HAMI^T
J'ai Tarme empoisonnée; alors poison, à l'œuvre!
Il ftêf^pa l« !'•!.
GUILDBNSTBRN.
Trahison I
LE ROI (biMsc).
Ah!
HAULET (frappant encore le roi\.
Meurs donc de ton venin^ couleuvre!
Mais dans le combat Hamlet avait été frappé par Laërte. Le poison a pénétré dans son sang. Il n'a que le temps de donner sa voix à Fortinbras qui arrive vainqueur de PoU^ne, jnrte à temps pour s'asseoir sur le trône vide de Danemark.
Telle est cette œuvre terrible et sublime, la plus profonde, la plus vaste, la plus complète qui soit sortie du cerveau du grand Shakspeare* Jamais cet étonnant dramaturge n'a poussé aussi loin cette merveilleuse puissance de création qui fait des enfants de son imagination autant d'êtres vivants qui se meuvent , s'aiment , se haïssent autour de nous, et dont les traits et le caractère nous sont si familiers qu'il nous semble avoir vécu dans lemr intimité. J'avais dans ma jeunesse appris et joué l'Hamlet de Ducis ; j'ai lu cent fois la belle traduction de Meurice et de Dumas, dont j'ai extrait les passages qui précèdent et qui serait parfaite si elle ne portait les traces d'une précipitation toujours funeste
UNE COURSE A ELSENEUR. t47
aux oeuvres d*esprit. J'ai moi-même traduit de Tanglais une partie de ce drame, de sorte que^ en mettant le pied dans le port d'EIseneur, j'étais tellement plein de mon sujet que je voyais se dérouler devant moi, comme sur une toile magique, les mystérieux événements dont ces lieux avaient été le théâtre.
Voilà la part faite à la poésie, à l'imagination. Quelle est à présent la vérité? Elle est tout autre, hélas ! Le château de Marienlyst, bâti, comme je Tai déjà dit, dans le siècle dernier, servait à la fois de rendez-vous de chasse et de lieu de plaisir aux voluptueux ûionar* ques, désireux de se soustraire aux rigueurs de Téti* quette qui régnait à Fridericsborg. Le château de Kronborg à été bâti en ï 580 par Frédéric IL On voit encore, d'âfprès la mode suivie dans tout le Nord, au-dessus de la porte d'entrée, la première lettre du nom du roi qtti l'a fait élever avec le numéro en chiffre romain qtii le distingue de ses homonymes. C'est un vaste bâtiment carré, avec quatre ailes de même dimension, construit dans k style le plus pur de la renaissance. La cour intérieure, tfèô- vaste, très-régulière, offre au regard un aspect aussi imposant et plus original que la cour d'honneur dé Versailles. L'église est très-curieuse, à cause des peintures» qui couvrent non-seulement les murs, mais toutes les boiseries. On les airait laissées se dégrader faute de soins, en négligeant de les mettre à l'abri de l'humidité. Elles ont été restaurées maladroitement ; mais n'est-ce pas le sort de toutes les peintures , et n'est-on pas plus excusable à Elseneur qu'ailleurs ? On a conservé à Kronborg l'observatoire de Tycho-Brahe. La vue de ce point est admirable, mais pas plus que de la terrasse d'Hamlet. Une partie du château sert de caserne
à la garnison. Le reste est médiocrement entretenu. Quelques pièces servent d'entrepôt aux objets d'art soustraits aux flammes qui ont détruit Fridericsborg. J'ai vu l'appartement occupé par la comtesse de Danner avant son mariage, et par Charles XV à son dernier voyage. Tout à côté, dans une tour, se trouve une petite pièce ovale, de qui les fenêtres sont encore garnies de barreaux de fer. C'est là que Caroline-Mathilde fut amenée, lorsqu'elle fut arrachée de son palais de Chris- Uansborg* On m'a montré le prie-Dieu qui servait à cette princesse infortunée. C'est sur le velours fané qui le recouvre qu'elle a posé sa tête ravissante. Qui sait si les taches dont il est souillé ne proviennent pas des larmes que le désespoir et le repentir lui ont arrachées? N'est-ce pas contre ce meuble qu'elle était agenouillée^ quand elle apprit l'arrêt terrible qui envoyait ses deux amis, Struensée et Brandt, à l'échafaud, et elle-même déshonorée dans le sombre château d'Âalborg ?
Kronborg, isolé de la ville, est entouré de fortifications. Les travaux faits du côté de la mer, quoique très -remarquables, n'ont pas empêché les Su^édois de s'emparer de cette clef du Seeland. Avec les progrès de l'artillerie, ces vieux remparts seraient aujourd'hui plus inutiles que jamais. Ils ne sont pas moins entretenus avec grand soin. La terrasse qui longe la mer, peu formidable malgré sa double rangée de canons, forme tout au moins une promenade déUcieuse en été et d'où l'on jouit d'un magnifique panorama. Sur une plateforme carrée qui s'avance en promontoire sur le Sund, deux hommes, nuit et jour en vedette, enregistrent, malgré la capitalisation des droits de péage , tous les vfiisseaux qui entrent dans le Sund ou qui en sortent*
UNE COURSE A ELSENEUIl. 149
Dans un grand cartouche sont dessinés en couleur les pavillons de toutes les nations; mais rarement l'oeil exercé du garde a besoin de consulter ce tableau.
