‹ Du contrat social [Texte imprimé]Chapitre 97 sur 149 · DE LA MORT DU CORPS POLITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA MORT DU CORPS POLITIQUE

Telle est la pente naturelle et inévitable des gouvernements les mieux constitués. Si Sparte et Rome ont péri, quel Etat peut espérer de durer toujours? Si nous voulons former un établissement durable, ne songeons donc point à le rendre éternel. Pour réussir, il ne faut pas tenter l’impossible, ni se flat-

(a) « Omnes enim et habentur et dicuntur tyranni, qui potestate utuntur perpétua in ea civitate quæ libertate usa est. » (Corn. Nep., in Miltiad ., c. 8). Il est vrai qu’ Aristote (Mor. Nicom. liv. VIII, c. x) distingue le tyran du roi, en ce que le premier gouverne pour sa propre utilité et le second seulement pour l’utilité des sujets; mais, outre que généralement tous les auteurs grecs ont pris le mot tyran dans un autre sens, comme il paraît surtout par le Hiéron de Xénophon, il s’ensuivrait de la distinction d’Aristote que, depuis le commencement du monde, il n’aurait pas encore existé un seul roi. (Note de Rousseau ):

ter de donner à l’ouvrage des hommes une solidité que les choses humaines ne comportent pas.

Le corps politique, aussi bien que le corps de l’homme, commence à mourir dès sa naissance, et porte en lui-même les causes de sa destruction. Mais l’un et l’autre peuvent avoir une constitution plus ou moins robuste et propre à le conserver plus ou moins longtemps. La constitution de l’homme est l’ouvrage de la nature : celle de l’Etat est l’ouvrage de l’art (1). Il ne dépend pas des hommes de prolonger leur vie ; il dépend d’eux de prolonger celle de l’Etat aussi loin qu’il est possible, en lui donnant la meilleure constitution qu’il puisse avoir. Le mieux constitué finira, mais plus tard qu’un autre, si nul accident imprévu n’amène sa perte avant le temps.

Le principe de la vie politique est dans l’autorité souveraine. La puissance législative est le cœur de l’État ; la puissance exécutive en est le cerveau, qui donne le mouvement à toutes les parties. Le cerveau peut tomber en paralysie et l’individu vivre encore. Un homme reste imbécile et vit ; mais sitôt que le cœur a cessé ses fonctions, l’animal est mort.

Ce n'est point par les lois que l’État subsiste, c’est par le pouvoir législatif (2). La loi d’hier

I1) Gela ne veut pas dire cependant qu’un État soit une œuvre entièrement artificielle. Les termes du contrat social sont déterminés, comme on l’a vu, par la nature des choses. Mais la constitution qui règle la forme de cet État dépend de la volonté du souverain, et, comme toute œuvre d’art, elle est plus ou moins parfaite selon qu’elle est plus ou moins adaptée aux conditions naturelles.

(2) Une loi n’est obligatoire que si le peuple a toujours le pouvoir de la modifier ; cela seul prouve qu’elle continue à répondre à sa volonté. Le consentement, «exprès ou tacite, du souverain est toujours l’unique fondement de l’autorité de la loi.

L1VKE TROISIÈME

n’oblige pas aujourd’hui ; mais le consentement tacite est présumé du silence, et le souverain est censé confirmer incessamment les lois qu’il n’abroge pas, pouvant le faire. Tout ce qu’il a déclaré vouloir une fois, il le veut toujours, à moins qu’il ne le révoque.

Pourquoi donc porte-t-on tant de respect aux anciennes lois? C’est pour cela même. On doit croire qu’il n’y a que l’excellence des volontés antiques qui les ait pu conserver si longtemps : si le souverain ne les eût reconnues constamment salutaires, il les eût mille fois révoquées. Voilà pourquoi, loin de s’affaiblir, les lois acquièrent sans cesse une force nouvelle dans tout Etat bien constitué ; le préjugé de l’antiquité (*) les rend chaque jour plus vénérables : au lieu que, partout où les lois s’affaiblissent en vieillissant, cela prouve qu’il n’y a plus de pouvoir législatif et que l’Etat ne vit plus.

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