‹ Du danger des opinions exclusives dans le traitement du choléra-morbus, pour servir de guide-pratique aux médecins qui ont peu observé cette maladieChapitre 1 sur 1 · DU CHOLÉRA-MORDUS · texte numérisé non relu

DU CHOLÉRA-MORDUS

Le savant auteur du rapport de l’académie de médecine sur le choléra-morbus épidémique a tracé l’histoire de cette maladie avec beaucoup d’exactitude et de clarté; il a rapporté avec non moins de talent les opinions des médecins qui l’ont observée dans l’Inde, en Russie et en Pologne; il a même exposé l’idée qu’il s’est formée de sa nature et de son siège. Mais, nous ne craignons pas de l’affirmer, aujourd’hui que cet académicien a pu voir lui-même les victimes de ce fléau, et assister à l’ouverture des corps, il ne croira plus à la faiblesse du système nerveux, et il rejettera le traitement qu’il avait fondé sur ses impressions premières, entièrement systématiques. D’autres médecins suivront ses traces, ils se rétracteront, et confesseront des erreurs, bien excusables sans doute, puisqu’elles ne sont dues ni au défaut de talent ni à la négligence apportée dans l’observation des faits, mais bien à la marche insidieuse du choléra-morbus.

C’est ainsi que les théories se rapprocheront en cédant mutuellement ce qu’elles ont d’exagéré. Alors nous ne verrons plus prescrire des moyens curatifs pris, tantôt dans la classe des énervans , d’autrefois choisis parmi les excitans les plus énergiques.

Autant désiré pour les malades que pour la gloire de l’art de guérir, ce résultat, que promettent et les expériences faites avec sagacité et les observations recueillies avec soin, exposées avec véracité, éclaira-t-il suffisamment les praticiens ? Établira-t-il un parfait accord entre eux lorsqu’ils se réuniront au lit des malades (1) ? Préviendra-t-il celte dissidence dans le choix des moyens thérapeutiques, et dans l’opportunité de leur application? Nous ne le pensons pas. Nos prévisions ne sont que trop réalisées

par l’observation que nous allons rapporter d’une personne traitée par cinq médecins partisans de l 'antiphlogistisme. Quoique d’un commun accord sur le siège et la nature de la maladie, les

uns ne voyaient que congestions toujours renaissantes, les autres,

au contraire, n’observaient, disaient-ils, qu’efforts salutaires tendant à répartir la vie dans tous les systèmes organiques; delà la nécessité, pour ceux-ci, de rester dans l’expectative; l’urgence, pour ceux-là, de recourir à la médecine agissante. Il a fallu une telle circonstance pour nous décider à transmettre à nos confrères les réflexions cliniques que nous avons émises, et les raisons physiologiques opposées à celles des médecins-consultans. Tout en remplissant un devoir, nous avons cru qu’il ne serait pas tout à fait sans intérêt de donner de la publicité à une guérison qui a été le fruit d’une conviction intime et d’une fermeté d’opposition qu’on ue rencontre que trop rarement dans les consultations.

Peut-être trouvera-t-on de l’originalité dans wotre petit travail; je voudrais qu’on y trouvât aussi assez de talent pour nous faire pardonner l’abandon momentané que nous avons fait de nos travaux favoris. Comme bien d’autres, nous avons voulu payer notre dette, et comme bien d’autres aussi, nous désirons contribuer, pour une faible part il est vrai, aux débats qui vont s’ouvrir.

Les phénomènes morbides observés dans le cours de la maladie de Mmc de *** , nous ont fourni les matières suivantes à discuter.

HISTOIRE DE LA MALADIE DE Mme DE ***.

Disposition individuelle, prodrôme et invasion du choléra .

Mme de ***, âgée de 24 ans, douée d’un tempérament lymphatique et nerveux, n’ayant j amais eu d’enfant, habite un quartier sain et très aéré.

Elle éprouvait souvent, avant de tomber malade, des coryzas, quelques douleurs tensives dans les conduits auditifs, des coliques accompagnées ou suivies de constipation, quelquefois d’un devoiement peu incommode.

