour de plus nobles doctrines , l'ignorante supersti« lion du peuple délaissait aussi les oracles , mais pour l'astrologie : Rome dégradée n'adorait que l'or ou la volupté qu'elle trouvait dans la débauche et dans
le sang
Les crimes de la superstition , ceux de l'incré-^ dulité et d'une entière dépravation morale remplissaient la ville des Césars , et cependant , au dehors , elle poliçait les barbares, défendait les sacrifices humains , substituait ses dieux à ceux des Druides et des peuples du Nord. La Grèce conserva plus long-temps ses mœurs et son culte ; plus éclairée que l'Italie , elle était moins féroce mais aussi incrédule ; chaque secte philosophique avait son opinion religieuse et ne s'accordait que pour mépriser le culte populaire que sa politique respectait cependant. *
« Thaïes de Milet , Anaximëne , Diogëne d^ApolIônie ,
Souvent rajeuni sans succès , le TÎeus paganisme avait encore dans Tempire des partisans nombreux mais divisés ; les uns , tenant aux anciens usages , voulaient le culte primitif. D'après eux , les livres impies de Platon et de Cicéron devaient être brûlés«D*autres, désirant un polythéisme épuré» expliquaient les fables trop absurdes par la poè'sie ou la métaphysique. Il y avait trop d'ignorance dans les premiers, trop de subtilité dans les autres; aucun ne réussit. Le théisme pénétrait avec la raison et les lumières dans des cœurs rassasiés des dieux matériels plus grossiers qae le siècle. Enfin le scepticisme général qu'avait laissé la religion tombée, les extravagances de la magie , les sectes philosophiques ou religieuses disséminées par toute l'Europe et sur la terre hébraïque , les lumières plus répandues , le nombre des esclaves devenu immense , la lutte du pouvoir politique et du pouvoir religieux , l'incrédulité éclairée des grands et Tincrédulilé brutale du peuple, tout confirmait les besoins d'un nouvel état de choses et semblait appeler une révolution. Elle se fit.
Ânaxagore , Xenophane , Antîslhène , Speasippe , Straboo , Démocrite et Epicure eux-mêmes i Socrate , Aristole , Platon , Théophrasle , Zenon , et quantité' â*autres philosophes illustres , avaient déjà pressenti Tunité d*un Dlea moteur de toutes choses ; ils ne diSeraient que dans les inots« ( Minutius Félix, )
Plusieurs passages de Virgile expriment la même idée:
• Deum namque ire per omnes
Terrc^que tractusque maris cœlumque profundum^
Undc hominum genus , et pecudes , undh imber et ignis
.« â •• Principio cœîum
Mens agitai molem et magno se corpore miscet*
Grand et imposant , beau de ses vertus , jeune , original par ses dogmes et sa loi , fortifié par le sang de ses martyrs et Téloquence de ses apôtres , le christianisme s'avança majestueusement dans rUnivers.
Nous ne devons parler ici que des causes purement humaines qui ont concouru à établir et propager si rapidement eet te excellente religion. Les documens sur cette époque sont plus rares et aussi incertains que ceux sur les premiers temps de la Grèce et de Rome. Les historiens pro* fanes s'occupaient peu des chrétiens ; les écrivains religieux s'en sont occupés trop tard.
Le scepticisme résultant de Tétat de malaise dodt nous avons donné les causes , demandait , pour cesser , un événement miraculeux qui entraînât les esprits , les forçât à croire. Il eut lieu , et les cir« constances qui l'entourent augmentent son merveilleux. Le cœur et Tesprit sont également charmés de ridée d'un Dieu naissant au milieu des bergers , et dont la vie , les miracles et la mort douloureuse , consacrés au bonheur des hommes , sont autant de bienfaits. ^
La Judée fut le berceau du Christ et la première à entendre sa loi. Cette loi sublime est partout écoutée : un culte d'amour et de respect s'établit après les prédications du Sauveur des hommes ; le souvenir ou le récit de ses miracles , de sa mort y de sa glorieuse résurrection augmente le nombre des croyans ; les apôtres , héritant de son zèle , prêchent à Jérusalem où déjà des milliers de chrétiens applaudissaient à leurs paroles ; ne connaissant aucun danger , ils se répandent dans la Palestine, dans le monde entier , et enfin dans
la ifille impériale qui devait être bientôt le foyer de la persécution , comme elle fut plus tard le flambeau du monde chrétien» *
Le christianisme , si excellent pour les malheureux , nuisait aux Intérêts et aux croyances des £pIcurIenS;i des Pyçrhonlens, des fanatiques idolâtres et de tout ce qui vivait du culte des faux dieux. Les gens du monde, les esprits forts , n'y virent qu'une nouvelle superstition , et les puissans de Tétat commençaient à la craindre. Le succès d^alHeurs provoque la baine.
