‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 220 sur 235 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Que si l'on demandait comment dans le paganisme, où chaque État avait son culte et ses dieux, il n'y avait point de guerres de religion, je réponds que c'était par cela même que chaque État, ayant son culte propre aussi bien que son gouvernement, ne distinguait point ses dieux de ses lois. La guerre politique était aussi théologique ; les départements des dieux étaient, pour ainsi dire, fixés par les bornes des nations. Le dieu d'un peuple n'avait aucun droit sur les autres peuples. Les dieux des païens n'étaient point des dieux jaloux ; ils partageaient entre eux Tempire du monde. Moïse même et le peuple hébreu se prêtaient quelquefois à cette idée en parlant du dieu d'Israël. Ils regardaient, il est vrai, comme nuls les dieux des Ghananéens, peuples proscrits, voués à la destruction, et dont ils devaient occuper la place ; mais voyez comment ils parlaient des divinités des peuples voisins qu'il leur était défendu d'attaquer ; « La possession de ce qui appartient à Ghamos, votre dieu, disait Jephté aux Ammonites, ne vous est-elle pas légitimement due ? Nous possédons au même titre les terres que notre dieu vainqueur s'est acquises (a). » G'était là, ce

(a) « Nonne ea quae possidet Chstmos, dens tnus, tihi jure debentur? » Tel est le texte de 2a Vulgate. Le P. de Carrières a traduit : < Ne croyez-vous pas avoir droit de posséder ce qui appartient à Chamos, votre dieu ? * J'ignore la force du texte hébreu ; mais je vois que, dans la Vulgate, Jephté reconnaît positivement le droit du dieu Chamos, et que le traducteur français affaiblit cette reconnaissance par un selon vous qui n'est pas dans le latin. (Note de Rousseau.)

s'étaient d'ailleurs ajoutés beaucoup de divinités locales plus récentes. Pour être chimériques, les dieux n'en ont pas moins eu une histoire.

me semble, une parité bien reconnue entre les droits de Ghamos et ceux du dieu d'Israël.

Mais quand les juifs, soumis aux rois de Babylone, et dans la suite aux rois de Syrie, voulurent s^'obstiner à ne reconnaître aucun autre dieu que le leur, ce refus, regardé comme une rébellion contre le vainqueur, leur attira les persécutions qu'on lit dans leur histoire, et dont on ne voit aucun autre exemple avant le christianisme (a).

Chaque religion étant donc uniquement attachée aux lois deTÉtatqui la prescrivait, il n'y avait point d'autre manière de convertir un peuple que de l'asservir, ni d'autres missionnaires que les conquérants ; et l'obligation de changer de culte étant la loi des vaincus, il fallait commencer par vaincre avant d'en parler. Loin que les hommes combattissent pour les dieux, c'étaient, comme dans Homère, les dieux qui combattaient pour les hommes ; chacun demandait au sien la victoire, et la payait par de nouveaux autels. Les Romains, avant de prendre une place, sommaient ses dieux de l'abandonner ; et quand ils laissaient aux Tarentins leurs dieux irrités, c'est qu'ils regardaient alors ces dieux comme soumis aux leurs, et forcés de leur faire hommage. Ils laissaient aux vaincus leurs dieux, comme ils leur laissaient leurs lois. Une couronne au Jupiter du Gapitole était souvent le seul tribut qu'ils imposaient.

Enfin les Romains ayant étendu, avec leur empire,

(a) Il est de la, dernière évidence que la guerre des Phocéens, appelée guerre sacrée, n'était point une guerre de religion; elle avait pour objet de punir des sacrilèges, et non de soumettre des mécréants. (Note de Rousseau.)

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