‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 198 sur 235 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

charge à celui sur qui le sort tombera : car alors, la condition étant égale pour tous et le choix ne dépendant d'aucune volonté humaine, il n'y a point d'application particulière qui altère l'universalité de la loi.

Dans l'aristocratie, le prince choisit le prince, le gouvernement se conserve par lui-même, et c'est là que les suffrages sont bien placés (*).

L'exemple de l'élection du doge de Venise confirme cette distinction, loin de la détruire ; cette forme mêlée (^) convient dans un gouvernement mixte. Car c'est une erreur de prendre le gouvernement de Venise pour une véritable aristocratie. Si le peuple n'y a nulle part au gouvernement, la noblesse y est peuple elle-même. Une multitude de pauvres Barnabotes (') n'approcha jamais d'aucune magistrature, et n'a de sa noblesse que le vain titre d'excellence et le droit d'assister au grand Conseil. Ce grand Conseil étant aussi nombreux que notre Conseil général à Genève (*), ses illustres

1. L'élection des chefs étant un acte d'administration et non de souveraineté, comme Rousseau vient encore une fois de le répéter, les magistrats, déjà investis du pouvoir exécutif par le souverain, y peuvent seuls procéder. C'est donc toujours un corps de magistrats, ou prince, qui désignera les magistrats suprêmes, ou prince. A ce régime convient donc l'élection. Voir III, V.

2. Comme on Ta vu à la page précédente, l'élection y est associée au tirage au sort.

3. « Il y avait une autre manière de classer la noblesse ; c'était, comme on disait à Venise, les Seigneurs et les Barnabotes; ce nom désignait les habitants du quartier Saint-Barnabe, les pauvres. » Daru, Hist. de la Rép. de Venise, XXXIV, u. (Cité par Brunel, Revue d'hist. litt. de là Fr&nce, juillet-sept. 1904.)

4 Le conseil général de Genève, qui comprenait tous les citoyens et bourgeois, n'a jamais, au xvin» siècle, compté plus de 1.600 membres.

membres n*ont pas plus de privilèges que nos simples citoyens. Il est certain qu'ôtant l'extrême disparité des deux républiques, la bourgeoisie de Genève représente exactement le patriciat vénitien ; nos natifs et habitants représentent les citadins et le peuple de Venise ; nos paysans représentent les sujets de terre ferme ; enfin, de quelque manière que Ton considère cette république, abstraction faite de sa grandeur, son gouvernement n'est pas plus aristocratique que le nôtre. Toute la différence est que, n'ayant aucun chef à vie, nous n'avons pas le même besoin du sort.

Les élections par le sort auraient peu d'inconvénients dans une véritable démocratie, où, tout étant égal aussi bien par les mœurs et par les talents que par les maximes et par la fortune, le choix deviendrait presque indifférent. Mais j'ai déjà dit qu'il n'y avait point de véritable démocratie.

Quand le choix et le sort se trouvent mêlés, le premier doit remplir les places qui demandent des talents propres, telles que les emplois militaires ; l'autre convient à celles où suffisent le bon sens, la justice, l'intégrité, telles que les charges de judicaturé, parce que, dans un État bien constitué, ces qualités sont communes à tous les citoyens (*). Le sort ni les suffrages n'ont aucun lieu dans le

1. Non parce que les hommes de bon sens jouissent seuls du droit de citoyen, mais au contraire parce que, dans un État bien constitué, « tout étant égal aussi bien par les mœurs » que par les talents, tous les citoyens se trouvent posséder « le bon sens, la justice, l'intégrité ». Rousseau attribue à l'organisation sociale le pouvoir de développer les vertus individuelles.

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