‹ Du délire des persécutions, ou, Maladie de Lasègue [electronic resource]Chapitre 3 sur 8 · PERSÉCUTÉS PERSÉCUTEURS · texte numérisé non relu

PERSÉCUTÉS PERSÉCUTEURS

Sommaire. — Difficulté du diagnostic. — Trois types. — Type Lasègue : persécuteur tardif. — Le persécuté fait clioix de son persécuteur après avoir passé par les phases successives du délire.— Type Palret : persécuteur d'emblée. — Observations de malades. — Premier type : persécuté très ambitieux devient persécuteur consécutivement. — Parallélisme entre la personnalité du persécuteur et celle de sa victime. — Deuxième type : femme qui devient persécutrice d'emblée. — Troisième type : persécuteur amoureux; observation d'un malade.

Caractères généraux communs îi tous les persécutés persécuteurs : l" activité; 2» ténacité; S» exaltation de la personualilé, absence d'altruisme; 4° abus de la logique ; 5» longévité intellectuelle, — Les aliénistes sont plus exposés que les autres à devenir victimes de ces malades.

Messieurs,

Le programme que nous vous avons présenté dès le début de ces conférences comporte l'étude d'un type qui peut être considéré comme l'expression la plus complète du délire des persécutions; nous voulons parler des persécutés persécuteurs.

C'est surtout la personnalité des sujets de cette espèce dont l'exaltation peut aller jusqu'au crime, qui attire l'attention du grand public et qui fait intervenir dans la question l'action directe de la justice.

Des actes de persécution sont accomplis tous les jours par certains de ces malades à l'égard de ceux qu'ils regardent comme leurs ennemis. Mais la plupart de ces faits passent inaperçus ; loin de les ébruiter, on cherche à les couvrir d'un voile , et c'est seulement lorsqu'un crime retentissant,

lorsqu'un assassinat commis par un fou vient ensanglanter la voie publique, que la presse s'émeut, que les tribunaux s'emparent du fait, et que l'éternelle question de la responsabilité vient se poser de nouveau.

Nous avons tous un intérêt capital à bien connaître cette question si difficile à résoudre et qui peut à chaque instant se poser. Elle présente surtout un intérêt spécial pour les aliénistes qui, même sans être experts, peuvent à chaque instant se voir appelés à formuler leur avis dans les circonstances les plus solennelles.

Rien n'est plus épineux que de formuler un diagnostic dans les cas de ce genre. Tout récemment, un inventeur malheureux tuait, d'un coup de revolver, un employé supérieur des télégraphes, homme du plus grand mérite et savant distingué. Le crime avait été publiquement commis, mais le prévenu plaidait très habilement sa cause, se faisait passer pour victime, et parvenait à jeter le doute dans l'esprit de ses juges. Cet exemple célèbre suffira pour vous montrer combien est grande la difficulté de la question et avec quels soins nous devons étudier ce problème.

Messieurs, les persécutés persécuteurs se divisent en deux grands types que j'appellerai : le type Lasègue , le type Falret.

Par un hasard heureux, je puis, aujourd'hui, vous présenter deux malades qui répondent à ces deux variétés et me permettent ainsi de vous montrer la nature prise sur le fait.

Le premier de ces deux sujets est un aliéné des plus remarquables, dont l'observation nous a été communiquée par M. le docteur Vallon, médecin de l'asile de Villejuif. Il présente un exemple admirable et complet du premier type.

M... a toujours eu, d'après un témoin qui le connaît depuis 1862, un caractère sombre, envieux, peu communicatif, très ambitieux. Doué d'une assez belle intelligence, il était un candidat à la persécution et serait certainement resté malheureux même s'il avait réussi à percer. Mais les événements n'ayant point justifié ses espérances, il a dû souffrir d'autant plus vivement que son caractère ne le disposait nullement à la patience et à la résignation. M... est le fils d'un ouvrier qui paraît n'avoir présenté aucun trouble intellectuel. De bonne heure, notre malade s'est destiné à la profession d'instituteur. Il a obtenu une place sur la frontière, à L... (Alsace). En 1862, il fut déplacé pour des écarts de conduite par M. J..., inspecteur de l'enseignement primaire. Il paraît avoir, dès cette époque, considéré M. J... comme son persécuteur. Nommé à un poste différent, il fondait de grandes espérances sur sa parenté avec un ecclésiastique d'un rang fort élevé. Mais sa conduite le fit déplacer de nouveau, et, dès lors, son animosité contre l'inspecteur ne connut plus de bornes. Après la guerre, M..., qui s'était marié dans son pays (sa femme a dû le quitter pour cause d'incompatibilité d'humeur), fut placé comme instituteur adjoint dans un arrondissement de Paris, sur la recommandation de M. J... et de quelques autres personnes distinguées. J'aime à vous signaler ce fait qui montre combien les persécutés sont peu reconnaissants envers ceux qui ont le tort ou le malheur de s'être intéressés à leurs affaires (1). Peu de temps après sa nomination, il fut encore déplacé et envoyé dans un autre arrondissement pour avoir, en présence des élèves, souffleté un des instituteurs qu'il accusait de faire sur lui de faux rapports.

