‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 125 sur 149 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

connaît le goût des premiers Romains pour la vie champêtre. Ce goût leur venait du sage instituteur qui unit à la liberté les travaux rustiques et militaires, et relégua, pour ainsi dire, à la ville les arts, les métiers, l’intrigue, la fortune et l’esclavage.

Ainsi, tout ce que Rome avait d’illustre vivant aux champs et cultivant la terre, on s’accoutuma à ne chercher que là les soutiens de la république. Cet état, étant celui des plus dignes patriciens, fut honoré de tout le monde ; la vie simple et laborieuse des villageois fut préférée à la vie oisive et lâche des bourgeois de Rome, et tel n’eût été qu’un malheureux prolétaire à la ville qui, laboureur aux champs, devint un citoyen respecté. Ce n’est pas sans raison, disait Varron, que nos magnanimes ancêtres établirent au village la pépinière de ces robustes et vaillants hommes qui les défendaient en temps de guerre et les nourrissaient en temps de paix. Pline dit positivement que les tribus des champs étaient honorées à cause des hommes qui les composaient ; au lieu qu’on transférait par ignominie dans celles de la ville les lâches qu’on voulait avilir. Le Sabin Appius Claudius, étant venu s’établir à Rome, y fut comblé d’honneurs et inscrit dans une tribu rustique, qui prit dans la suite le nom de sa famille. Enfin, les affranchis entraient tous dans les tribus urbaines, jamais dans les rurales, et il n’y a pas, durant toute la république, un seul exemple d’aucun de ces affranchis parvenu à aucune magistrature, quoique devenu citoyen.

Cette maxime était excellente, mais elle fut poussée si loin qu’il en résulta enfin un changement, et certainement un abus dans la police.

Premièrement, les censeurs, après s’être arrogé longtemps le droit de transférer arbitrairement les citoyens d’une tribu à l’autre, permirent à la plupart de se faire inscrire dans celle qui leur plaisait; permission qui, sûrement, n’était bonne à rien et ôtait un des grands ressorts de la censure. De plus, les grands et les puissants se faisant tous inscrire dans les tribus de la campagne, et les affranchis devenus citoyens restant avec la populace dans celles de la ville, les tribus, en général, n’eurent plus de lieu ni de territoire, mais toutes se trouvèrent tellement mêlées qu’on ne pouvait plus discerner les membres de chacune que par les registres ; en sorte que l’idée du mot tribu passa ainsi du réel au personnel (*), ou plutôt devint presque une chimère.

Il arriva encore que les tribus de la ville, étant plus à portée, se trouvèrent souvent les plus fortes dans les comices et vendirent l’Etat à ceux qui daignaient acheter les suffrages de la canaille qui les composait.

A l’égard des curies, l’instituteur (2) en ayant fait dix en chaque tribu, tout le peuple romain, alors renfermé dans les murs de la ville, se trouva composé de trente curies, dont chacune avait ses temples, ses dieux, ses officiers, ses prêtres et ses fêtes, appelées compitalia , semblables aux paganalia qu’eurent dans la suite les tribus rustiques.

(*) La composition des tribus, d’abord déterminée par le domicile réel, le fut ensuite et de plus en plus par la fortune et par le choix, c’est-à-dire par des considérations personnelles. — En fait, les attributions de l’assemblée par tribus allèrent en augmentant avec le progrès de la démocratie.

(2) Romulus.

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