De temps en temps aussi elle se plaignait de chaleurs ressenties dans l’estomac, d’autres fois elle accusait une oppression de poitrine.

Tous ces petits accidens se terminaient toujours par des sécrétions de mucosités nasales bronchiques ou intestinales , que n’interrompaient pas les bals et les spectacles. Dans ces réunions nous causions souvent de la redoutable épidémie; elle en était effrayée.

Le 18 avril 1852, elle nous fit demander; elle nous raconta qu’elle avait été agitée pendant son sommeil, et qu’elle éprouvait un éréthisme général. Le 19 elle était dans le même état, seulement à ces symptômes s’était joint un rhume de cerveau ; nous prescrivîmes une simple limonade gommée.

Le 20, tension et chaleur ressenties dans les conduits auditifs, continuation du catarrhe nasal. Deux ventouses scarifiées furent appliquées derrière les oreilles; nous avions souvent recours à cette petite opération.

Le 21, dévoiement léger; Mme de *** y fit peu d’attention, parce qu’il était sans douleurs (2). Un grand bain d’une heure et demie, pris dans une décoction chargée de mucilage de graines de lin, procura un bien-être parfait.

Le 22, un bain semblable fut pris trop chaud; il importuna la malade, qui, pour comble de contrariété, dîna très bien, mangea de la viande, et but un demi-verre de vin sucré ; notre prescription était, comme on le présume bien, diète complète.

Cependant le 25, le malaise ne nous sembla pas augmenté, le

pouls était naturel; il n’y eut qu’une selle. Nous prescrivîmes un lavement laudanisé (5), et le repos au lit. La diète fut encore ce jour là mal observée, on crut pouvoir manger une orange et demie.

Le 24, dans la journée, on alla sept fois à la garde-robe. Vingt sangsues à l’anus furent ordonnées ; on n’en ût mordre que dix ; dans la nuit la diarrhée continua.

Le 25, à huit heures du matin, Mme de *** était très inquiète, la frayeur était peinte sur sa figure, son teint était plus prononcé que dans l’état ordinaire (4) , les ailes du nez avaient quelque chose de roide, le pouls, sans être élevé, était plus fréquent....; les urines coulaient comme à l’ordinaire; les déjections, quoique séreuses, ne contenaient pas encore de matières blanches; la malade ne se plaignait ni de céphalalgie ni d’oppression de poitrine; les membres étaient chauds; point de crampes; le seul sentiment douloureux qui existât était fixé à la région iliaque gauche, où nous crûmes devoir appliquer immédiatement vingt sangsues, suivies d’un bain général mucilagineux.

Des grands accidens. Premiers secours.

Le 25 avril, entre onze heures et midi, après la chute des sangsues, la malade veut descendre dans son bain, elle se sent défaillir; ses pieds, ses mains se refroidissent; sa figure pâlit; elle éprouve des battemens de cœur désordonnés; la poitrine se serre, la respiration est suspirieuse; des coliques et des vomissemens violens se déclarent conjointement avec tous ces phénomènes; les selles sont fréquentes, elles s’échappent sans la participation de la volonté; les matières rendues sont liquides, floconneuses.

En notre absence, on court chercher un médecin au bureau de secours. M. de S. s’y trouvait, il prescrivit des sinapismes et une potion anodine; il fait frictionner les membres.

Un second médecin, M. C., arrive à quatre heures, il fait mordre lui-même quinze sangsues à l’épigastre; c’est dans ce moment que nous revoyons notre cholérique; nous doublons le nombre des sangsues.

Tout le corps était froid, le pouls à peine sensible, la figure

décomposée # le nez effilé# les y eus caves, entourés d’un cercle

noir ; les traits tirés ; lés lèvres roides, bleues; la langue déjà pâle passait à l’état de froid , la parole était aphonique , les vomissemens n’avaient pour ainsi dire aucune interruption.

