‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 122 sur 235 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

c'est une nécessité qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre.

Voilà ce qui força de tous temps les pères des nations de recourir à l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux lois de l'État comme à celles de la nature, et reconnaissant le même pouvoir dans la formation de l'homme et dans celle de la cité, obéissent avec liberté (*), et portassent docilement le joug de la félicité publique.

Cette raison sublime, qui s'élève au-dessus de la portée des hommes vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels, pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine (a). Mais il n'appartient pas à tout homme de faire parler les

(a) < E veramente, dit Machiavel^ mai non fâ ulcnno ordinal tore di leggi straordina,rie in un popolo, che non ricorresse a, Dio, perché altrimenti non sarebbero accettate; perché sono molti boni conosciuti da uno prudente^ i quali non hanno in se ragioni evidenti dapotergli persuadera ad altrui. » {Discorsi sopra Tito Llvio, l,I,c.Xl.) (Note de Rousseau.) — * A la vérité, jamais il n'y eut, dans aucun peuple, de législateur extraordinaire qui ne recourût à Dieu, car autrement ses lois n'eussent pas été acceptées; il y a en effet beaucoup de vérités utiles que peut connaître un sage et qui n'ont pas en elles de raisons si évidentes qu'elles puissent convaincre les autres. >

1. Des lois sociales édictées par les mêmes divinités qui ont établi les lois naturelles devaient apparaître aux anciens hommes comme également inéluctables, et, quoi qu'ils ne pussent pas encore comprendre l'utilité pratique qui décidera plus tard des citoyens plus éclairés à y obéir par raison, leur obéissance cependant était libre aussi, car c'est volontairement qu'ils s'inclinaient devant une autorité mystérieuse et d'autant plus res:-, pectée.

dieux, ni d'en être cru (*) quand il s'annonce pouf être leur interprète. La grande âme du législateur est le seul miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des tables de pierre, ou acheter un oracle, ou feindre un secret commerce avec quelque divinité, ou dresser un oiseau pour lui parler à l'oreille, ou trouver d'autres moyens grossiers d'en imposer au peuple ('). Celui qui ne saura que cela pourra même assembler par hasard une troupe d'insensés ; mais il ne fondera jamais un empire, et son extravagant ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestiges forment un lien passager ; il n'y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïque, toujours subsistante, celle de l'enfant d'Ismaël (*), qui, depuis dix siècles, régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd'hui les grands hommes qui les ont dictées ; et tandis que Forgueilleuse philosophie ou Faveugle esprit de parti ne voit en eux que d'heureux imposteurs (*), le vrai politique admire dans leurs institutions ce grand et puissant génie qui préside aux établissements durables. Il ne faut pas, de tout ceci, conclure avec War-

i. Quelques éditeurs ont supprimé < en », ce qui donne un sens beaucoup plus simple. Mais le même texte est aussi donné par le Ms. de Genève (éd. Dreyfus, p. 299); il faut donc entendre que le génie du législateur doit, en quelque sorte, forcer les dieux à justifier ses prédictions.

2. Allusion aux prodiges invoqués par les législateurs antiques, Moïse, Numa, etc.

3. Mahomet; les Arabes étaient considérés comme descendants des Ismaélites.

4. Cette critique est dirigée contre Voltaire et les Encyclopédistes : Voltaire, dans sa pièce de Mahomet, traite constamment celui-ci d'imposteur.

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