Persécutés par les juifs , par le^ païens , les nouveaux prosélytes se dispersent dans TOrlent ^t Tont prêcher chez tous les peuples. L'unité de "Dieu , sa bonté Infinie , les merveilles de la çrés^tlon , la venue du Christ .et les mystères sont les principaux textes des prédications. La charité ^ Tamour du prochain « le pardon des injures « la résignation dans les souffrances humaines , la croyance dans une vie future viennent étonner et entraîner tous les cœurs.
L'Italie était déjà chrétienne quand la Gaule reçut les premiers apôtres de la foi. La conyer^slon des Gaulois fut aussi lente que tardive. Grégoire de Tours rapporte que Si Martin répandait les premiers germes de la foi chrétienne dans les Gaules , au milieu du quatrième siècle. Aulun, au cinquième siècle , célébrait encore les luperca* les, et Ton voyait des païens dans Paris six cens
^* St Marc prêcha à Alexandrie, St Maljiîeu pe'ne'tra en Ethiopie , St Thomas fat en Perse « St Barthélémy dans r Arménie , St Jean dans 1* Asie mineure , St Pierre si Rome et St Paul partout.... L*apostolat ne cessa d*étre pérlUeax qu'au règne de Constantin. • *.
ans après là naissance du Christ ; cependant à cette époque rîinraense majorité était chrétienne *• La Grande Bretagne s'instruisit après les Gaules , mais le christianisme y fut anéanti par Tinvasion saxonne. Les Irlandais convertis la rendirent plus tard à la vraie croyance ; les monastères d'Irlande devinrent fameux par le savoir de leurs céno* bites. On ne sait précisément à quelle époque la péninsule reçut des missionnaires , mais tout porte à croire que ce fut la dernière province d'Occident ; celles du Nord connaissaient à peine le nom du Christ avant Constantin , et Thérésie se mêla à leur première croyance **•
On a souvent dit que , pendant les premiers temps , le christianisme ne fut adopté que par la classe ignorante et pauvre. Ce fait est dénué de vérité et de fondement , puisque c*est le pro* grès des lumières qui avait détruit le polythéisme et propagé la religion naissante. La dignité hu** maine était avilie par une religion et des dieux devenus ridicules aux yeux de tous les hommes instruits , de tous les êtres raisonnables ; elle s'est relevée par une religion qui substituait à des rites révoltans ou risiblçs des cérémonies touchantes autant que simples. La classe pauvre
♦ Un concile tenu à Arles et un autre à Nîmes , au IV.'"^ siècle , prouvent qu'à cette e'poque la Provence et le Lan-» guedoc étaient depuis long-temps chrétiens.
( Ménard et le père Fabre* )
** L^arianisme pénétra chez les Goths, les Suèyes ei
les Lombards en même temps que la religion chrétienne.
L*évéque Ulphilas, qui les instruisit , était lui-même Arien.
Pour faciliter leurs progrès il avait traduit TEcriture e;&
langue gothique.
( Hist, ecclés» )
y voyait , en effet » la charité ; les esclaves , la Uberié ; les opprimés , la justice « mais la classe éclairée y voyait , comme nous Tavons dit , la raison et l'espérance.
Nous lisons d'ailleurs dans Pline , dans Lucien , Justin , et beaucoup d^autres auteurs , que les con« versions* étaient fréquentes aussi dans les hautes classes de Rome » et qu'un grand nombre de familles riches et considérées viennent déposer aux pieds des apôtres ou de leurs successeurs le prix de leurs propriétés mises en commun.
