QUE LA SOUVERAINETÉ EST INALIÉNABLE
La première et la plus importante conséquence des principes ci-devant établis est que la volonté générale peut seule diriger les forces de l’État selon la fin de son institution, qui est le bien commun ; car si l’opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés, c’est l’accord de ces mêmes intérêts qui l’a rendu possible. C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social ; et s’il n’y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s’accordent, nulle société ne saurait exister. Or c’est uniquement sur cet intérêt commun (4) que la société doit être gouvernée.
Je dis donc que la souveraineté (2), n’étant que l’exercice de la volonté générale, ne peut jamais
(*) Cet intérêt commun est l’objet de la volonté générale, et c’est de celle-ci que le souverain tire toute sa «puissance.
(2) La souveraineté, c’est-à-dire l’autorité suprême.
s’aliéner, et que le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même : le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté.
En elfet, s’il n’est pas impossible qu’une volonté particulière s’accorde sur quelque point avec la volonté générale, il est impossible au moins que cet accord soit durable et constant ; car la volonté particulière tend, par sa nature, aux préférences, et la volonté générale à l’égalité (1). Il est plus impossible encore qu’on ait un garant de cet accord ; quand même il devrait toujours exister (2), ce ne ne serait pas un effet de l’art, mais du hasard. Le souverain peut bien dire : « Je veux actuellement ce que veut un tel homme, ou du moins ce qu’il dit vouloir ; » mais il ne peut pas dire : « Ce que cet homme voudra demain, je le voudrai encore ; » puisqu’il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l’avenir, et puisqu’il ne dépend d’aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l’être qui veut. Si donc le peuple promet simplement d’obéir, il se dissout par cet acte (3),
P) L’individu, en tant qu’il oublie l’intérêt commun pour songer à son intérêt propre, cherchera ce qui lui est avantageux au détriment d’autrui. Mais la volonté générale ne peut vouloir que des conditions égales pour tous. — Voir plus loin, chap. m.
(2) Une faute de ponctuation, reproduite par toutes les éditions, même par celle de M. Dreyfus-Brisac, rendait cette phrase inintelligible : on mettait une « virgule » après accord et « point et virgule » après exister. Le sens me paraît exiger évidemment la correction ci-dessus.
(3) En déléguant ses pouvoirs à un mandataire d’une façon durable et indéterminée, le peuple s’engagerait donc