LE FOSSOYEUR
Certainement.
HAMLET
Pauvre Yorick ! Hélas !
Je l'ai connu rieur, toujours prêt, jamais las!.. Il m'a plus de cenl fois porté sur sou épaule.,. Oîi donc (^stcetl»' Icvrc, au sourire moqu(>ur.
132 DL DANRMAHK.
Que j'ai cent fois baisée? Où sont vos railleries, Vos chansons, vos éclairs et vos espiègleries, Qui faisaient dini festin un délire entraînant?
Pauvre Yorick ! va faire ainsi ta moue Au miroir d'une belle, et. là, dis-lui tout bas. Tandis qu'elle s'occupe à doubler ses appas. Dis-lui, pauvre Yorick, dis-lui qu'elle a beau l'aire; Que le corps ici-bas appartient à la terre; Qu'hélas ! nous sommes tous les jouets du hasard ; Et qu'elle cache en vain ses rides sous le fard. Le temps, au jour fixé, réclamera sa dette : Le fard cache la joue, et la joue un stiucleltc.
IIAMLET.
Penses-tu qu'Alexandre ait eu cet air boudem- Dans son tombeau?
HORATIO
Mais oui !
IIAMLET (il pien.l ],- cr:-.nr).
Pouah ! et cette odeur?
Mais voici le cortège qui arrive. Toute la cour s'y trouve. Mon Dieu! comme les cérémonies ont été vite accomplies! Voilà la pauvre fille descendue dans la fosse.
LAERTE
Je confie. • . . , dans ce suprême adieu , Son beau corps à la terre, et sa belle âme à Dieu, Pour qu'ils fassent, cléments en leurs métamorphoses, Avec cette âme un ange, avec ce corps des roses. Ophélie, au revoir dans des mondes meilleurs...
LA REINE
0 fleur, reçois ces fleurs.
Déjà je te voyais ma iille bien-aimée ; Déjà j'ornais de fleurs votre couche embaumée. J"^t je ne donne, hélas! des fleurs qu'à ton cercueil. Adieu, pauvre Ophélie!
UNE COURSE A ELSENELR. 133
Mai'ieulyst était la maison de plaisance, la villa des rois danois. On y allait par hasard, dans la belle saison. Mais la vraie demeure du vieux Claudius et de la reine Gertrude, c'est ce vaste château de kronborg dont les épaisses murailles, malgré les fureurs de la tempête , malgré les efforts du temps, restent toujours debout sur rOErekrog, inébranlables et menaçantes. C'est sur ce coin de terre qui s'avance en promontoire sur le Sund, à deux pas de ce terrible Cattégat que l'audace des Romains n'a jamais tenté de franchir, et qui servait de limites au monde connu, qu'ont aimé, haï, vécu tous ces personnages qui composaient la cour de Danemark , et furent les acteurs du drame terrible d'ilamlet. Leur nom nous est si connu, leur caractère nous est si familier, leur figure même est si profondément gravée dans notre esprit, que notre imagination, pour peu qu'elle soit surexcitée, les voit encore peupler cette imposante et mélancolique solitude. Voyez, ils sont présents partout, et sur celte vaste plate-forme que les tlots du Sund attaquent depuis des siècles sans pouvoir l'amoindrir, et dans ces larges cours, sous ces voûtes sombres, dans ces longs péristyles, à travers ces immenses et innombrables salies. Ce jeune homme blond, frôle, délicat, rêveur, de qui les yeux sont tour à tour abaissés vers la terre ou levés au ciel, n'est-ce pas Hamlet? Parfois ils sont hagards; il semble que sa raison va succomber sous le poids des sinistres pensées, des terribles préoccupations, qui viennent en foule assiéger son impétueux et faible cerveau. Son père est mort. A-t-il été assassiné? Kt par qui? N'est-ce pas son propre frère (|ui, à l'aide de ce meurtre, a volé l;i fouronnc de Danemark , el est entré du mémo coup dans le lit déjà
souillé (le sa belle-sœur? Et la reine? A-t-elle participé à ce meurtre? A-t-elle été la complice de son amant? Hamlet cherche des preuves. Mais, quand il les aura trouvées, que fera-t-il ? Sacrifiera-t-il à l'ombre de son père les deux coupables? Comme Néron , frappera-t-il les flancs qui l'ont porté ? Quelle terrible indécision ! Bien d'autres succomberaient sous ce pesant fardeau. Et celui qui le suit, n'est-ce pas Horatio, ce tendre ami de son enfance, ce fidèle compagnon de sa jeunesse, bon, loyal , dévoué , le type du parfait gentilhomme et de l'homme de cour?