Le martyre , loin d^arrêter ce zèle pieux « Taxiima de nouveaux feux ; dix fois la persécution la plus horrible vint fondre sur les chrétiens , et toujours leur nombre augmentait ; ils venaient s'offrir eux-mêmes à la mort en s'a vouant chré-> tiens ; ils se glorifiaient de ce titre et mouraient , avec le courage de Texaltation , au milieu des plus épouvantables supplices *• Leur Dieu les voyait ^
^ Les bétes féroces , le feu , les ongles de fer , la faim , la croix , Thuile bouillante , la roue , les lapidations , le chevalet , étaient les supplices ordinaires des chrétiens ; souvent , et par un raffinement de barbarie , on se servait des moins cruels afin de les multiplier et de prolonger ainsi les tourmens* Souvent aussi ils en inventaient de nouveaux , tels que la prostitution des vierges chrétiennes.... -Avant de les faire périr, on essayait de les faire renoncera leur religion, par les prières, la séduction, les menaces, et enfin par les tortures. ( Voy. les Actes dtB martyrs ). Nous donnerons ici le détail de quelques-unes > tel qu'il est rapporté dans Fleury. « Etendre sur on che* valet , avec des cordes attachées aux pieds et aux mains > et tirées des deux bouts avec àts poulies , ou pendre par les mains avec -des poids attachés aux pieds. Battre de verges ou de gros bâtons , ou de fouets garnis de pointes de
une félicité éternelle « immense, devait payer quelques heures de douleurs !..••
Mdis comment les chrétiens, si tranquilles pendant un siècle, avaient-ils pu s'attirer ensuite de si violentes persécutions pendant que Rome souffrait dans son sein tous les cultes* ? Leur nombre et leurs prétentions augmentaient chaque jour ; leurs assemblées nocturnes avaient effrayé leurs gouvernans ; leurs mœurs calomniées ^* avaient éloigné d'eux
fer , nommés scorpions , oa de lasnières de cair cra ou garnies de balles de plomb. On en a va grand nombre moarir* soas les coups. D*aatres étant étendas , on leor brûlait les côtes avec des flambeaux ou des lames de fer rouge , et on les déchirait avec des ongles ou des peignes dé fer ; en sorte que souvent on découvrait les côtes et jusques aux entrailles t et le feii entrant dans le corps, étouffait les patiens. Pour rendre ces plaies plus sensibles , on les frottait quelquefois de sel et de vinaigre , et on les rouvrait lorsqu'elles commençaient àse refermer. » Pendant ces tourmens on interrogeait sans cesse , jusqu'à ce que la douleur leur arrachât un désaveu que beaucoup d'entr'eux retractaient ensuite.
^ Delventinus , dit Tertulien , était adoré à Cassin , Visidianus à Narni , Ancaria à Ascali , Nursia à Yulfin , Curis à Pbalise ; ce ne sont pas les dieux des Romains...» Nous sommes les seuls à qui Ton refuse la liberté de conscience.
^^ Le secret des mystères était un grand sujet de calomnie contre les chrétiens. La prévention où Ton était contre eux faisait présumer que ce qui se passait dans les assemblées nocturnes était horrible , comme de manger des enfans , etc. Malheureusement les crimes détestables de quelques hérésiarques y avaient donné lieu.
( Fleury. )
Eruenda prorsîts hoc et execranda confessio* Occultis ss notis et insignihus noscunt et amant mutuo pœne ante quam noperint ; passim etiam inter eos çelut quœdam libidinum
jusqa^aux pliîlosoplies» Les vainqueurs dû monde accusaient d*orgueil et d'impiété , d'obscurs secta* teurs qui méprisaient leurs dieux et condam* uaient les païens à des tourmens éternels.
Ces derniers auraient volontiers reçu le Chris! parmi leurs divinités , mais ils ne pouvaient supporter Tidée de lui sacrifier des croyances intimement liées à dix siècles de gloire. Ils admiraient leur courage dans le martyre , mais ilsTattribuaient à un désespoir obstiné , à une frénésie superstitieuse. Parfois cependant on voyait cette frénésie se communiquer du martyr au persécuteur , et ce spectacle terrible enfanter des chrétiens *•
L'incendie de Rome fut le premier signal de ces persécutions dont le récit , chargé de faits, nous entraînerait trop loin. Nous venons de voir comment 5'était établie cette religion toute d'amour et de charité ; destinée surtout à améliorer le sort des générations qui virent le jour après sa
rcligio miscetur ; ac se promiscue appelicmt fratres et sorores ut etiam non insolens stuprum iniercessione sacri nominis , Jiat incestum* Ita eorum çana et démens superstitio sceU-^ ribus gloriatur» ( Minut* Félix, )
Cécilius ne s^en tient pas là : selon lui , les chre'tiens adoraient tantôt la léte d*un âne , tantôt la partie honteuse de leurs prélats ( genitalia ) , suçaient le sang des enfans qu*ik égorgeaient , et coosommaient ces horribles ;5acrîfices par de plus horribles orgies.
