DE LA SECONDE EDITION
C'est à peine une seconde édition que ce livre. Tiré à quelques exemplaires, il fut donné, il y a plusieurs années, de la main à la main, à quelques personnes, et cette espèce de publicité intime et mystérieuse lui porta bonheur. La grande, qu'on ose aujourd'hui, lui sera-t-elle aussi favorable?... Le hruit, cette chose légère, est comme les femmes : il vient quand on a l'air de fuir. Daiis ce diable de monde, peut-être que le meilleur moyen de se faire du succès serait d'organiser des indiscrétions.
Mais l'auteur n'avait pas tant de profondeur quand il publia cette babiole. Alors, il se préoccupait asse^peu de choses et de bruit littéraires. Ah!
bien oui ! il avait d'autres toilettes à faire que celles de sa pensée, et d'autres soucis que d'être lu. Les soucis de ce temps-là, du reste, il s'en moque très bien aujourd'hui; car voilà la vie! N'eit-elle pas toute dans cet échange, qui recommence toujours, d'un souci contre une moquerie?... L'auteur du Dandysme et de Georges Brummell n'était pas un Dandy (et la lecture de ce livre montrera suffisamment pourquoi), mais il était à cette époque de la jeunesse qui faisait dire à Lord Byron, avec sa mélancolique ironie : « Quand j'étais un beau aux cheveux bouclés )>...; et à ce moment-là, la gloire elle-même ne pèserait pas une de ces boucles ! Il écrivit donc, sans prétention d'auteur, — il en avait d'autres, soye:^ tranquille! le diable n'y perdait rien, — ce tout petit livre, uniquement pour se faire plaisir à lui-même et aux trente personnes, ces amis inconnus, dont on n'est pas très sûr, et qu'on ne peut guères, sans fatuité, se vanter d'avoir à Paris. Comme il n'en manquait pas (de fatuité), il crut les avoir, et de fait il les eut. Qu'on lui permette de le dire, car il est devenir modeste, il eut sa trentaine de lecteurs pour sa trentaine d'exemplaires. Ce ne fut pas le Combat, mais la sympathie des Trente !
Si le livre en question avait été sur quelque grande chose ou sur quelque grand homme, pas d: doute qu'il n'eîlt sombré net, avec ses quelques exemplaires, dans ce silence de l'inattention qui est dû et toujours payé à ce qui est grand par ce
qui est petit; mais il était sur un homme frivole et qui avait passé pour le type le plus accompli de la frivolité élégante, dans une société difficile. Or tout le monde, dans le monde, se croit ou veut être élégant. . . Ceux même qui y ont renoncé veulent au moins s'y connaître, et voilà pourquoi il fut lu. Des sots, que je ne nommerai pas, se vaquèrent de l'avoir compris. Moi, f affirme à mon éditeur qu'ils l'achèteront. Fatuité de partout ! La fatuité, qui a fait le premier succès, fera le second de cette chosette, sur la première page de laquelle on a été tenté d'écrire cette impertinence : « D'un fat, par un fat, à des fats » ; car tout fait glace aux fats, et ceci est un miroir pour eux. Beaucoup viendront se regarder là dedans et y peigner leur moustache : les uns pour s'y reconnaître, et les autres pour s'y faire. . . Brummells !
Il est vrai que ce sera inutile. On ne se fait pas Brunimell. On l'est ou on ne l'est pas. Souverain futile d'un monde futile, Brummell a son droit divin et sa raison d'être comme les autres rois. Seulement, puisqu'on a fait croire dans ces derniers temps à ces badauds de peuples qu'ils étaient souverains, pourquoi les populaces de salon n'auraientelles pas leurs illusions, comme les populaces de la rue ?
Et d'autant que ce petit livre les en guérira. Elles y verront que Brummell était une individualité des plus rares, qui s'était donné uniquement la peine de naître, mais à qui, pour se développer,
il fallait encore l'avantage d'une société très aristocratiquement compliquée. Elles y verront ce qu'il faut de choses... qu'elles n'ont pas, pour être Brummell! L'auteur du Dandysme a essayé de faire le compte de ces choses : riens tout-puissants par lesquels on ne gouverne pas que des femmes ; mais il savait bien, en le faisant, que ce n'était pas un livre de conseil que son livre, et que les Machiavels de l'élégance seraient encore plus niais que les Machiavels de la politique... qui le sont déjà tant! Il savait enfin qu'il n'y avait là qu'un morcelet d'histoire, un fragment archéologique, bon à mettre, comme une cxiriosité, sur la toilette d'or des fats de l'avenir, — s'ils en ont; car le Progrès, qui est en train, avec son économie politique et sa division territoriale, de faire dé la race humaine une race de pouilleux, ne détruira pas les fats, mais pourrait lien supprimer leurs toilettes à la d'Orsay, — comme inégalitaires et scandaleuses.
Dans tous les cas, voici le livre, tel qu'il a été écrit. On n'en a rien modifié, rien ejfacé. On y a seulement piqué, çà et là, une ou deux notes. La gravité de son temps, qui l'a fait souvent rire, n'a pas asse^ atteint l'auteur du Dandysme pour qu'il regarde ce petit livre, léger de ton, peut-être (il le voudrait bien, il n'est pas dégoûté!), comme une fredaine de sa jeunesse, et pour s'en excuser aujourd'hui. Par exemple ! non ! Il serait même bien capable, si on le poussait, de soutenir aux plus hauts encornés parmi messieurs les Graves que son livre
est aussi sérieux que tout autre livre d'histoire. En effet, que voit-on ici, à la clarté de cette Ueuette ?... L'homme et sa vanité, le raffinement social et des influences très réelles, quoique incompréhensibles à la Raison toute seule, cette grande sotte! mais d'autant plus attirantes qu'elles sont plus difficiles à comprendre et à pénétrer. Or, quoi de plus grave que tout cela, même au point de vue supérieur de ceux-là qui sont le plus détachés et détournés du monde, de ses pompes et de ses œuvres, et qui en ont le plus méprisé le néant?... Interroge:i-les ! Est- ce qu'à leurs yeux toutes les vanités ne se valent pas, quelque nom qu'elles portent et quelque siniagrée qu'elles fassent ? Si le Dandysme avait existé de son temps, Pascal, qui fut un Dandy comme on peut l'être en France, aurait donc pu en écrire l'histoire avant d'entrer à Port-Royal : Pascal, l'homme au carrosse à six chevaux ! Et Rancé, un autre tigre d'austérité, avant de s'enfoncer dans les jungles de sa Trappe, nous aurait peut-être traduit le capitaine Jesse* au lieu de nous traduire Anacréon; car Rancé fut un Dandy aussi, — un Dandy prêtre, ce qui est plus fort qu'un Dandy mathématicien. Et voye^ l'influence du Dandysme ! Dom Gervaise, un religieux grave, qui a écrit la vie de Rancé, nous a laissé une description charmante de ses délicieux costumes, comme s'il avait voulu nous donner le mérite d'une tentation à la-
* C'est V avant-dernier historien de Brummell.
quelle on résiste, en nous donnant l'envie atroce de les porter.
Ce qui ne veut pas dire, du reste, que l'auteur présent du Dandysme se croie d'aucune manière Pascal ou Rancé. Il n'a jamais été et ne sera jamais janséniste, et il n'est pas trappiste... encore !
J.-A. Barbey d'Aurevilly