LIVRE QUATRIÈME
Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaire. L'existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois ; voilà les dogmes positifs (^). Quant aux dogmes négatifs, je les borne à un seul : c'est l'intolérance : elle rentre dans les cultes que nous avons exclus.
Ceux qui distinguent Tintolérance civile et Tintolérance théologique se trompent, à mon avis (*). Ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu'on croit damnés ; les aimer serait haïr Dieu qui les punit ; il faut absolument qu'on les ramène ou qu'on les tourmente. Partout où Tintolérance théo-
mes. On punira cette infidélité comme la cause de leur conduite.
1. La croyance à la Providence, à la vie future et à la sainteté des lois, voilà donc ce qu'il est indispensable d'admettre, selon Rousseau, pour être « bon citoyen et sujet fidèle ». Dans le Manuscrit de Genève, Rousseau ajoute ce développement î « Dans tout État qui peut exiger de ses membres le sacrifice de leur vie, celui qui ne croit point de vie avenir est nécessairement un lâche ou un fou ; mais on ne sait que trop à quel point l'espoir de la vie à venir peut engager un fanatique à mépriser celle-ci ; ôtez ses visions à ce fanatique et donnez-lui ce même espoir pour prix de la vertu, vous en ferez un citoyen » {édit. Dr.-Br. p. 294).
2. L'intolérance civile consiste à attaquer ceux dont nous condamnons les doctrines dans l'exercice de leurs droits de citoyen : par exemple, à entraver leur liberté, confisquer leurs biens, etc. L'intolérance théologique consiste simplement à regarder l'erreur des autres comme un obstacle à leur salut et une cause de damnation. La seconde, dit Rousseau, entraîne nécessairement la première.
logique est admise, il est impossible qu'elle n'ait pas quelque effet civil (a) ; et sitôt qu'elle en a, le souverain n'est plus souverain, même au temporel (*) : dès lors les prêtres sont les vrais maîtres ; les rois ne sont que leurs officiers.
Maintenant qu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus y avoir de religion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n'ont rien de contraire aux devoirs du citoyen. Mais quiconque ose dire : hors
(a) Le mariage, par exemple, étant nn contrat civil, a des effets civils sans lesquels il est même impossible que la société subsiste. Supposons donc qu'un clergé vienne à bout de s'attribuer à lui seul le droit de passer cet acte, droit qu'il doit nécessairement usurper dans toute religion intolérante ; alors, n'est-il pas clair qu^en faisant valoir à propos l'autorité de l'Église il rendra vaine celle du prince, qui n'aura plus de sujets que ceux que le clergé voudra bien lui donner ? (*) Maître de marier ou de ne pas marier les gens, selon qu'ils auront ou n'auront pas telle ou telle doctrine, selon qu'ils admettront ou rejetteront tel ou tel formulaire^ selon qu'ils lui seront plus ou moins dévoués, en se conduisant prudemment et tenant ferme, n'est-il pas clair qu'il disposera seul des héritages, des charges, des citoyens, de VÉtal même, qui ne saurait subsister, n'étant plus composé que de bâtards ? Mais, dira-t-on, l'on appellera comme d'abus, on ajournera, décrétera, saisira le temporel. Quelle pitié ! Le clergé, pour peu qu'il ait, non pas de courage, mais de bon sens, laissera tranquillement appeler, ajourner, décréter, saisir et finira par être le maître. Ce n'est pas, ce me semble, un grand sacrifice d'abandonner une partie quand on est sûr de s'emparer du fouf. (Note de Rousseau, supprimée par lui, au dernier moment, dans la 1" édit. de 1762.)
(^) On sait que cette supposition était une réalité en France jusqu'à la Révolution. C'était une des principales causes qui rendaient intolérable la situation des protestants.
1. L'autorité de la loi se trouve en effet paralysée par ces interventions religieuses, qui altèrent la condition normale des personnes et des biens.