(1) C'est ainsi que M. Roux, directeur des aiîaires départementales, vient d'être assassiné par son secrétaire.

Ce déplacement lui fit perdre des avantages matériels considérables, et peu de temps après, son fils, jeune homme très intelligent de onze ans, fut enlevé par une fièvre typhoïde. Le chagrin qu'il éprouva fut immense, car il avait fondé les plus hautes espérances sur la tête de cet enfant. Il prétendit immédiatement que M. J... était l'auteur de cette mort, car en prononçant son déplacement, il lui avait fait perdre de l'argent, et faute d'argent il n'avait pas pu faire donner à son enfant les soins médicaux nécessaires. Voilà donc le délire des persécutions constitué, et M... a fait choix d'un persécuteur^ ou pour mieux dire, d'une victime ; mais pour comprendre son état d'esprit, il faut revenir en arrière. 11 y a vingt-quatre ans, en 1865, il avait eu une querelle violente avec un de ses chefs, et après lui avoir adressé les plus grossières injures, il l'avait appelé vieil imbécile; il avait déclaré que lui. M..., parviendrait aux plus hautes fonctions et qu'il réorganiserait l'enseignement de fond en comble, qu'il expulserait les incapables par des hommes intelligents.

Permettez-moi d'aborder ici une digression qui n'est pas sans intérêt. Il y a quelques années seulement que M... a donné des signes d'aliénation mentale et a dû être séquestré; mais, comme vous le voyez, il nourrit, depuis presque un quart de siècle (186S), des idées d'ambition et de persécution. Il y a eu développement simultané des deux tendances, sans qu'on puisse dire que l'une des deux ait précédé l'autre; ce sont deux dispositions d'esprit nées d'un fond commun, l'autophilie, et qui se sont simultanément et parallèlement développées. Nous sommes loin des quatre phases nécessaires du prétends délire chronique, car la réalité des faits diffère souvent des conceptions systématiques des doctrinaires.

Avant de venir à Paris, M... voulait être nommé inspecteur de l'enseignement primaire. Il ne possédait pas les diplômes nécessaires pour obtenir cette place, et cependant, en vrai persécuté, il accusait MM. Floquet, J... et G... de lui avoir barré le chemin ; mais à partir de la mort de son fils, son délire prit une forme plus active; il venait attendre à sa porte M. J..., l'inspecteur qu'il considérait comme son principal ennemi. Il l'abordait dans la rue et le poursuivait de ses supplications, tantôt priant, tantôt pleurant, tantôt menaçant. M. J... se sauvait quelquefois par des voies détournées, mais M... le rejoignait toujours. Un jour, après avoir monté la garde devant la porte de M. J... pendant deux heures, M... l'aborda d'une manière tellement inquiétante, que l'inspecteur dut prendre la fuite pour lui échapper. Le lendemain, M. J... recevait de la préfecture l'avis de se tenir sur ses gardes. M... ayant proféré des menaces de mort contre lui, contre M. G... et contre M. Floquet, député. M... fut à ce moment filé par deux agents de la sûreté. Il vint plusieurs fois stationner à la porte de M. J... cherchant à le voir, malgré les affirmations du concierge disant que M. J... était en tournée d'inspection.

Pendant trois jours. M... se promena dans Paris ayant un couteau à virole, dont il se promettait de faire un bon usage. Fatigué de ses pérégrinations, il vient à la préfecture de la Seine, demandant à voir M. G... Il brise une chaise sur la tête d'un garçon de bureau ; il brutalise M. L..., chef du personnel, l'accusant d'avoir fait de mauvais rapports sur lui; puis, il profère des menaces de mort contre M. Floquet, disant qu'avant vingt-quatre heures il l'aurait tué. Effectivement, il tenta, dans la journée, de le voir à la Ghambre; mais M. Floquet ne le reçut pas. Enfin, il revint chez M. L..., armé de son couteau à

virole, et réclamant justice. M. L... l'emmena à l'Hôtel de ville, essayant de le perdre en route, mais inutilement. A l'Hôtel de ville, M. L... étant monté dans l'ascenseur, il y monta aussi. M. L... étant entré dans son bureau, il monta la garde à la porte. C'est alors qu'aidé de plusieurs personnes M. L... le conduisit chez Legranddu SauUe, qui fît opérer l'internement.

