CHAPITRE IV
Socrate naquit de parents pauvres (1)^ avec des dispositions intellectuelles assez développées, pour qu'un oracle ait pu les prendre pour thème de sa réponse^ et ordonner qu'on abandonnât cet enfant à l'avenir qu'il se ferait à lui-môme (2). Ce sage conseil ne fut pas suivi, et le fils de Sophronisque fut obligé, contre ses goûts, de demeurer dans l'atelier de son père (3), occupé à façonner du marbre, quand il eût voulu s'abandonner à son penchant pour la philosophie, vers laquelle le poussait, presque dès son bas âge, une sorte d'inspiration ou de voix intérieure (4).
(1) Platon, Premier Alcibiade,^. 62; Théétète^ p. 62. — Diogène-Laerce , lib. Il, s. 18. — Elien, Hist. var., lib. 11, cap. 1. — Théodore!, Grœc. affect. curât., serm. i.
(2) Plutarque, Du Démon de Socrate, ch. 38.
(3) Diogène-Laerce, lib. 11, s. 20. — Porphyre, dans Théodoret, Grœc. affect. curât., serm. 12.
(4) Platon, Apologie, i^. 73; Théagès,^^. 19. -— Tertul- LiEN, De anima, au commencement.
214 RÉSUMÉ DE l'histoire PSYCHOLOGIQUE
Comme cela arrive toujours dans les vocations réellement dignes de ce nom, cette disposition de Socrate à la méditation philosophique ne fit que s'accroître des obstacles qui lui furent opposés (1); et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'ardent et singulier jeune homme^ obéissant à la nécessité, passa les années de son adolescence à exécuter des travaux de statuaire, assez parfaits, du reste, pour lui valoir quelques succès (2). Il avait dix-huit ang environ, lorsqu'un ami de rhumanité et de la philosophie, Criton, voyant cette belle intelligence aux prises avec le besoin, fit cesser la lutte (3), et mit Socrate à même de se Hvrer tout entier aux études réformatrices qui devaient remplir sa vie et être la cause de sa mort.
Socrate alors se montra tel que l'avait fait la nature, tel qu"*!! se fit voir constamment depuis, livré à une seule pensée, les yeux fixés sur un seul but : l'amélioration de la race humaine par la réforme de la logique, de la morale et de la religion. Ses discours, ses actions, sa pauvreté, son désintéressement, sa générosité, sa tempérance, sa fermeté civique, son courage
(1) Porphyre, dans ThéodoreT;, serm. 12.
(2) ScHOLiASTE d'Arisloph., ad Nub., act. 2, scène 1. — Diogéne-Laerce, lib. II, s. 19. — Pausanias, lib. 1, cap. 22 ; lib. IX, cap. 35.
(3) Diogène-Laerce, lib. II, s. 20.
militaire^ sa veille, son sommeil^ tout se rapporta à ce but^ qui lui avait été imposé par son organisation, plutôt qu'il ne se l'était donné à lui-même. Epoux, père, citoyen, il ne négligea aucun des devoirs que lui imposaient ces divers titres ; mais le premier, pour lui, ut toujours cet enseignement moral, plus pratique encore que théorique, qu'il s'était, en quelque sorte, arrogé sur Athènes toute entière, et pour lequel tous les moyens justes et honnêtes lui étaient bons. Une vie pareille, une semblable contention d'esprit, ne pouvaient qu'entraîner dans de grandes singularités de discours, de manières, de conduite, un esprit déjà fort singulier par lui-même. Elles ne pouvaient qu'accroître son insensibilité aux intempéries des saisons, à la contagion de la peste (1), aux besoins de la nature animale; augmenter la violence d'inspirations ou d'impulsions intérieures qui dataient presque de la naissance, leur faire prendre le caractère de sensations externes ; et c'est ce qui eut lieu en effet. Socrate eut des extases, presque des accès de catalepsie, ainsi que cela lui arriva au siège de Potidée et ailleurs. Bientôt ces extases prirent le caractère d'hallucinations plus tranchées, plus courtes, mais plus fréquentes; hallucinations du tact général, soit intérieur, soit extérieur ; hallucina-
(1) Diogéne-Laerce, lib. II, s. 25. — Elie^, Hist.var., lib. XIII, cap. 27. — Aulu-Gelle, Noct. attic, lib. Il, cap. 1.
21() RÉSUMÉ DE l'hISTOIRE PSYCHOLOGIQUE
tiens de Fouïe surtout, et probablement aussi de la vue (i). Socrate ne douta plus de l'assistance de son Démon ou de son Dieu, assistance que lui expliquaient les croyances alors régnantes, et' qui, les lui expliquant à son tour, le porta à les modifier. A table, dans les rues d'Athènes, dans les camps, il s'arrêtait tout court, quelquefois sans motif apparent, d'autres fois à propos d'un éternûment venu de lui ou d'un de ses voisins, et il agissait ou n'agissait pas suivant que réternûmenl avait eu lieu à sa droite ou à sa gauche (2). Mais il s'arrêtait surtout s'il avait entendu la voix du Dieu, car il n'en recevait jamais que des ordres prohibitifs. Ces ordres lui étaient ordinairement personnels. Quelquefois pourtant ils concernaient aussi ses amis ; témoin ce qui eut heu à la déroute de Délium ; témoin l'aventure de Charmide, celle de Criton, celle de Timarque et de son complice, témoin l'histoire des pourceaux de la rue des faiseurs de coffres, et beaucoup d'autres histoires de ce genre. D'autres fois enfin ces avertissements étaient relatifs aux afi'aires publiques, par exemple au mauvais succès de l'expédition de Sicile (3).