M. C. avait fait retirer les sinapismes, nous les remplaçâmes par des vésicatoires aux mollets.

Dans la nuit du £5 au 26 nous observons les symptômes les plus alarmans ; nous sommes témoins des douleurs les plus cruelles. La malade n’ayant aucun repos nous devons aussi n’en pas prendre (â). Nous enveloppons les jambes de son et de sable chauds; nous tenons les ayant-bras et les mains plongés dans l’eau chaude; le ventre est couvert d’un grand cataplasme laudanisé ; nous donnons de l’air à la chambre afin de rendre les étouffemens plus supportables (5).

Le docteur D***S., qui a fait le voyage de Pologne pour observer l’épidémie, pronostique la mort. II est cependant d’avis d’essayer quelques caïmans; il insiste pour qu’on administre quelques cuillerées d’une potion préparée avec l’eau de fleurs d’oranger et l’extrait d’opium : elle redouble les vomissemens. La glace, avalée en morceau, n’ayant pas plus de succès (6) , nous suspendons toute sorte de liquide ; il en résulte une heure et demie de calme sans secousses de vomissemens.

Le 26, dans la journée, les membres se réchauffent, l’étouffement diminue. A six heures du soir la malade demande qu’on lui applique de la glace sur la tête; elle repose quelques heures.

La nuit du 26 au 27 a été assez bonne; les vomissemens se sont éloignés, la diarrhée s’est terminée; de légers instans de sommeil ont été troublés par des rêves effrayans.

Cette rémission ne fut pour nous que le présage d’une réaction, salutaire si elle s’opérait vers les organes sécréteurs de la bile, des urines, ou vers les exhalans de la peau; nuisible au contraire si elle déterminait une concentration que faisait craindre une douleur sourde, profonde, qui subsistait dans la région duodénale. Ce dernier effet eut lieu à onze heures; le 27, la soif devint pressante, la langue rougit, se sécha, le pouls fut d’une extrême fréta) M. S. Renouf, qui s’est dévoué comme simple infirmier au soulagement des cholériques , nous a secondé avec un zèle bien louable et une adresse peu commune.

quence , l’agitation et l’éréthisme général rendirent encore l’expression des traits de la face plus dure, plus troublée.

Nous fûmes d’avis, avec M. C., de faire mordre de suite vingt sangsues au-dessous du sternum. Le sang coula en abondance; et péut-ètre en trop grande quantité en raison du peu d’activité des organes et des fonctions qui favorisaient peu la répartition égale de cette humeur. Vers sept heures les nausées , les vomissemens redoublèrent; la poitrine, l’épigastre furent comme comprimés; le cœur frémit au lieu de battre, le pouls mollit, la face pâlit, les membres se refroidirent, les syncopes se succédèrent de momens en momens; pour les prévenir, la malade levait les bras autant pour faire descendre le sang vers le cœur, que pour sentir l’air frais, qui, disait-elle, lui donnait signe de vie (7).

Malgré toute notre activité pour ranimer la circulation générale au moyen des frictions acétiques, d’aspersions d’eau froide, cet état persista pendant plus de huit heures. La nuit se passa en gémissemens et en vomissemens, qui, comme dans les premiers jours, étaient secs, ou avaient pour produits des mucosités floconneuses mélées de stries verdâtres.

Rémission marquée ; attente d’une réaction salutaire .

Première consultation: MM. Broussais, L. *** et C. **\

Le 28 avril au matin, après un sommeil de quelques heures, la malade se réveille; elle se trouve bien, sa figure reprend son coloris accoutumé; les yeux ressortent de leurs orbites, les lèvres sont roses ; la langue est uniformément rouge , humide ; il n’y a plus de vomissemens; l’eau glacée passe très bien; le pouls est un peu relevé; l’oppression de proitrine a cessé; la parole est naturelle. La douleur ressentie les jours précédons dans la région duodénale avait été enlevée la veille par un vésicatoire volant, pansé avec soin, afin d’éviter qu’il fut douloureux.

Nous attribuâmes ces symptômes d’un heureux présage à la chaleur de la peau qui commençait à se déclarer naturellement; elle annonçait une crise définitive par les sueurs. Nous nous disposions â la favoriser (8). M, C. ne fut sûrement pas dç notre avis,

car M. D*** désira que MM. Broussais père et L. fussent appelés; iis arrivèrent à une heure.