Avant cette dernière scène de violence, il avait, pendant trois mois, menacé à diverses reprises M. L... et M. G..., restant dans leurs bureaux plusieurs heures. Il avait même poursuivi ces messieurs dans la rue et brutalisé un passant qui ressemblait à M. C... 11 s'excusa aussitôt, ayant reconnu son erreur. Les victimes de M..., car on peut bien nommer ainsi les hommes honorables qu'il a si longtemps tourmentés et poursuivis, déclarent qu'il n'a jamais présenté, pendant cette longue période, aucune trace du délire exubérant qu'il manifeste aujourd'hui. Ils Tendent hommage à son intelligence et disent qu'il raisonnait parfaitement. Un fait remarquable, c'est que, malgré son excitation, il n'écrivait à personne de lettre menaçante. 11 craignait, sans doute, de laisser des preuves par écrit. Transporté à Sainte-Anne, et plus tard à Villejuif, il a manifesté un délire ambitieux des plus caractérisés, qu'il devait sans doute caresser depuis longtemps, sans le révéler au dehors. Mais, en tout cas, il est évident que cet homme, qui raisonnait parfaitement, était absolument aliéné depuis nombre d'années, et que sa folie n'a été, pour ainsi dire, que l'épanouissement naturel de son caractère primordial.

Mais l'un des points les plus curieux de l'évolution de son délire, c'est, qu'après avoir fait choix de son persécuteur, il l'a pour ainsi dire associé mentalement à son exis-

tence, subissant la transformation de la personnalité, que subissent les aliénés de ce genre. Il a, pour ainsi dire, associé M. J... à ses destinées, en lui accordant une promotion nouvelle dans la hiérarchie du mal, chaque fois que lui, M..., en obtenait une dans la hiérarchie du bien.

M,., est instituteur distingué ; M. J... est inspecteur de l'enseignement primaire.

M... s'appelle prince de HohenzoUern ; il est empereur de France, puis de l'Europe; M. J... devient un homme politique très important, qui conspire, avec Bismarck, pour la destruction de la France.

M... est Dieu; M. J... est aussitôt le diable.

Ce phénomène psychologique, très curieux, dont nous devons la constatation à M. Vallon, n'avait jamais été constaté jusqu'ici. C'est la transformation double de la personnalité^ si je puis me permettre de créer une expression nouvelle.

Pour donner une idée de l'état actuel de M..., au point

de vue psychologique, nous rapportons ici quelques fragments d'un écrit qu'il nous a remis :

Serve bone et fidelis, intra in gaudium Domini lui,

A Sa Majesté François-Joseph I", empereur d'Autriche-Hongrie, hôtel Bristol, Paris.

Villejuif, le 7 octobre, an III de l'ère de Dieu connu.

SrRE,

Nous avons l'honneur de prier Votre Majesté de vouloir bien notifier par tél(^gramme de notre part à Guillaume do Saxe-Cobourg, qui, depuis le décès de Frédéric III, se dit empereur d'Allemagne, de cesser ses fonctions d'empereur, de ne plus contiuuer à voyager en Europe et de se rendre tout aussitôt à Paris pour être par Nous investi, s'il sait se comporter ainsi que Nous le voulons, de la dignité d'empereur de Sénégambie considérablement agrandie, car Nous ne isaurions le reconnaître comme empereur d'Allemagne, vu qu'il est

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fils naturel de lord Palmerston, et pour d'autres raisons qu'il ne Nous convient pas d'expliquer.

Vous voudrez en même temps faire procéder à l'exécution de J..., le diable incarné, pour crimes très nombreux par lui commis, et venir après cette exécution, entouré de Leurs Majestés les empcr reurs présents à Paris, régnants et à régner, du corps diplomatique, de Leurs Excellences les ministres, que Nous avons nommés d'ici et que Votre Majesté connaît, et des principaux membres du Haut Clergé, spécialement de Son Éminence le cardinal Pecci, duc de Leicester, ex-pape Léon XIII, ainsi que de plusieurs membres de l'ex-gouvernement de la République française. Nous faire sortir sans délai, conformément à Notre Dignité de Dieu incarné pour toujours, de Grand Empereur Perpétuel du Globe terrestre, spécialement Empereur de France, à titre temporaire, et de Grande Grèce pour toujours, du lieu de séquestration oîi Nous sommes depuis trop longtemps renfermé.

Nous recummandons à Votre Majesté de Nous faire entourer de la pompe qui convient à notre rang suprême, parce que cette pompe nous est due, et afin que notre autorité, la seule légitime au ciel comme sur la terre, soit acceptée plus aisément de l'Humanité tout entière. Nous informons également Votre Majesté, que nous épouserons principalement, tout aussitôt après que Nous aurons été officiellement conduit à Paris, Son Altesse Impériale l'archiduchesse Marie-Adélaïde, votre digne fille.

Nous comptons sur votre obéissance pleine et entière sous tous rapports.

Nous avons l'honneur de prier Votre Majesté d'agréer l'assurance de Notre considération la plus distinguée,

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