Ces passages, extraits en résumé de TOctavien de Mioutius-Félix , contienoent une partie des accusations débitées contre les chrétiens de cette époque. La plupart ayaient été fabriquées pour agir sur le bas peuple ; il y en avait de plus spécieuses pour la classe éclairée.^.
* Plurts ajficimur , quotUs mUimur à Qobis ; semen est sanguis christianorum. {^TertuUen.^
naissance , elle atteignit son noble bat , et le sang de ses martyrs ne fat pas perdu pour la postérité.
Le peuple Romain , corrompu par le despotisme et Tesclavage , sentait de jour en jour un besoin plus pressant de régénération * ; sa féroce vertu , morte avec la république , ne fut pendant la paix qu'une barbarie sans but. Rampant sous des ty* rans méprisables , les spectacles sanguinaires , la débaucbe et Timpudicité publique le consolaient de son avilissement et de la perte de sa grandeur **. Loin de gêner les passions , la morale du paganisme les flattait ; l'exemple des divinités consacrait les vices les plus honteux.
La prostitution même était un acte religieux , un acte dès long-temps autorisé par les lois à Rome et dans les provinces ***•
* L*infâine turpitude des derniers sectateurs du paganisi^e produisit une re'action profonde ; elle mil en honneur dans rame des chrétiens toutes les idées répressives , toutes les vertus rigides*... L^austérité de la vie devint
une sorte de fanatisme.
( Jsais. )
♦* A Babylone , à Corinthe , sur les bords du Gange , la prostitution fut érigée en cérémonie religieuse , mais que Ton parcoure l'histoire romaine ou celle des autres peuples et des autres âges , on ne trouvera d^époque ni de siècle où TeFpèce humaine ait tant souffert que dans les siècles qui suivirent hi proscription de Sylla. La guerre sur tous les points du globe , la dévastation au-dehors , la corruption au-dedans ; si le règne d'Auguste et ceux de quelques bons princes ont fait luire sur TEuropc un rayon de bonheur, iL n^ont eu aucune influence sur Taraélioration des mœurs.
Dioclès de Mégare s*était distingué par des amours in-
Ce sont ces homaics yolaptueux , ou endurcît dans la débauche , que le christianUme a ramenés à la vie la plus austère.
Au milieu de cet abrutissement , un besoin Tague d'humanité se faisait sentir. L'orgueil ro-« main , irialgré d'atroces calomnies , malgré des préjugés enracinés , fut forcé de rendre hommage à, la conduite de ces sectateurs qui mettaient au premier rang de leurs vertus , Turiion , la bien- Teillance » Thumilité , si étrangères aux Romains de Tibère et de Commode. La philosophie sloïque , fondée suir le mépris de là douleur , leur avait appris à supporter leurs maux ; le christianisme enseignait à souffrir les siens avec résignation, et surtout à soulager ceux des autres avec la cha« rite la plus tendre et la plus active. Epictète , Mârc-Âurël.e et Anto'nin étaient déjà pîiis près du christianisme que Zenon ; Jésu^-Christ acheva
fâmes ; toutes les années les jeunes gens disputent de débauches autour de son tombeau , et Ton couronne le plus lascif. — La loi ve'ut que les plus illustres filles se prostituent à Venus dans Corinthe , etc.
(Théoctit€ j Hérodote^ Lucien^ Justin^ etc.)
