‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 120 sur 149 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

est d’autant meilleure que les actes en sont moins multipliés (1).

Dans toute véritable démocratie, la magistrature n’est pas un avantage, mais une charge onéreuse qu’on ne peut justement imposer à un particulier plutôt qu’à un autre. La loi seule peut imposer cette charge à celui sur qui le sort tombera : car alors, la condition étant égale pour tous et le choix ne dépendant d’aucune volonté humaine, il n’y a point d’application particulière qui altère l’universalité de la loi.

Dans l’aristocratie, le prince choisit le prince, le gouvernement se conserve par lui-même, et c’est là que les suffrages sont bien placés (2).

L’exemple de l’élection du doge de Venise confirme cette distinction, loin de la détruire ; cette forme mêlée (3) convient dans un gouvernement mixte. Car c’est une erreur de prendre le gouvernement de Venise pour une véritable aristocratie. Si le peuple n’y a nulle part au gouvernement, la noblesse

(’) Le tirage au sort des magistrats réduit en effet au minimum l’intervention du peuple dans l’administration, intervention qui ne peut être fréquente sans inconvénients, car le peuple a bien plus de difficultés à prendre les décisions particulières qui constituent les actes d’administration qu’à édicter des lois générales. Voir II, vi et III, xvn.

(2) L’élection des chefs étant un acte d’administration et non de souveraineté, comme Rousseau vient encore une fois de le répéter, les magistrats, déjà investis du pouvoir exécutif par le souverain, y peuvent seuls procéder. C’est

^donc toujours un corps de magistrats, ou prince, qui désignera les magistrats suprêmes, ou prince. A ce régime convient donc l’élection. Voir III, v.

(3) Comme on l’a vu à la page précédente, l’élection y est associée au tirage au sort.

y est peuple elle-même. Une multitude de pauvres Barnabotes O n’approcha jamais d’aucune magistrature, et n’a de sa noblesse que le vain titre d’excellence et le droit d’assister au grand Conseil. Ce grand Conseil étant aussi nombreux que notre Conseil général à Genève (2), ses illustres membres n’ont pas plus de privilèges que nos simples citoyens. Il est certain qu’ôtant l’extrême disparité des deux républiques, la bourgeoisie de Genève représente exactement le patriciat vénitien ; nos natifs et habitants représentent les citadins et le peuple de Venise ; nos paysans représentent les sujets de terre ferme ; enfin, de quelque manière que l’on considère cette république, abstraction faite de sa grandeur, son gouvernement n’est pas plus aristocratique que le nôtre. Toute la différence est que, n’ayant aucun chef à vie, nous n’avons pas le même besoin du sort.

Les élections par le sort auraient peu d’inconvénients dans une véritable démocratie, où, tout étant égal aussi bien par les mœurs et par les talents que par les maximes et par la fortune, le choix deviendrait presque indifférent. Mais j’ai déjà dit qu’il n’y avait point de véritable démocratie.

Quand le choix et le sort se trouvent mêlés, le premier doit remplir les places qui demandent des talents propres, telles que les emplois militaires ;

(q Je n’ai pu trouver l’explication précise de ce terme. Voltaire reproche à Rousseau ( Idées républicaines , xxxv, éd. Garnier, t. 24, p. 421) d’avoir appliqué aux nobles Vénitiens « le terme méprisant de barnabotes », mais il 11e l’explique pas davantage.

(2) Le conseil général de Genève, qui comprenait tous les citoyens et bourgeois, n’a jamais, au xviue siècle, compté plus de 1600 membres.

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