Après avoir examiné la malade , ce dernier propose une application de quarante sangsues.

Nous fîmes observer que depuis l’invasion de la maladie nous n’avions cessé d’agir par les moyens les plus actifs , que déjà quatre-vingt-cinq sangsues avaient été appliquées , et que ce n’était pas au moment de la disparition de tous les accidens graves, et surtout à l’approche d’une crise salutaire, qu’on devait avoir recours à un moyen de médication aussi énergique.

M. Broussais fut de notre avis (9) ; il dit d’attendre trois ou quatre heures ; il ajouta : « Si l’on crainl le retour d’une inflammation gastrique , seulement alors on fera mordre dix de ces annélides. » Du reste, il trouva la malade en assez bon état.

A cinq heures du soir, quoique la langue fût dans le même état que le matin , la soif presque nulle , la peau chaude, le teint très beau; quoiqu’il n’y ait plus d’envies de vomir; sans égards à la détermination prise dans la consultation, MM. L***et C*** décidèrent, en notre absence, de faire mordre ving-cinq sangsues à l’épigastre, parce que, dirent-ils, « les artères abdominales battent avec force. » Le sang coule à six heures, et peu d’instans après reparaissent, comme la veille, les syncopes, les étouffemens, les éructations, les vomissemens, etc.; les traits de la face se rembrunissent, la teinte rose des lèvres disparait, l’agitation morale est à son comble ; la crainte de la mort revient à l’esprit de la malade; il faut réchauffer les membres. Le matin, l’eau de gomme, l’eau d’orge et un verre d’eau glacée, avec addition d’une cuillerée à café de vin aigrelet, avaient passé sur l’estomac. Après la saignée il faut recourir à la glace seule.

Ces nouveaux accidens , survenus sous l’influence immédiate d’une saignée intempestive, allaient peut-être, du moins nous le pensions, prouver que le moment était venu de laisser agir la nature, de l’aider seulement dans l’accomplissement d’une crise ou dans le rétablissement des fonctions. Les urines, les selles, la transpiration n’avaient pas encore reparu; il était donc temps d’étudier avec plus de soin la véritable cause de cette suspension d’actions organiques. Aux yeux de nos antagonistes, car c’est ainsi que nous devons les nommer, il y avait persistance d’in-

flammation très aigue fsans autres signes que le battement du tronc cœliaque), et menace sans cesse répétée de congestions qu’il fallait anéantir par sédation directe (10).

Quant à nous, nous ne voyions pour l’instant que défaut d’équilibre dans les fonctions ; nous 11e concevions pas la possibilité du retour des actes physiologiques, de la répartition égale des humeurs, du calme de la vitalité dans ce conflit de médications. La sensibilité étourdie, pour ainsi dire, n’avertissait plus la volonté de la présence des matières sécrétées dans leurs réservoirs accoutumés. Les forces de la vie organique presque anéanties devenaient insuffisantes pour l’accomplissement d’une diaphorèse salutaire.

Le 29 avril, à une heure, l’oppression persiste; la respiration est difficile, le pouls est fréquent, irrégulier; mais il n’y a, comme la veille, ni chaleur générale, ni soif, ni rougeur de la langue; nous trouvons même cet organe uniformément teint d’un rougerosée clair. Cependant les battemens artériels qui déjà avaient été cause d’une saignée locale, subsistent encore : renouvellerat-011 cette saignée ? On veut bien l’ajourner sans dire pourquoi : quant à nous, nous attendions le rétablissement des fonctions; heureux ce jour-là de n’avoir pas de prescription à combattre.

A deux heures un changement arrive ; la malade emplit d’urine un vase de nuit ; la quantité en est si considérable qu’il y a syncope comme à la suite de l’opération de la paracentèse (11). Le ventre s’applalit, la circulation rentre dans son assiette accoutumée; l’oppression cesse complètement et le sommeil vient réparer les forces. Depuis la veille, peut-être depuis trente-six heures ces urines s’accumulaient dans la vessie , leur sécrétion s’était opérée lentement, jusqu’à accumulation outre mesure, parce que les forces d’excrétion étaient pour ainsi dire paralysées : celles des parois vésicales par la maladie, celles des muscles de la vie animale par les saignées répétées.

