‹ Du contrat social. Publié avec une introd. et des notes explicativesChapitre 79 sur 235 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ticulier, soit peuple, qui vole, tue ou détient les sujets, sans déclarer la guerre au prince, n'est pas un ennemi, c'est un brigand. Même en pleine guerre, un prince juste s'empare bien, en pays ennemi, dei tout ce qui appartient au public ; mais il respecte la personne et les biens des particuliers ; il respecte i des droits sur lesquels sont fondés les siens. La fin' de la guerre étant la destruction de TÉtat ennemi,' on a droit d'en tuer les défenseurs, tant qu'ils ont les armes à la main ; mais sitôt qu'ils les posent et' se rendent, cessant d'être ennemis ou instruments de l'ennemi, ils redeviennent simplement hommes, et l'on n'a plus de droit sur leur vie. Quelquefois on peut tuer l'Etat sans tuer un seul de ses membres ; or, la guerre ne donne aucun droit qui ne soit nécessaire à sa fin. Ces principes ne sont pas ceux de Grotius ; ils ne sont pas fondés sur des autorités de poètes (^), mais ils dérivent de la nature des choses et sont fondés sur la raison.

A regard du droit de conquête, il n'a d'autre fondement que la loi du plus fort. Si la guerre ne donne point au vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincus, ce droit qu'il n'a pas ne peut fonder celui de les asservir. On n'a le droit de tuer l'ennemi que quand on ne peut le faire esclave ; le droit de le faire esclave ne vient donc pas du droit de le tuer ; c'est donc un échange inique de lui faire acheter au prix de sa liberté sa vie, sur laquelle on n'a aucun droit. En établissant le droit

1. Grotius recourt constamment, en guise d'arguments, à l'autorité de la Bible, des historiens anciens et môme des poètes, Horace, Euripide, Hésiode, Homère, etc.

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de vie et de mort sur le droit d'esclavage, et le droit d'esclavage sur le droit de vie et de mort, n'est-il pas clair qu'on tombe dans le cercle vicieux (*) ?

En supposant même ce terrible droit de tout tuer, je dis qu'un esclave fait à la guerre, ou un peuple conquis, n'est tenu à rien du tout envers son maître, qu'à lui obéir autant qu'il y est forcé. En prenant un équivalent à sa vie, le vainqueur ne lui en a point fait grâce : au lieu de le tuer sans fruit, il l'a tué utilement. Loin donc qu'il ait acquis sur lui nulle autorité jointe à la force, l'état de guerre subsiste entre eux comme auparavant; leur relation même en est l'effet, et Fusage du droit de la guerre ne suppose aucun traité de paix. Ils ont fait une convention, soit (') ; mais cette convention, loin de détruire l'état de guerre, en suppose la continuité.

Ainsi, de quelque sens qu'on envisage les choses, le droit d'esclavage est nul, non seulement parce qu'il est illégitime, mais parce qu'il est absurde et ne signifie rien. Ces mots esclavage et droit sont contradictoires ; ils s'excluent mutuellement. Soit d'un homme à un homme, soit d'un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé : « Je

1. Les logiciens nomment cercle vicieux un raisonnement qui prouve une proposition par une seconde et celle-ci par la première.

2. Le maître a dit : « Je pourrais te tuer, puisque je suis le plus fort ; je te fais grâce de la vie, à condition que ta personne m'appartiendra et que tu m'obéiras absolument. > En acceptant cette convention, l'esclave n'a fait que céder à la force. Dès que la force sera de son côté, la convention perdra naturellement toute sa valeur. Un tel pacte ne fait donc vraiment que continuer l'état de guerre.

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