‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 115 sur 149 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

santé du corps politique. Plus le concert règne dans les assemblées, c’est-à-dire plus les avis approchent de l’unanimité, plus aussi la volonté générale est dominante ; mais les longs débats, les dissensions, le tumulte, annoncent l’ascendant des intérêts particuliers et le déclin de l’Etat ( 1 ).

Ceci paraît moins évident, quand deux ou plusieurs ordres entrent dans sa constitution, comme à Rome les patriciens et les plébéiens, dont les querelles troublèrent souvent les comices, même dans les plus beaux temps de la république ; mais cette exception est plus apparente que réelle ; car alors, par le vice inhérent au corps politique, on a, pour ainsi dire, deux États en un ; ce qui n’est pas vrai des deux ensembles est vrai de chacun séparément. Et en effet, dans les temps même les plus orageux, les plébiscites du peuple, quand le sénat ne s’en mêlait pas, passaient toujours tranquillement et à la grande pluralité des suffrages ; les citoyens n’ayant qu’un intérêt, le peuple n’avait qu’une volonté.

A l’autre extrémité du cercle, l’unanimité revient : c’est quand les citoyens, tombés dans la servitude, n’ont plus ni liberté ni volonté. Alors la crainte et la flatterie changent en acclamations les suffrages ; on ne délibère plus, on adore ou l’on maudit. Telle était la vile manière d’opiner du sénat sous les empereurs. Quelquefois cela se faisait avec des précautions ridicules. Tacite observe (2) que, sous Othon, les sénateurs, accablant Vitellius d’exécra-

(’) Rousseau ne semble pas avoir prévu, et encore moins avoir admis, que la vie normale d’un peuple prospère fût compatible avec l’antagonisme de plusieurs partis.

(2) Tacite, Hist., I, 85.

tions, affectaient de faire en même temps un bruit épouvantable, afin que, si par hasard il devenait le maître, il ne pût savoir ce que chacun d’eux avait dit.

De ces diverses considérations naissent les maximes sur lesquelles on doit régler la manière de compter les voix et de comparer les avis, selon que la volonté générale est plus ou moins facile à connaître, et l’Etat plus ou moins déclinant.

Il n’y a qu’une seule loi qui, par sa nature, exige un consentement unanime : c’est le pacte social ; car l’association civile est l’acte du monde le plus volontaire ; tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l’assujettir sans son aveu. Décider que le fils dun esclave naît esclave, c’est décider qu’il ne naît pas homme.

Si donc, lors du pacte social, il s’y trouve des opposants, leur opposition n’invalide pas le contrat, elle empêche seulement qu’ils n’y soient compris ; ce sont des étrangers parmi les citoyens (1). Quand l’État est institué, le consentement est dans la résidence; habiter le territoire, c’est se soumettre à la souveraineté (a).

P) On trouve, dans les fragments qui accompagnent le Projet de Constitution pour la Corse , ce curieux passage : « Corses, faites silence : je vais parler au nom de tous. .. Que ceux qui ne consentiront pas s’éloignent , et que ceux qui consentent lèvent la main. » Suit alors la formule de serment du pacte social (p. 116)

[a) Ceci doit toujours s’entendre d’un État libre; car d’ailleurs la famille, les biens, le défaut d’asile, la nécessité, la violence, peuvent retenir un habitant dans le pays malgré lui; et alors son séjour seul ne suppose plus son consentement au contrat ou à la violation du contrat. ( Note de Rousseau ). — L’émigration est donc un droit.

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