Philon nous apprend que chez plusieurs peuples pa'iens il y avait des prix proposés à Timpudicité. A Rome 'y dit Plaute , on ne se cachait pas même de ces excès qui outragent la nature. Plutarqne raconte que Caton avait élabli dans sa maison que les valets pourraient voir les femmes pour une somme d'argent qu'il avait fixée.»*; et cela pour conserver les mœurs! L'austère Caton « dit il ailleurs, prêta sa femme à Hortensius , chose per-^ mise à Rome ! Combien de pareils exemples doivent nous faire chérir une religion qui y en rétablissant Ta sainteté du mariage , a ajouté à notre bonheur par \^^ inélioration de lïos mœurs.
leur oavrage , et 'Son divin génie sut faire nne révolution que leur <)ouce philosophie avait à peine ébauchée *• La patiente et courageuse misj^ion de ses apôtres acheya cette révolution**. Les martyrs raffermirent par leurs supplices et la scelljèrent de leur sang. Les princes philosophe^ avaient pour un instant adouci des n^œurs bar-r bares , épuré une corruption toujours Croissante! mats leur fausse politique voyait le salut de Rooje dans un polythéisme vieilli ; ils étaient païens et Rpmains ; U régénération du monde demandait une source étrangère, plus originale et plus profonde. La ierre de Juda devait être le berceau du Christ***.
* La morale de Taiyci'enne philosophie ne combattait r^ue les passions de Thinnanité , sans en attaquer le principe. A.ussi n*a-t-.elle qaé des vertus rares et passagères ; c est agx sources qju'a frappé le christianisme , tant pour améliorer les vertus que pour corriger les vices. L'Lvangile a fait de la modestie, rhumîUté , de la philantropie . la charité ; enfin , à la pengeance , si doute aux nobles cœurs , elle a substitué le pardon des offenses.
^'^ « Lactance avoue , dit Fréret , que si quelqu*ua voulait recueillir toutes les vérités que les philosophes ont enseignées , on ferait un corps de doctrine assez semblable aux principes de la religion chrétienne. » Cela est juste ,'mais ces vérités ne se sont pas répandues dans les basses classes ; elles sont nées et mortes dans la iêie de quelques e^Kcellens hommes. La. masse du peuple n^'en a profité qu*après la prédication des apâtr^es* Le savant avait admiré la profondeur de la morale évapgéliqae » Thomme borné y a trouvé la simplicité et Ta embrassée avec amour.
*** Lç besoin d*une nouvelle religion se faisait sentir aussi dans TËgypte et toute la Judée. Les prédictions des prophètes le prouvcgot , et ce sont ces mêmes pré- 4i;c;tions qui pot donné tant 4*autorité aux paroles dea ?p^re3.
' Appuyé sur la philosophie et sur le judaïsme; dont il tire ses ^usages et toutes ses forces , le christianisme promettait une vie future. L'im« mortalité de Tâme qui, avant Jésus-Christ, pou- Tait occuper^Ies loisirs d'un philosophe , et, dans le silence de la soliNide , le consoler parfois des chagrins de cette vie , se perdait dans les agitalions du monde et n'arrivait pas jusqu'au peu* pie. Le Dieu législateur en fit la principale base de sa religion , et ce peuple , ces esclaves si nombreux furent consolés et convertis. Le zèle des païens était faible comme leur croyance ; les chré* tiens , pleins de foi , se faisaient une loi et une gloire d'amener les infidèles à la vraie croyance* Leur vie austère et chaste- commandait la vénération * ; ils avaient en horreur les jeux du cirque que Constantin ferma plus tard ; la joie , les festins , le luxe, tous les biens., toutes les vanités de celte vie leur étaient également interdits/, la prière , la pénitence , le travail occupaient leurs journées et une partie de leurs nuits **.
. La vie ascétique des premiers chrétiens les conduisit à Textase , aux miracles et augmenta Tadniiration du peuple p^ïen déjà ébranlé par des exemples si pieux , si courageux et si patiens. I III- Il I ■ I ■
^ Actes des apôtres. -— Lactance , Institutions divines. «— Fleury , Mœurs des chrétiens , etc.