Nous répondra-t-on que ces urines étaient dues à la détente apportée par ces opérations et que notre diagnostic avait été en défaut la veille. Hélas ! nous eussions désiré que toutes les fautes retombassent sur nous et que la malade n’ait pas eu à courir de nouveaux dangers.

A six heures * de *** s’éyeille, elle nous annonce que ses

règles viennent de dévanccr de huit jours. Oh! salutaire nature ! puissance médiatrice , tu ne peux provoquer la crise Vers la peau parce que la puissance médicale t’en empêche ; tu cherches une autre voie, tu avances le cours de tes opérations et sauves notre malade ! Lecteurs, telle est aussi votre pensée : vous croyez que les médecins vont rester spectateurs d’un tel événement et attendre ses résultats (12) ; vous vous trompez. Depuis trois jours nous ne donnions plus aucun conseil, notre rôle se bornait à faire de l’opposition; il fallut redoubler notre courage pour le continuer encore et sauver les jours de celle qui nous les avait confiés. . .

Il y a du sommeil dans la nuit du 29 au 50, peu d’agitation nerveuse; la langue est belle, la tête n’est pas chaude, la soif est nulle, les urines coulent, elles sont claires et blanches; peu d’éructations, pas de selles depuis cinq ou six jours.

Le 50 , à sept heures du matin, même état de bien-être ; il y a assez de force dans les muscles de la vie animale , la couleur de la peau est uniforme. Il y a confiance dans une guérison prochaine , l’expression de la figure l’indique. Le pouls se développe sans devenir fréquent , ce qui nous fait dire qu’il n’est plus cholérique. Les règles continuent à couler.

Nous proposons un lavement. . . . Quelle fut notre surprise ! M. C. croit sentir encore le battement épigastrique ; il propose vingt sangsues. En vain nous observons qu’aucun accident ne coïncide avec ce battement, qu’aucun symptôme n’indique qu’il soit inflammatoire ; la langue, la soif, la chaleur générale, etc., tout est calme. Nous insistons pour l’administration d’unlavement en disant que peut-être des matières fécales pressent sur les artères abdominale et que d’ailleurs il ne peut qu’être avantageux avant une saignée locale ; on ne nous accorde rien. A midi , les sangsues rongent l’épigastre : alors agitation générale, faiblesses, syncopes; le besoin d’uriner se fait sentir, on veut y satisfaire, mais en vain; plusieurs syncopes indiquent qu’il n’est pas prudent de remuer la malade. Oui le croirait, le médecin qui se livre à une telle pratique, que l’on pourrait appeler médecine syncopale , dit avoir acquis une grande expérience dans la connaissance des congestions abdominales! Dans ce cas, quand même cette congestion eût existé à quoi aurait-il donc fallu s’en prendre si ce n’est h ce peu d’attention apportée au flux menstruel ? n’était-ce

pas déroger h la saine raison que de s’exposer à la Suppression de cet écoulement qu’il fallait au contraire favoriser? (12)

Le soir, à huit heures, les piqûres de sangsues coulent encore, leslypothymies se renouvellent au moindre mouvement; le ventre, plus applati après l’évacuation de l’urine, laisse sentir plus distinctement les hatlemens épigastriques ; ils paraissent redoubler en fréquence et en force : M. C. arrive dans ce moment, « la congestion s’étend. )>. . . L’alarme est dans la maison: « il y a danger imminent. » Oue fera-ton? Ou prononce sangsues!! Et on veut que nous modérions le sentiment qui nous oppresse? que de sang-froid nous livrions notre malade à une médecine aussi inconsidérée ! Notre opposition fut formelle , il fallut recourir à une seconde consultation.

Des suites fâcheuses des applications réitérées de sangsues .

Deuxième et troisième consultations: le docteur Treille.

Le professeur Broussais n’ayant pas été de l’avis de nos confrères, on fait demander son ami, le docteur Treille; il arrive h neuf heures du soir.

La malade tourmentée par une nouvelle consultation, accablée de faiblesse, décolorée, etc., va sûrement paraître très malade aux yeux de notre nouveau confrère : il n’en est rien, il la trouve en voie de guérison; « il dit que le battement des artères abdominales est entièrement nerveux et dû à la trop grande quantité de sang qui a été versée. » Il est d’avis d’attendre les résultats d’une médecine expectante.

Durant la nuit la malade fut très-agitée au physique comme au moral.

Le lormai, au matin, après avoir uriné, il y eut une syncope suivie de battemens considérables dans tout le tronc cœliaque.

La face était pâle, la langue très-humide, et toujours uniformément rose et propre, le pouls Irès-petit, mou, sc laissant facilement déprimer, comme dans l’état anémique. La soif se faisait sentir; elle indiquait le besoin de la réparation des humeurs. On donne de l’eau de gomme préférablement h l’eau d'orge, parce qu’on croit celle-ci trop nourrissante.

A deux heures, après s’être légèrement soulevée, la malade retombe dans une grande agitation, sa tête est-étourdie, la vue est troublée.

M. L. arrive, il ordonne un bain de jambes (la veille, les consultans avaient été d’avis qu’il fallait un repos complet afin de rendre le calme à la circulation) (15). Il en résulte une syncope alarmante, une perte de connaissance que le médecin attribue à une congestion. Il laisse une note ; il est d’avis de pratiquer une saignée de huit onces (14). M. C. partage cet avis et s’appuie sur l’existence d’une cardite ou d’une inflammation des artères abdominales, faute de pouvoir justifier la gastro-antérite que l’on avait supposée exister la veille... On pense bien quelle fut notre surprise 5 elle redoubla en nous rappelant la consultation qui avait eu lieu douze heures avant. Nous en demandâmes une seconde avec le même confrère. Il arrive à huit heures , son opinion fut la même.

Il dit comme la veille : « le battement artériel est nerveux; il » provient de la grande quantité de sang qui a été versée. Je l’ai » observé sur moi-même {a) ; il redoublait par le moindre mou- » vement, il ne s’est terminé qu’après avoir rendu par les selles )) une grande quantité de bile. »

Quant à nous, nous démontrons qu’il y a anémie dans la grande circulation. Nous ajoutons que, bien que le système capillaire des muqueuses abdominales contienne plus de sang que le reste du corps, il n’en possède pas davantage que dans l’état normal; il n’y a donc pas état inflammatoire. La répartition égale du sang ne se fait pas faute de force pour opérer la réaction vers le système cutané (15). Tout prouve aussi qu’il y a du côté de l’épigastre un obstacle qui semble purement mécanique, que l’on enlèverait peutêtre en provoquant des selles. La saignée ne peut rien sur cet obstacle; loin d’être utile, nous sommes persuadé qu’elle occasionera une mort subite par anémie ; elle produira la dernière syncope que l’on observe â la fin des hémorrhagies mortelles.

Les avis étaient également partagés ; pour en finir , M. Treille se retire et laisse, dit-il, «nos antagonistes libres de faire la sai- » gnée; cependant il ajoute : songez-y bien; si le docteur Deleau » a raison, votre malade succombera à l’instant. »

(«) Le docteur Treille à été affecté du choléra.

MM. Lf et Cv n’ayant pas l’habitude de pratiquer cette opération, nous demandent si nous voulons nous en charger. Nous refusons (16). Soit embarras d’envoyer chercher un chirurgien', soit timidité.d’ après l’arrêt prononcé par M. Treille, on convint qu’on attendrait jusqu’à deux heures du matin ; il était alors onze heures du soir : nos confrères ajoutent, «si la malade est calme on ne » saignera pas, si elle est agitée, si elle a encore des syncopes » on saignera », Pour nous, c’était dire, si le peu de sang qui reste dans le système intestinal ne vient pas ranimer la grande circulation, si le coeur n’en reçoit qu’une quantité insuffisante pour l’envoyer au cerveau aussitôt que la tête est un peu élevée, on saignera ; si au contraire le sang cesse d’être concentré dans le Ventre, sous la dépendance de la cause du choléra, si le cœur en reçoit une plus grande quantité, et si parconséquent, il peut en fournir sans compromettre la vie, on ne saignera pas . Eh voilà de la médecine ! 1 Depuis trois jours nous offrions de nous retirer, on ne le voulait pas crainte d’effrayer la malade, d’ailleurs on savait que sa confiance en nous était telle que nous seul pouvions la faire consentir à garder le repos, et obéir aux prescriptions; il fallait donc nous conserver et supporter nos contradictions. D’ailleurs la décision de pratiquer une saignée, qui était pour nous et le docteur Treille un ayrêt de vie ou de mort, nous forçait à rester ; nous pouvions encore arrêter l’ouverture de la veine. On convint de donner un lavement opiacé; pour seconder son effet, nous allâmes près de la malade la prier de s’abstenir jusqu’à deux heures de remuer, de parler et même de boire, seul moyen de prévenir les syncopes, et par conséquent d’éviter le coup qui devait la frapper,

Crise définitive ,

A minuit il y a du sommeil; vers trois heures du matin il est interrompu par une oppression de poitrine, des angoisses extrêmes, des spasmes, fies convulsions. La malade s’assied sur son lit puis se rejète sur l’oreiller; elle demande de l’air; ses idées semblent se troubler, le cœur bal d’une manière irrégulière, le trouble le plus violent est dans toute la circulation. Enfin la crise est décidée... quelle est-elle ? c’est un vomissement de bile excessivement abondant ; au premier jet de ce liquide une cuvette se trouve

pleine (47) ; quelques vomissemens se succèdent, puis une donce chaleur, effet du vomissement ou plutôt encore de la soustraction du poids épigastrique, se répand sur tout le corps, La face rougit; la poitrine se dilate avec facilité, etc.

Si l’on demande maintenant quelle était la cause de l’oppression des forces; on peut répondre sans crainte d’être démenti qu’elle était toute mécanique comme le jour du regorgement des urines. Un corps étranger pesait sur le centre épigastrique, de là tous les phénomènes consécutifs. La circulation indiquait bien que rien de vital n’existait dans les sympathies ; car tous les symptômes, tous les aceidens qui étaient siapparens, quand nous combattions avec ardeur les funestes projets d’une saignée générale, n’étaient d’autres phénomènes que ceux qui se passeraient si l’on tenait pendant une demi-heure la main pressée sur la région de l’estomac d’une personne en bonne santé, Que produirait donc une saignée chez celte personne? La compression aurait-elle des effets moins funestes ? Croyez-vous que la circulation changeât ? Non, elle resterait lente, opprimée; elle serait ce qu’elle est quand un estomac est rempli d’alimens indigestes dont il ne peut se débarrasser. Observez cet homme gorgé de pain chaud dilaté par les humeurs qu’il rencontre dans l’estomac et formant une masse qui ne peut se diviser pour franchir, par le haut, l’ouverture cordiaque, par le bas, l’ouverture pylorique, vous aurez le tableau exact de la position de Mrne de *** avant d’avoir rendu cette énorme quantité de bile.

Il est peu de médecins qui n’aient rencontrés de tels faits. JVous avons observé les souffrances et vu mourir un homme qui par un pari imprudent s’était rempli le gaster d’œufs cuitsdur. Dans des cas semblables , serait-ce donc en tirant du sang, en déduisant les forces de la vie à zéro qu’on obtiendrait du .soulagement? La comparaison sera la réponse : la main passée sur la région épigastrique, le pain chaud ou les œufs durs ingérés en masse et sans mélange de liquide dans les premières voies de la digestion représentent exactement par leurs effets ceux qui ont été provoqués par cette grande quantité de bile retenue dans le vésicule; elle comprimait les nerfs de la vie organique et anéantissait les forces vitales.