(1) Apulée, De Deo Socratis, p. 166, 167. — Platon, Criton, p. i02. — GoTFR. Olearius , De Socratis Dœmonio.
s. XV.
(2) Plutarque, Du Démon de Socrate, eh. 18.
(3) Platon, Théagès, p. 21. — Plutarque, loco suprà, ch. 19.
Ces fausses perceptions ou ces hallucinations de SocratC;, qu'il prenait pour les inspirations de son Démon familier^ ne firent qu'augmenter à mesure qu'il avança en âge, et sa croyance au Dieu qui les lui donnait en augmenta d'autant. Il finit même par se persuader que, par le fait de cette assistance divine, il pouvait, à distance, exercer une influence favorable sur les jeunes gens qui le fréquentaient, et les conduire, par cette sorte de magnétisme moral, au but de ses efforts réformateurs (1). Enfin, ces perceptions et cette croyance étaient tellement fortes à Tépoque de son procès et de sa condamnation, qu'elles le détournèrent de préparer sa défense (2), de faire aucune sollicitation, aucune démarche auprès de ses juges (3), et qu'elles lui firent même dire en leur présence, qu'au péril de sa vie il recommencerait tout ce dont il était accusé, et que c'était là une chose dont il ne pouvait se défendre (4-).
Rien, assurément, de plus extraordinaire, mais rien aussi de plus irréfragable comme critérium de la folie,
(1) Platon^ Théétète, p. 65; Théagès,^. 24.
(2) Platon, Apologie ^ p. 92. — Xénophon, Apologie^ p. 702; Memorab.j lib. IV, p. 817. — Cicéron, De divinat,, lib. I, s. 54.
(3) Platon, Apologie, p. 79, 89. — Xénophon, A/emora6., lib. IV, p. 804. — QuiNTiLiEN, Institut, orat., lib. XI, cap. 1.
(4) Platon, Apologie, p. 68, 69, 87.
218 KÉSUMK DE l'histoire PSYCHOLOGIOUE
que ces hallucinations qui^ par leur direction sur un seul objet, leur suite, leur raison en quelque sorte, et surtout par cette circonstance qu^elles peuvent durer toute la vie sans se compliquer d'un véritable délire maniaque, constituent une espèce de folie qu'on pourrait appeler sensoriale ou perceptrice (1). Or, ce furent là constamment les hallucinations de Socrate, comme ce furent celles d'autres grands hommes, et surtout de réformateurs en matière de religion (2) ; et elles eurent et conservèrent toujours chez lui ce caractère, pour trois principales raisons. \° Elles tenaient à ses sensations d'enfance, et n'en étaient, en quelque sorte, que la continuation. 2° Il put s'y abandonner en toute liberté; les croyances de son époque, loin de les contrarier en rien, s'y prêtant, au contraire, merveilleusement et de tous points, et donnant un caractère inspiré et divin à des prétentions et surtout à des sensations qui obtiendraient maintenant une quahfication toute différente. 3° Les connaissances médicales de ce temps-là sur la folie, par exemple celles d'Hippocrate, qui était contemporain de Socrate, ne permettaient pas d'apprécier le genre de manie de ce dernier (3) ;
(1) Voyez, plus loin, la noi^Wl^ Histoire d'un esprit frappeur, tirée de la Démonomanie des sorciers, de J. Bodin, et les Observations sur la folie sensoriale.
(2) Voyez, à la fin du volume, la Recherche des analogies de la folie et de la raison.
(3) Voyez la note IV, Sur la connaissance qu'avaient de la folie les anciens, et sur Vidée quHls s'* en faisaient.
DE SOCllATE. :219
les philosophes,, d'ailleurs, ayant déclaré que la folie véritable était un état général de fureur, dont ils distinguaient encore le délire pythique, ou inspiré par les Dieux (1), et ayant prononcé qu^un sage, s'il lui arrivait d'entrer en fureur^ toujours au moins ne pouvait pas devenir fou (2).
De tout ce résumé biographique, il résulte pourtant que Socrate était bien véritablement dans ce dernier cas; puisque, s'il y a un caractère formel et indubitable de la folie, ce sont les hallucinations (3), c^'est-à-dire cet état intellectuel où Thomme, abusé par le trouble de son esprit, prend ses propres pensées pour des sensations nées de Faction immédiate des objets extérieurs. Or^ le philosophe athénien, indépendamment de la consécration exclusive de sa vie au triomphe d'une ou de deux idées, indépendamment de ses singularités de plus d'une sorte, présenta, pendant quarante ans peutêtre, ce caractère irréfragable de l'aliénation mentale. Pour lui, pour la gloire d'Athènes et pour celle de la philosophie, pour le triomphe de la morale et le bien de l'humanité, il est heureux qu'à raison du temps où il vivait et de la nature de sa folie, cette dernière ait pu conserver son caractère sensorial, sans passer à
(1) Platon, Phèdre^ p. 316 et seq.
(2) Ce fut l'opinion des Stoïciens (Diogéne-Lâerce , VII, li7), et plus tard celle de Cicéron {Tuscul. quœst., III, 5) et de Sénèque [De benef.^ 11^ 3o).
(3) Beausobre , Réflexions sur la nature et les causes de la folie; Mémoires de l'Académie de Berhn, 1759, p. 390.
220 RÉSUMÉ DE l'hISï. PSYCHOLOGIQUE DE SOCUATE.
l'état de délire général et véritablement maniaque. Socrate a pu demeurer ainsi,, durant toute sa vie^, le représentant et le martyr sans doute, mais^ à coup sûr^ l'expression au moins hallucinée de la raison, de la philosophie et de la vertu.