•• Quelques-uns > dit Gibbon , d*aprè3 St. Cyprien /se montraient insensibles aux attaques de la chair ; les yier« ges permettaient aux diacres et aux prêtres de .partager leur lit , et se glorifiaient d^une Tenu qui échappait à tous les feux de Timpureié ; mais la nature insultée reprenait souvent ses droits , et cette nouvelle espèce de martyrs ne servit qu'à introduire un nouveau scandale dans Fégliitta
Les affaires du gouyernement leur étaient aussi étrangères que les plaisirs ; ce fut là une des causes de la tranquillité dont ils jouirent jusqu*à Néron. Les premiers empereurs ne regardaient pas une secte si obscure et si paisible , comme Signe de leur attention *, L'égalité , Tindépendance étaient la base de sa constitution intérieure. Des prophètes sortis de la foule et sans distinction dictaient des lois que Tesprit-saint leur inspirait.
Les chrétiens étaient toujours en présence de leur Dieu : « Une âme droite , une conscience pure , une foi sincère , voilà , dit Minutius Félix , les seules offrandes que notre Dieu exige de nous. Vivre dans l'innocence , c'est le prier ; pratiquer la justice , c'est lui faire des libations ; s'abstenir de la fraude , c'est se le rendre proprice ; sauver un homme dans le danger , c'est lui immoler la plus belle des victimes : ainsi parmi nous celui-là est le plus religieux qui est le meilleur et le plus juste. »
Et , en effet , pendant que les prisons regorgeaient de païens , le seul crime de religion y amenait les premiers disciples des apôtres.
Le christianisme a fait le plus grand bien aux mœurs en consacrant le lien conjugal et ne reconnaissant pas d'intermédiaire entre le célibat et le mariage , comme chez les juifs et les païens **.
^ Les Actes des apôtres parlent , il est vrai , de quelques persécutions antérieures , mais elles étaient faibles et individuelles , comparées surtout aux dix persécutions dont parle rhistoire.
^'^ Il fut des temps où le mot concubine , qui actuellement n'a qu*ttne acception flétrissante , désignait une épouse
Jl conceotra ainsi Taffectioa sar un seul objet qui dès lors en fut plus digne, et assura Vétat des enfans , resserra eti fortifia Les liens de famille. Les femmes lui doivent leur rang dans Télat social ; il a fait disparaître Tinégalité des sexes en leur accordant les ipême^ avantages spirilpels: €c Vous êtes tous enfans de Dieu , a dit St Paul , il n'y a plus maintenant de juif, ni de gentil i ni de libre , ni d'esclave , ni d'homme , ni de femme , vous n'êtes tous qu'un en Jés.us-Cbrist. »Le christianisme opposa la puissance morale à la force physique , et c'est ainsi que le faible et l'opprimé trouvèrent en lui un recours. L'église prirpitive a toujours pris la morale pour base de sa politi^ que; ses ordonnances sont toutes justes et grandes ; elles ont un fonds d'universalité qu'on retrouve partout , et en première ligne dans l'abolition de l'esclavage *. Quoi de plus fort , de
légitime. Jqsqu*à nos joars s'est maintenu en Alleaiagne ce re&te de barbarie , nommé vulgairement mariage de la main gauche»
( Grégoire , d'aptes Georg. de Ludof. )
^ Le christianisme a , sans aucun doute , puissamment contribué k abolir Tesclavage ; mais Tinvasian des harbares a. longtemps retardé les eiceUens effets de sa morale. Le aa.""* canon du a."™* concile de Tojuxs , en 56; , excommuniait les seigneurs et les juges qui opprimaient le peuple. Noos voyons encore iu la*"^ siècle uno bulle d* Alexandre III qui réclame Yajfranchissemeitê général des esclaves: H y en avait donc a^ J a.*"* siècle ! Il est vrai de dire qu'ils cuieQt infgaiment mieux traités. iUen ne prouverait mieua le besoin d'une nouvelle religion que. la manijèr.e borribU ^ont on traitait )ea .esicl|iv/es daos l,es villes les pbis policées de l'Europe.. A Lacédéujtope , dit Aloptesqatea , iU B'a^
plus nouveau , de plus admirable que les parole^ de St Paul prononcées sous la tyrannie des em-^ pereurs ? Quelle législation , quelle morale , quelle politique elles promettaient au monde !... L'invasion des barbares , Taiïibifion des grands , les vices des hommes ont pu arrêter lés bienfaits dé rËvangile , mais on a reconnu « avec le temps et après les orages, Texcellence de ses institutions. La civilisation s'est appuyée sur la religion chrétienne pour déployer sur l'Europe ses ailes rapides et protectrices. Plus de ces remparts qui iseuls pouvaient déterminer le droit des gens sous le règne d'une force sauvage ; ils ne seront désormais pour le monde que des monumens de son ancienne barbarie *• Plus de ces horribles sacri-