HAMLET
Horalio, te voilà, mon fidèle !
HORATIO
Prêt à vous obéir , comme c'est mon devoir.
HAMLKT.
C'est toi qu'on vérité j'aime le mieux ù voir.
Voici le roi Claudius ! il est dévoré par le remords ; son pas est chancelant, sa démarche inquiète. Voyez comme il est pâle, comme il est mal à l'aise sur ce trône, acquis au prix d'un fratricide! C'est que le criminel reçoit de lui-même, dans sa propre conscience, le premier châtiment dû à son crime. Et puis une implacable fatalité l'empêche de s'arrêter dans la voie sinistre oi!i il sest engagé. Il est obligé d'en parcourir toutes les étapes, jusqu'à ce qu'il soit arrivé au goui'IVe où il doit périr. Et la reine Gerlrude , qui est à ses côtés, pâle, émue comme lui ; elle es! j)liis \'iuh\c que criminelle. Elle II ;i p.-is pu résister aux .'ulilices d'un suborneur.
UNE COLUSE A ELSENEUU. 135
VuWe a été infidèle à ses serments; niais elle est étrangère à la mort de son époux. Elle aime Hamletavec passion, et, le plus terrible châtiment de sa faute, elle le reçoit dans les mots cruels ou ambigus que, dans ses boutades, son enfant lui jette au visage. Dieu! quel est ce bonhomme à la barbe grise, à la tête chauve, qui vient derrière eux ? Il a une clef d'or dans le dos , c'est le chambellan Polonius ; quelle grave démarche ! quel air important! On dirait que sur lui reposent les destinées de l'État. Le pauvre homme ! il ne sera que trop victime de son indiscrétion et de sa curiosité. A sa droite est sa charmante fille, Ophélia ; à sa gauche , son fils Laërte. Voici aussi Marcellus, Rozencraniz, Guildenstern, courtisan comme eux, mais espion de plus, et enfin, dans le coin d'un antichambre, mêlés aux gardes et aux valets , cette troupe de comédiens ambulants qui viennent tâcher de ramener au sein de cette sombre cour une gaieté que le crime a chassée, et qui ne reviendra qu'après l'expiation, quand les fils auront perdu le souvenir des forfaits de leurs pères.
Nous voici sur la fameuse terrasse de Kronborg ; c'est par là que passe à travers le Caltégat cette bise impétueuse que la mer du Nord vomit avec fureur sur la Baltique où elle cause tant de désastres. C'est là qu'apparut aux regards effarés de Marcellus etd'IIoratio l'âme en peine du vieil Hamlet.
HORATIO
Le vent est âpre et coupe en sifllant l«' visaj,'C.
HAMLET
Kst-il tMinuif
HORATIO
Bientôt.
C'est l'heure.
Faiifare.'i, bruits dans lo palais toat éclairr, HORATIO.
Quel tapage !
HAMLET
A force de flambeaux, de coupes et de bruit, Le roi veut défier le silence et la nuit.. .
Minuit sonne; le spcttre païaîl »». douziènif coui>
Anges du ciel, à moi ! le voilà ! le voilà !
Père, Hamlet, majesté, roi, Danois, je t'adjure ! Le doute est trop affreux, réponds, sombre figure; Enfermé dans la mort, pourquoi ton cœur bénit A-t-il fait éclater sa prison de granit? Réponds, que me veux-tu? parle! que dois-je faire?..
l'ombre.
Jf suis l'esprii De ton père! la nuit, errant, c'est la sentence ! Et consumé, le jour, des feux de pénitence, .lusqu'à ce que la llamme ail enfin épuré Les fautes où, vivant, je me suis égaré... Ecoule ! écoute ! écoute ! aimais-tu bien ton père?
