‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 95 sur 149 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

encore en s’étendant (*), sa force deviendrait tout a fait nulle, et il subsisterait encore moins. Il faut donc remonter et serrer le ressort à mesure qu’il cède : autrement l’Etat qu’il soutient tomberait en ruine (2).

Le cas de la dissolution de l’Etat peut arriver de deux manières.

Premièrement, quand le prince n’administre plus l’État selon les lois, et qu’il usurpe le pouvoir souverain. Alors, il se fait un changement remarquable : c’est que, non pas le gouvernement, mais l’Etat se resserre ; je veux dire que le grand État se dissout, et qu’il s’en forme un autre dans celui-là, composé seulement des membres du gouvernement, et qui n’est plus rien au reste du peuple que son maître et son tyran (3). De sorte qu’à l’instant que le gouvernenement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu ; et tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés, mais non pas obligés d’obéir (4).

• (*) Car la puissance active du gouvernement est en raison inverse du nombre de ses membres (in, n).

(2) Il ne s’agit, dans tout ce passage, que de l’évolution vers laquelle tendent les gouvernements, en vertu d’une « inclination naturelle ». Mais le souverain reste toujours maître de réagir contre cette tendance, car il a le droit de « limiter, modilier et reprendre quand il lui plaît » l’autorité qu’il a confiée au prince, son délégué (III, 1), et Rousseau, un peu plus loin (III, xvm), étudiera les moyens de lui assurer l’exercice efficace de ce droit.

(3) Car l’État est nécessairement composé des membres du souverain et de ceux-là seuls. Si les citoyens perdent leur souveraineté, ils disparaissent de l’État, ou plutôt l’État s’anéantit.

(4; On pourrait même ajouter qu’ils sont « obligés » de

Le même cas arrive aussi quand les membres du gouvernement usurpent séparément le pouvoir qu’ils ne doivent exercer qu’en corps ; ce qui n’est pas une moindre infraction des lois et produit encore un plus grand désordre. Alors on a, pour ainsi dire, autant de princes que de magistrats, et l’État, non moins divisé que le gouvernement, périt ou change de forme.

Quand l’État se dissout, l’abus du gouvernement, quel qu’il soit, prend le nom commun d'anarchie (1). En distinguant, la démocratie dégénère en ochlocratie , l’aristocratie en oligarchie (2) ; j’ajouterais que la royauté dégénère en tyrannie; mais ce dernier mot est équivoque et demande explication.

Dans le sens vulgaire, un tyran est un roi qui gouverne avec violence et sans égard à la justice et aux lois. Dans le sens précis, un tyran est un particulier qui s’arroge l’autorité royale sans y avoir droit. C’est ainsi que les Grecs entendaient ce mot de tyran : ils le donnaient indifféremment aux bons et aux mauvais princes, dont l’autorité n’était pas

résister et proclamer le devoir de l’insurrection en présence d’un coup d’état. Si Rousseau ne le fait pas ici, c’est peut-être parce qu’il ne croit pas qu’un peuple puisse reconquérir sa liberté, quand il se l’est laissé ravir. Cf. II, vin.

(q On dit plutôt aujourd’hui que Y anarchie est l’absence de gouvernement. Mais les gouvernements qu’étudie ici Rousseau peuvent être dits anarchiques parce qu’ils n’ont plus de pouvoir légitime, ayant tranché le lien qui les faisait dépendre du souverain.

(2) Ochlocratie , gouvernement de la populace ; oligarchie y gouvernement du petit nombre. — Ces mots ont reçu de l’usage une signification défavorable.

Page 1