LIVRE PREMIER
ditions pour leur conservation, pour leur bien-être, mais non les donner irrévocablement et sans condition ; car un tel don est contraire aux fins de la nature (*), et passe les droits de la paternité. Il faudrait donc, pour qu'un gouvernement arbitraire {'\ fût légitime, qu'à chaque génération le peuple fût le maître de l'admettre ou de le rejeter ; mais alors ce gouvernement ne serait plus arbitraire.
Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme (^), aux droits de rhumanité,même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est 1 incompatible avec la nature de l'homme ; et c'est \ ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute I liberté à sa volonté. Enfin c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler, d'une part, une autorité absolue et, de l'autre, une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'i>n n'est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger ? Et cette seule condition, sans équivalent, sans échange, n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte ? Car quel droit
1. Rousseau peut ici parler des « fins de la nature » parce qu'il s'agit d'une autorité naturelle. L'autorité paternelle (voir plus haut, chap. n) n'est légitime qu'autant qu'elle s'emploie aux fins de la nature, c'est-à-dire à assurer la vie de l'enfant et à le mettre en état de devenir à son tour un homme libre. Tout acte d'éducation qui détruirait la liberté future de rhommo serait donc immoral et mauvais, contraire non seulement à la justice, mais aussi à la nature.
2. C'est-à-dire un gouvernement entre les mains duquel les citoyens se seraient totalement dépouillés de leurs droits, sans garantie ni compensation.
3. Voir, plus haut, ch. ii, et la Profession de foi du Vicaire savoyard {Emile, IV) : plus que la sensibilité et Tentendement, c'est la volonté libre qui distingue l'espèce humaine.
mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu'il a m^'appartient, et que, son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n'a aucun sens ?
Grotius et les autres tirent de la guerre une autre origine du prétendu droit d'esclavage (^). Le vainqueur ayant, selon eux, le droit de tuer le vaincu, celui-ci peut racheter sa vie aux dépens de sa liberté ; convention d'autant plus légitime qu'elle tourne au profit de tous deux.
Mais il est clair que ce prétendu droit de tuer les vaincus ne résulte en aucune manière de l'état de guerre (").Par cela seul que les hommes, vivant
1. On pourrait regarder cette discussion nouvelle comme une application à un sujet plus particulier des idées précédentes, car ce « prétendu droit d'esclavage > comprend nécessairement deux parties : i» le droit, pour le vainqueur, d'exiger du vaincu l'abandon total de ses droits, — ce qui n'est qu'un cas particulier du droit du plus fort, critiqué dans le chap. précédent ; 2° le droit, pour le vaincu, de racheter sa vie par l'abandon total de sa liberté, ce qui rentre dans le cas d'aliénation volontaire que Rousseau vient de discuter en général. Mais il s'agit de savoir si, comme l'a soutenu Grotius notamment, il n'y a pas dans la guerre un principe juridique original.
2. La démonstration de ce principe, qui va occuper les quatre paragraphes suivants, est subtile et assez obscure; elle rep se pourtant sur une distinction chère à Rousseau, car il l'a plusieurs fois exposée, notamment dans un important fragment du Ms. de Neufchâtcl, intitulé : « Que l'état de guerre naît de l'état social » (Edition Dreyfus-Brisac, app. II). Voici à quoi elle se ramène. — Il ne faut pas confondre la guerre avec les conflits armés de toute sorte qui peuvent surgir entre les hommes. En effet, une lutte quelconque ne confère aucun droit spécial : deux forces sont aux prises, et voilà tout ; or la force ne saurait créer un droit, comme on l'a vu. Aussi, pour qu'on puisse invoquer un prétendu droit de la guerre, il faut réserver ce nom à des conflits dune nature spéciale, à la lutte de deux peuples, de deux êtres moraux, pour modifier un certain état 4e choses. Ce ne sont donc point les individus, en tant que