vaietit aacQne jastîce contre les insultes ; ils n*ctaieât pa$ seulement esclaves d*un citoyen , mais entorc da public ; à Rome on confondait la blessore faite à une béte et celle faite à on esclave. Platon lui-même ôtait aux esclaves la diiTérence naturelle : Si un esclave tue un homme libre il doit être puni comme un parricide. Ceux qui travaillaient à la terre avaient les fers aux pieds ; Teau , le sel et le pain étaient leur seule nourriture ; des souterrains leur seul gîte pendant la nuit. Enfin il leur était interdit de se défendre contre les tigres et les lions, de peur de blesser un de ces animaux si utiles aux plaisirs des Romains. La guerre perdit aussi de sa force dévastatrice. Tranquille dans tous les cas , dit Rpbertson , • sur sa liberté personnelle , le vaincu résista avec moins de violence ; le triomphe du vainqueur fut moins cruel : ainsi Thuvnianité fut introduite dans les camps où elle paraissait étrangère.
* Les ruines de ces murailles immenses existent encore entre FEcosse , TAngleterre , le Rhin et le Danube , etc. Les Chinois immobiles conservent la leur*
fices 9 de ces orgies brutales qae réclamaient des dieux débauchés et altérés de sang ; partout, la justice , Tamour et la charité*
Nous avons vu ce que le christianisme avait donné à l'Europe abrutie et avilie par des Néron et des Caligula , nous avons vu l'Europe régénérée sous sa bienfaisante influence ; voyez maintenant ce que serait devenu cet empire croulant aous ses ruines vermoulues , en proie à des myriades de barbares sans lien , sans morale , sans appui , contre d'innombrables élémens de, dissolution ; ce que serait devenu le monde entier livré à la force ma-
térielle ? L'église seule , et déjà forte de ses institutions , a pu contre-balancer ces élémens de dissolution , se défendre contre cette barbarie envahissante 9 la' soumettre , lui donner ses propres élémens de morale et de civilisation , l'instruire , l'améliorer , en faire une société nouvelle ^ forte » agissante et progressive..»..
La morale, le droit des gens, la philosophie ne gagnèrent pas seuls à cette immense révolulion : l'éloquence et les lettres , s'emparant des plus profondes affections de l'âme et s'élevant audessus des intérêts terrestres et passagers , étalèrent, des richesses inconnues jusqu'alors»
Les Grégoire , les Basile , les Chrysostôme firent revivre avec plus de jeunesse et de force la langue harmonieuse de Platon ; elle renaissait avec des idées originales qui lui prêtaient un charme nouveau.
La civilisation plus retardée de Toccident de l'Europe , offrait moins de ressources à l'éloquence et aux lettres que ne pouvait plus soutenir la capitale , veuve de ses empereurs. Les hommes
tqni ont honore Téglise latine sont en partie sor* tfs de r Afrique : TertuHen , Paulin , Tardent Jérôme , le verl«eux Ambroise , et cet Augustia dont le génie sut âiêler aux disputes théologiques , à la scoiastîquB , à une science étonnante pour son siècle tout ce que ia sensibilité a de plus doux et riœagination de pltis riant, voilà les hoflimes que TOccident peut opposer aux pères* de Téglise grecque qui conserve cependant une supériorité imobense sur sa rivale *. Vous le voyeï , au milieu de la décadence générale , et dans rabaissement honteux de l'empire , des évêques , des anachorètes s'élèvent seuls au-dessus de lenr siècle ; et font entendre à des nations abruties par les vices , à des 'peuplades ignorantes et féroces , les divins accens d'un génie créateur ; nés entre deux tombeaux , il furent comme le chant du cygne dans les écoles de Rome et d'Athènes. Mais tout ne péril pas avec eux ; leurs pensées ^ leurs livres existaient ; ils échappèrent à lii lorche des Goths et dès Vandales ; les siècles modernes y ont puisé une éloquence aussi sublime, mais plus douce, plus persuasive et dépouillée de cette énergie pres-«
^ Les deux églises comptent dans ces quatre siècles quinze ou dix-hoît orateurs très-disiîngaé^*
mec s '^S'i^® grecque : Justin, Irénée.
