‹ Du démon de SocrateChapitre 72 sur 74 · HUITIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

HUITIÈME OBSERVATION

Manie religieuse consistant presque exclusivement en hallucinations de l'ouïe, qui datent de vingt-trois ans, et s'accompagnent, en apparence, de toute la raison compatible avec cet état.

(1) Je la publie pour la première fois, ainsi que la troi= sième; mais elle est, à elle seule, une preuve si démonstrative de la vérité des opinions contenues dans cet ouvrage que je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de la joindre aux sept observations précédentes. {Note de 4836.)

Symonymie. — Délire divin ou prophétique de Platon, Arétée, Cœlius Aurelianus.

Melancholia superstitiosa de Willis.

Melancholia enthusiastica de Sauvages et de Sagar.

Manie religieuse des médecins modernes.

P., vieillard très- vert encore, d^une forte constitution, d'un tempérament sanguin, est renfermé dans la division des aliénés depuis cinq à six ans. Le 6 février 1813, après quelques semaines, quelques mois peut-être, d'inspirations légères et, pour ainsi dire, intérieures, Dieu lui apparut, pour la première fois, dans toute sa gloire, et lui annonça qu'il était son fils, son envoyé, chargé par lui d'annoncer sa volonté aux hommes, et d'opérer, par ses exhortations, la réforme de leur état social. Cela ne Tempêcha pas d'exercer toujours son métier de cordonnier, et de se conduire, comme par le passé, avec toutes les apparences d'une raison parfaite. Ce ne fut que deux mois environ avant son entrée à Bicêtre, et sur l'ordre formel de Dieu, qui le visita encore ce jour-là, que P. cessa de travailler, et qu'il resta, pendant près de six semaines, renfermé volontairement dans sa chambre, à demi nu, ne mangeant pas, ou mangeant peu, en proie à des avertissements divins réitérés, et à toute l'exaltation qui en était la suite. Ce fut là ce qui détermina son admission dans la division des ahénés, le 8 octobre 1829. Il était, en ce moment-là, fort calme.

Depuis ce temps, son état n'a véritablement pas

varié. P. se croit en communication avec Dieu, dont il se dit le fils bien-aimé. Les fausses perceptions sur lesquelles il fonde cette croyance sont, à peu près, purement relatives au sens de Touïe, et ne s'accompagnent d'aucune incohérence générale dans les idées, d'aucune excitation, d'aucune erreur de conduite. Indépendamment des deux visions, ou hallucinations de la vue, dont j'ai parlé, il en a eu encore deux ou trois autres. Dans l'une d'elles, il a été ravi en esprit jusqu'au trône de Dieu, en compagnie de la Vierge Marie, et il est allé s'asseoir à la droite de son divin Père. Pour ce qui est de ses fausses perceptions habituelles, c'est-à-dire de ses hallucinations de l'ouïe, quelquefois c'est Dieu qui lui parle en personne ; d'autres fois l'Être suprême se sert pour cela de l'intermédiaire de l'archange Raphaël, comme il se servait de Gabriel pour envoyer à Mahomet les articles de la loi musul-= mane. Ce divin messager lui donne souvent des avertissements très-longs, très-expUcites, que P. écrit avec grand soin, et dont il m'a transmis un grand nombre. En les lisant, sauf la différence des temps, des lieux et des personnes, on croirait lire un chapitre du Coran. Il y règne seulement un peu moins d'incohérence. Il y a un de ces avertissements qui contient d'assez bonnes choses sur la valeur de l'art médical, et où se trouvent, sur l'intervention de la Divinité dans la cure des maladies, des idées qui rappellent celle du bon Paré ; je le pansay, Dieu le guarit.

SUR LA FOUE SENSORIALE. 315

Il arrive quelquefois que, pendant longtemps, la voix, les inspirations, tout se tait. P. alors vit sur son passé. Mais il n^en est pas moins persuadé, pour cela, de la réalité de ses fausses perceptions, et il attend tranquillement qu'elles recommencent, bien convaincu qu'il ne saurait en être autrement. Un de ces intervalles a duré, sous mes yeux, douze à treize mois environ, et la foi du prophète n'en était en rien ébranlée.

Depuis un ou deux ans, une cataracte s'est formée sur chaque œil. P. n'y voit presque plus, et il est obligé de faire écrire ses avertissements divins par un de ses compagnons de salle. La forme y perd, mais le fond reste le même. P. se refuse néanmoins à toute opération sur ses globes oculaires. Dieu, dit-il, lui rendra la vue, quand il en sera temps. J'ai essayé de porter vivement son attention sur la nécessité d'une opération chirurgicale, afin que, pendant le sommeil, quelque avertissement divin, reflétant cette excitation^ lui enjoignît de se laisser opérer. Le résultat a été opposé à celui que je voulais obtenir. Dieu s'est opposé à l'opération.

P. est, en ce moment, atteint de scorbut, c'est-àdire d'une maladie grave et essentiellement débilitante. Gela n'a rien changé à son état d'hallucination et de foi religieuse. