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C’est même dans ces rapports, que les régents firent preuve à la fois d’énergie et de prudence en résistant aux demandes d’emprunts trop répétées du gouvernement.
En quittant Paris, Cuvier, le sous-gouverneur de la Banque avait été autorisé à ouvrir un crédit de i5o millions à la délégation de Tours. Ce crédit s’épuisa rapidement et Gambetta réclama de nouvelles avances. Cuvier, après avoir consenti un nouveau crédit de loo millions, ne voulut point transgresser les ordres qui lui avaient été donnés ; il refusa énergiquement et donna sa démission.
La délégation de Tours demandait un nouveau prêt de loo millions. Le souvenir des assignats suffisait aux régents pour ne pas accorder, avec trop de facilité, les subsides demandes. M. Picard, gouverneur de la Banque, consentit un nouveau prêt, à condition que la responsabilité de cette autorisation retombât sur tout le gouvernement. La Banque ne refusait pas
de secourir 1 Etat ; elle ne faisait que se garantir.
Les avances continuèrent, toujours consenties par les régents avec la même sagesse. 11 est inutile de faire l’iiisloire de ces emprunts, ils sont assez connus. Ce qu'il importe de taire ressortir, c’est la conduite de la Banque pendant cette période. Sans sa résistance au gouvernement, nous aurions eu à nouveau le spectacle d’un papier sans valeur, parce que trop abondant. Celle résistance donna même à Gambetta
l’idée de fabriquer des billets d’État. Mais, d’un autre côté, nous devons reconnaître que si la France put sortir indemne de la crise, c’est à la Banque qu’elle le doit. Thiers le proclama dans de nombreux discours: « La Banque, dit-il, a contribué par son dévouement à sauver le pays ; pendant plusieurs mois, la France n’a vécu que de ses secours. Eh bien, nous n’avons que des actions de grâces à rendre à la Banque. Elle était comme tout le pays sous la dépendance de la nécessité et, dans son dévouement, il faut le reconnaître, il y avait sa part du sentiment qui nous animait tous: elle n’était plus la Banque; elle était un corps de citoyens qui se seraient crus criminels s ils avaient refusé au pays les ressources indispensables pour vivre ».
Grâce à celte attitude de la Banque, le billet fut peu déprécié, malgré les 3 milliards qui étaient en circulation. Une loi avait fixé le maximum d’émission à 3 milliards 200 millions; mais ce chiffre ne fut jamais atteint, La prime de l’or sur le billet fut insignifiante à peine 3 ou 4/000, sauf au mois d’octobre 18^1, où elle atteignit 20 0/0. La valeur du papier faiblit également lors du paiement de l’indemnité, mais elle remonta très vite. Peu à peu, la Banque revint aux paiements en espèces. Les écus de 5 francs reparurent au mois de novembre 1873, puis ce fut le tour, l’année suivante, des pièces de 20 francs. On constate même en 1877, une prime des billets sur
l’or. Le cours forcé fut aboli officiellement en janvier 1878. Cette mesure n’eut aucun des effets funestes que nous avons constaté dans d’autres pays, elle passa inaperçue, car jamais le besoin de métaux précieux ne se fit sentir.
Pour terminer, disons quelques mots de certaines mesures analogues au cours forcé qui furent prises dans quelques villes de province. Nous avons vu que la circulation fiduciaire avait été unifiée par la fusion dans la Banque de France de ses succursales. Les billets départementaux n’existaient plus. Pourtant, les nécessités exigèrent dans certaines villes la création d’un papier local, notamment à Belfort, lors du siège que cette ville eut à soutenir en 1870. Les caisses publiques s’étaient vidées peu à peu par suite de la cessation des recettes ; d’autre part l’investisseuient empêchait toute entrée du numéraire. Ou dût avoir recours k la création d’un papier-monnaie désigné sous le nom de bons de siège, qui permit de payer la solde des ofiiciers et de la troupe. Le préfet rendit un arrêté dont nous extrayons ces quelques passages :
Considérant que, depuis le 3 novembre i8;^o, époque à laquelle a commencé V investissement de la place, les communications entre Belfort et l'extérieur ont été complètement interrompues, et qu'en conséquence,l'encaisse métallique existant dans les caisses
publiques s’est peu à peu épuisé sans pouvoir être renouvelé.
Considérant que, dans l'intérêt des échanges, il est également nécessaire de remédier aux inconvénients qui résulteraient d'un manque presque complet de monnaie courante ; qu'il est en conséquence opportun démettre une quantité déterminée de bons, tenant lieu de coupure des billets de la Banque de France, dont la nécessité a été reconnue par la loi du 1 2 août 18 yo.
Pour ces différentes raisons, on émit une certaine ({uautité de bons de siège garantie par une quantité de billets de banque de valeur égale. L’arrêté se tei minait en déclarant que les bons de siège seraient soumis aux mêmes règles que les billets de banque, par conséquent, au cours forcé.
xV la fin du siège, l’administration des finances échangea ces bons à la Recette particulière contre des
billets de banque. Tous furent intégralement remboursés.
Nous avons terminé notre étude sur le cours forcé. Quelle conclusion pouvons-nous en tirer ? Il est certain que cette mesure ne doit pas être décrétée au
forcé par lui-même n'esl pas une mesure dangereuse. Tout dépend de la façon dont on l’applique. Pour- (juoi les assignats ruinèrent-ils la France? C’est, nous l’avons vu, parce que le gouvernement d’alors ne sut pas observer les principes les plus élémentaires que lui commandait la science économique. Quelle fut, au eonlraire, la raison de la fermeté des billets
en 1870 ? C’est évidemment la sagesse de l’Etat et la prudenee de la banque. En établissant le cours forcé, le gouvernement avait fait prévoir qu’il serait de courte durée. Le public était donc rassuré sur ce point et n’avait pas à craindre eomnie dans d’autres pays un avenir dangereux et plein d’inquiétudes.
De plus, la situation delà banque était plus prospère que jamais ; ajoutons que l’expérlenee de cours forcé en 1848 rassurait tous les esprits. Enfin, la circulation de 3 milliards en billets n’était pas audessus des besoins du pays, car le paiement de l’indemnité de guerre avait fait disparaître une partie du numéraire.
Reconnaissons pourtant que la bonne tenue des billets tînt beaucoup aux circonstances économiques. Malgré la guerre, la situation commerciale ne faisait que prospérer, et l’excédent des exportations s'accroissait. C’est ce qui permit au pays de solder l’indemnité de guerre sans faire sortir beaucoup de numéraire.
Quatre milliards furent payés en papier de change.
Nous dirons donc, en terminant, que le cours forcé, pour être applicable sans danger exige à la fois une grande prudence et une situation économique favorable. Ajoutons-y une dernière condition : l’indépendance de la banque vis-à-vis de l’État. Que de désastres aurions-nous eu peut-être à enregistrer si, en 1870, Cuvier n’avait pas su résister aux ordres de Gambetta ?
Tu : le Doyen,