Convenons-en lous ; tout médecin physiologiste que nous sommes, le 1er mai au soir, au lieu d’une saignée, un léger vomitif

eut été préférable. Nous ne l’avons pas proposé, nous n’y avons pas même pensé; c’est peut-être une faute que nous avons commise. Le même cas se représenterait, nous n’hésiterions pas à le donner; mais le 1er mai si nous eussions fait une telle proposition, les qualifications d’ humoriste , de renégat de la médecine physiologique eussent été trop douces.

Après cette crise tous les accidens cessèrent comme par enchantement, preuve que la présence de la hile qui remplissait outre-mesure son réservoir était la cause matérielle et prochaine de tous les accidens observés la veille.

Nous vous le demandons encore une fois, lecteurs, pensez-vous que les médecins consultans tombent enfin d’accord ? Ce serait vous abuser que de le croire.

Convalescence. Effets de l’opium.

Le 2 mai, à huit heures du matin, la malade est en sueur; le pouls répond à cet état de la peau; il est mou, large, il se laisse déprimer facilement; l’urine est semblable aux jours précédens, très blanche et très limpide; la langue est comme dans l’état de santé le plus parfait.

Nous revenons h deux heures, nous trouvons Mme de *** baignée de sueur, et dans un grand assoupissement accompagné d’une forte douleur de tête. Cet étal nous donne d’abord de l’inquiétude. S’opérait-il une congestion sanguine vers le cervau? Telle fut la question qui dut nous occuper; le cas semblait grave, et quoique seul dans le moment nous devions agir si la position de la malade nous paraissait critique.

Nous n’avions pas vu l’ordonnance du lavement opiacé prescrit la veille au soir par MM. C. et L. Des informations nous apprirent qu’on avait fait dissoudrez grain et demi d’extrait d’opium ,• dès lors nous fumes rassuré (18). La somnolence, la rêvasserie continuèrent bien avant dans la soirée. Revenue un peu à elle, la malade manifesta le désir de prendre quelque chose de substantiel. Tous les médecins étaient absens. Elle exigea une glace au citron, son effet fut merveilleux ; elle plut autant à l’estomac qu’au palais; avant d’avoir rendu la bile qui l’embarassait, le premier de ces organes laissait à peine passer l'eau simple.

ir

Le 3 mai, la pâleur était générale, la face calme, la langue large, blanche ; le pouls était très mou et petit ; les douleurs épigastriques avaient disparu. L’appetence pour les substances nutritives se manifestait, on y répondait par de l’eau de gomme sucrée.

Vers une heure il survint encore de l’agitation, un malaise général ; le ventre se tendit, la tête s’exhalta au point que la malade finit par enfreindre la recommandation qu’on lui avait faite de garder le repos le plus parfait dans le lit et dans les mêmes draps où elle avait abondamment transpiré toute la nuit précédente (19). Elle se lève et elle urine en quantité. Le soir on prescrit un second lavement avec un grain et demi d’extrait muqueux d’opium, malgré la congestion et la somnolence que le premier avait occasioné; on n’a aucun égard à l’état des intestins qui n’ont rempli aucune fonction depuis le 26 avril.

Quoique nous nous abstenions depuis plusieurs jours de donner des conseils, nous avons cependant cru devoir nous prononcer contre cette prescription. Nous avons obtenu la diminution d’un demi grain, ce qui n’empêcha pas le retour de l’assoupissement, des rêvasseries et de la douleur de tête.

Le 4 mai, M. le professeur Alibert trouva la malade en bon état (il faisait des visites amicales) , il pensa qu’on resterait dans l’expectative.

Craignant une fièvre intermittente, MM. L. etc, administrèrent le sulfate de quinine en lavement (20).

Le 6 mai, Mme de *** prit un grand bain qu’elle supporta à merveille , elle put rester levée une demi-heure ; quelques coliques firent présager une selle : elle eut lieu le soir.

Les jours suivans la position assise fut de mieux en mieux supportée. La convalescence fut cependant entravée par une leucophlegmaië (21) qu’il était facile de prévoir. Une personne douée d’un tempérament lymphatique ne peut supporter d’aussi fortes saignées sans qu’il en résulte de tels accidens. Jugez quel eut été l’effet d’une saignée du bras pratiquée vers la fin de la maladie.

Page 1