Le château actuel de Kronborg ne date que du seizième siècle ; mais, dans tous les temps, une forteresse a existé sur cette pointe de terre qui gouverne l'entrée du Sund. Autrefois, quand la Scanie appartenait au Danemark, il n'était pas possible de se soustraire au tribut exigé. Les récalcitrants ne pouvaient pas espérer d'éviter les embûches des riverains. Le canal est en effet si resserré qu'on pouvait à la rigueur fermer le passage avec des chaînes. C'est de Kronborg que partirent les troupes qui délivrèrent Magnus Gyllenstjerna , assiégé par Christian II dans le château d'Âggerrhus. Des caves immenses , existant déjà à cette époque et pouvant cacher plus de mille hommes, donnent une idée de l'importance des constructions qui ont précédé les bâtisses de Frédéric II. C'est sous ces voûtes que la tradition populaire a placé la demeure d'Holger le Danois, espèce de Roland Scandinave dont les hauts faits merveilleux font le sujet d'une foule de légendes. Holger, à l'abri de la mort, repose dans ces sombres lieux et paraît sur terre, dès que la patrie menacée a besoin de son bras. Il se met alors à la tète des armées^ qui, dirigées par lui, deviennent invincibles. Un paysan qui, par hasard était arrivé jusqu'à lui, le trouva assis, auprès d'une table de pierre que sa barbe blanche enveloppait» i Donne-moi ta main, » dit-il au paysan, en lui tendant le bras. Celui-ci épouvanté lui présenta la barre de fer qui servait à fermer la porte. Holger la pressa si fort que la marque de ses doigts resta empreinte dans le métal. « C'est bien, » dit-il, avec un sourire de sa-
lâO DU DANEMARK.
tisfaction, « je vois qu'il y a encore des hommes en Danemark. »
Voilà pour les châteauj^ ; quant à la ville , Elseneur n'a été la capitale du Danemark que dans l'imaginalion du bon Shakspeare. Sa position en a fait de tout temps une ville de marchands et d'aubergistes. Elle n'a pas les traces d'une grandeur qui ne fut, hélas! que chimérique; mais elle est calme, élégante et bien tenue. Il y a dans les rues de la propreté, de l'animation, sans désordre ni cohue ; et puis on y respire un air d'aisance , de bien - être qui réjouit le cœur et prédispose en faveur de ses habitants.
Les femmes y sont plus jolies que dans le reste de la monarchie. Elles travaillent à Taiguille auprès des croisées garnies, comme à Hambourg, de pots de fleurs. Les vitres sont d'une propreté irréprochable et les rideaux d'une blancheur éclatante. On ne saurait croire combien leur frais visage, encadré de leurs blonds cheveux, ressort agréablement au milieu des fleurs rouges des fuchsias. Je recommande aux personnes qui iront visiter le château de Kronborg de ne pas négliger de faire une promenade dans la grande rue d'Elseneur.
Par malheur, la ville n'a jamais été habitée par Hamlet, qui n'a pas même vécu dans l'île de Seeland, mais dans le Jutland. D'après le vieux Saxo Grammaticus, le premier qui ait parlé de lui, Hamlet était fils d'un chef de pirates, gouverneur du Jutland. Sa mère, qui était une princesse danoise , séduite par son beaufrère , avait égorgé son mari et épousé son amant. Hamlet, instruit du forfait, feint la folie pour pouvoir venger plus sûrement son père. Le meurtrier, rempli de soupçons, envoie son neveu on Angleterre. Les deux
genliishommes qui raccompagnent doivent demander au roi, comme une grâce, que le prince soit mis à mort, dès qu'il aura mis pied à terre« Cette cruelle sentence avait été tracée de la main même du roi, d'après Tusage du temps, sur des tablettes de bois empreintes de cire. Pendant la traversée, Hamlet s'empare de ces tablettes et dénature si habilement le texte de l'arrêt, qu'il fait peser sur ses compagnons la condamnation qui le frappe. En effets à peine arrivés , ceux-ci sont livrés au bourreau, tandis qu'Hamlet charme et épouse la propre fille du roi qui devait être son bourreau. Il retourne avec sa femme en Jutland, fait le fou plus que jamais, parvient à surprendre son parâtre et à Tassassiner, après lui avoir reproché tous ses crimes. U prend sa place, se marie en secondes noces avec une reine d'Écottse et périt sur un champ de bataille. Hamlet était païen. Il vivait même avant Jésus-Christ. Vous voyez avec quel sans façon Shakspeare a traité l'histoire. Qu'importe? Je l'ai déjà dit, c'est le privilège sublime du génie d'animer ses créations d'un souffle de vie impérissable. 11 n'y a pas de roi de Danemark, quelque grand qu'il ait été, qui soit en Europe aussi connu , aussi populaire qu'Hamlet* Il n'est personne qui^ visitant ces pays lointains, ne voudra, comme moi, aller voir Elseneur, cette fantastique capitale, où a vécu ce problématique personnage, et la terrasse de Marienlyst où la tradition fait reposer ses restes mortels.