LIVRE QUATRIÈME
que c’était par cela même que chaque Etat, ayant son culte propre aussi bien que son gouvernement, ne distinguait point ses dieux de ses lois. La guerre politique était aussi théologique ; les départements des dieux étaient, pour ainsi dire, fixés par les bornes des nations. Le dieu d’un peuple n’avait aucun droit sur les autres peuples. Les dieux des païens n’ctaient point des dieux jaloux ; ils partageaient entre eux l’empire du monde. Moïse même et le peuple hébreu se prêtaient quelquefois à cette idée en parlant du dieu d’Israël. Ils regardaient, il est vrai, comme nuis les dieux des Chananéens, peuples proscrits, voués à la destruction, et dont ils devaient occuper la place ; mais voyez comment ils parlaient des divinités des peuples voisins qu’il leur était défendu d’attaquer : « La possession de ce qui appartient à Chamos, votre dieu, disait Jeplité aux Ammonites, ne vous est-elle. pas légitimement due? Nous possédons au même titre les terres que notre dieu vainqueur s’est acquises (a). » C’était là, ce me semble, une parité bien reconnue entre les droits de Chamos et ceux du dieu d’Israël.
Mais quand les juifs, soumis aux rois de Babylone, et dans la suite aux rois de Syrie, voulurent s’obstiner à ne reconnaître aucun autre dieu que le leur, ce refus, regardé comme une rébellion contre
(a) « Nonne ea quæ possidet Chamos, deus tuus, tibi jure debentur? » Tel est le texte de la Vulgate. Le P. de Carrières a traduit : « Ne croyez-vous pas avoir droit de posséder ce qui appartient à Chamos, votre dieu? » J’ignore la force du texte hébreu; mais je vois que, dans la Vulgate, Jephté reconnaît positivement le droit du dieu Chamos, et que le traducteur français affaiblit cette reconnaissance par un selon vous qui n'est pas dans le latin. {Note de Rousseau).
le vainqueur, leur attira les persécutions cju’on lit dans leur histoire, et dont on ne voit aucun autre exemple avant le christianisme (< a ).
Chaque religion étant donc uniquement attachée aux lois de l’Etat qui la prescrivait, il n’y avait point d’autre manière de convertir un peuple que de l’asservir, ni d’autres missionnaires que les conquérants ; et l’obligation de changer de culte étant la loi des vaincus, il fallait commencer par vaincre avant d’en parler. Loin que les hommes combattissent pour les dieux, c’étaient, comme dans Homère, les dieux qui combattaient pour les hommes ; chacun demandait au sien la victoire, et la payait par de nouveaux autels. Les Romains, avant de prendre une place, sommaient ses dieux de l’abandonner; et quand ils laissaient aux Tarentins leurs dieux irrités, c’est qu’ils regardaient alors ces dieux comme soumis aux leurs, et forcés de leur faire hommage. Ils laissaient aux vaincus leurs dieux, comme ils leurs laissaient leurs lois. Une couronne au Jupiter du Capitole était souvent le seul tribut qu'ils imposaient.
Enfin les Romains ayant étendu, avec leur empire, leur culte et leurs dieux, et ayant souvent euxmêmes adopté ceux des vaincus, en accordant aux uns et aux autres le droit de cité, les peuples de ce vaste empire se trouvèrent insensiblement avoir des multitudes de dieux et de cultes, à peu près les mêmes partout; et voilà comment le paganisme ne fut enfin
(a) Il est de la dernière évidence que la guerre des Phocéens, appelée guerre sacrée , n’était point une guerre de religion; elle avait pour objet de punir des sacrilèges, et non de soumettre des mécréants. (Note de Rousseau).