^' ' ^ Eglise latine : aucun»
oinec 5 Etslise grecque : Clément , Origène.
^' ^- ( Eglise latine : ïertulien , Cyprien.
! Eglise grecque : Euzèbe , Athanase , Bazilê , Gré^ goire de Nazianze , Chrysostôme , Synesius.
Eglise latine: Lactance , Hilaire^ AmbroiSe , Jérôme , Aagastia , Paulin.
qae. sauvage que ne cbalportait' pas une dvilua-^ tlon plus avaorée et uu audlliOire de rois.- . •
La poésie s'éteignit aussi; privée de uMdèle^K à son réveil tardif, elle reçut de la religion seule) sa supériorité sur celle des anciens. . .
L!liamililé et. la douceur des vertus, chréûenncs »r leur, combat contre les passions , et Taoïour ^^ Tamitié , tous ces sentimens les plus cbersr, dî*-* vinisés par Tespoir d'une autre vie, lui donnent» un charme infinit La morale » séparée dé là reli^ gion , ne pouvait qu'être £aible , .souvent fausse. ^n poésie. Fortifiée par le christianisme , elle àc-n quieit une grande autorité et pénètre prolondé^ meut dans nos cœurs préparés à Ik recevoir. Leciel païen chargé de divinités impuissantes ou mé-^; prisa blés , ce ciel qui semble réfléchir tous les vices .de rhumanité peut^il balancer le spiritua-lis^ ine moderne qui exalle toutes les idées généreuses, çt fléti:ât Tégoïsme ? Ces forêts peuplées de dêéux ridicules , sans cesse augmentés par rimagina-tion des poêles , parlaientrelles. aa ro&ur comme: nos vastes solitudes où la puissance et les bien^ faits du créateur se présentent sienls à la pensée ?r Tous les brillaus mensonges de .l'antiquité peu* venl-ils entrer en parallèle avec cette poésie de Tàme qui prend sa source, et qui se perd dans Timmensilé et la bonté divine ? Nous ne le croyons pa$•^
Si rinfluence du christianisme sur les beaux-arts fut moins grande, elle est cependant bien remar« quable. Les temples gothiques remplacèrent le^. temples grecs et romains; moins parfaits de style, ih remplirent mieux leur but. Le Dieu dés chrétiens n'eût pu trouver place sous ces coûtes élégantes , mais basses , de rarchttectare grecque* Les
ogives golbiqù€S péDetrent l'âme d'un sentiment religieux et la portent au recueillement. Les mys^ tères dd la nouvelle religion avaient besoin de ces formes hardies , imposantes , originales.
La peinture cfarangea aussi d'aspect ; rhîstoire des patriarches, les sujets* de la Bible et ceux^ plus douxt , • plus suaves du Nouveau Test<amenty' remplacèrent les éternelles baccbanales , les di^^ vinités et les héros d'Homère. Cependaat^usqu'au réveil des arts en Italie, la peinture fut presqtHk.^ anéantieetla sculpture s^éteignit avec le paganisme. Si les anges , la vierge et le:» miracles de Jésus-^ Christ convenaient mieux à la première, la reli*« gjon des dieux et des héros était plus favorable à la seconde.
Les sciences physiques: ne gagnèrent-elles pas aussi à cette régénération ? Dès que Thomme iut convaincu qu'une intelligence ^unique présidait' à> l'ordre si admirable de TUnivers , la direction de ses études fut plus suivie ; il cherche en tout une cause, et des résultats aussi nombreux qu'utiles à^ là science découlent de cette recherche. L'esprit humain ne s'airreta qaà ce premier principe que notre faible intelligence ne peut connaître ni concevoir.
Résumons-nous : le christianisme sorti de la Judée , sans richesse , sans autorité , sans forces , sans science , s'est établi par la seule vertu et la patience dans les tourmens *•
* L*orgueil , la sensualité , le libertinage étaient les seules défenses de Tidolâtrie ; Téglise la déracinait tous les jours par sa doctrine, et plus encore par sa patience*
( Bossuet. )