HAJILET.
0 Ciel !
l'ombre.
Tu voudras donc venger sa mort, j'espère..., .b' dormais dont', selon mon usage, Sur ini biiiic du jrtrdin, d'ombrages entouré, Oiiaud Ion <mv]r vers moi, frèir dén;iluré ,
Se glissa lentement, mnni de jusquiame, Poison sûr qui passa de ma lèvre à mon âme. C'est ainsi que , pendant mon sommeil, en un jour, Mon frère me vola couronne, vie, amour : Et, pécheur, je mourus sans prêtre ni prière. Sans extrême-onction, sans regard en arrière, Et comparus devant le Seigneur irrité.
Chargé de tout le poids de mon iniquité.
IIAMLET.
Horrihle! horrihle ! liorrible ! 0 comble de l'horrible!..
l/OAIBRE.
Adieu ! Je dois partir. A mes yeux se dérobe
Le feu pâle et glacé des vers luisants. C'est l'aube.
Adieu, mon fils, adieu! Souviens-toi! souviens-toi!..
HAMLET
Oui, je me souviendrai! Soyez rayés du livre De ma mémoire, vous, rêves froids et mesquins. Vulgaires souvenirs, sentences des bouquins, Conquêtes sans valeur de l'étude frivole, Vaines impressions dune jeunesse folle.
Soyez rayés! J'écris, sans mélange insolent, L'ordre seul de mon père au registre tout blanc, Et j'en efface tout, jusqu'à l'amour féconde, Qui, seule, à mes regards pouvait dorer le monde, Et parfumer mon cœur à tant de maux offert, Comme fait un beau lis éclos dans le désert. Adieu donc au bonheur, adieu, mon Ophélie! Un seul désir me presse, un seul serment me lie. Mes tablettes. Notons qu'on peut, la rage au sein, Sourire, et. souriant, n'être qu'un assassin. I*'n Daneinaik, du moms, ce n'est pas chose rare.
Entrons flans le palais. Il est on f^tc. Voyez commo le bonhomme l'olonius fait la roue, comme il est em-
138 nr DANKMAlîK.
pressé près du roi, patelin pour la reine, itnporlant pour tous les autres ! Il débite, comme à l'ordinaire, ses sottises de cet air grave et sententieux qui inspire du respect aux niais et de la gaieté au sombre Hamlet.
HAMLET
Monsieur, vous disiez, je crois bien, Que vous aviez jadis joué la comédie A l'Université?
POLONIUS
Certe ! et la tragédie !
On m'a dit même habile entre tous les acteurs.
HAMLET
Que jouiez-vous?
POLONIUS
César ! et les conspirateurs , Vingt fois, au Gapitole ont conjuré ma chute. Vingt fois, je fus tué par Brutus...
HAMLET
Oh ! la brute !
Tuer un pareil veau
Quelle est cette croisée? N'est-ce pas de là que s'est approché llanilct, tenant le bonhomme par le collet de son habit?
Voyez donc ce nuage; il a presque la forme
l>'un (hanmau, n'est-ce pas"?
POLONIUS
I^iir la messe, oti cffel !
Un rlunncan M-ntiiblr, ud cli.imc^n ((Mit h fait !
UNE COURSIi A KLSENKUn. 139
HAMLET
Oïl juterait d'ici ([110 c'est une belette.
POLONIUS
Une belette ! oui ! la belette est parfaite.
HAMLET
C'est toute une baleine.
POLONIUS
Oh ! c'est frappant, mon Dieu !
Comme c'est la baleine 1
HAMLET
Alors, mon cher, adieu !
à Horatio.
Il est des courtisans même pour la folie.
Nous voici dans l'appartement de la reine. IN 'est-ce pas derrière cette tapisserie que s'est cache le malencontreux Polonius?
Vous désiriez me voir, que voulez-vous, ma mère ?
LA REINE
Hamlet, vous offensez gravement votre père.
HAMLET
Mère, vous offensez mon père gravement.
T,A REINE
Allons donc! c'est un fou qui me répond,, viaimcnl!
HAMLET
Allez! c'est unf nnpic, à (oup sur. rpic j'c( oulc
140 Dl DANK.MAinC.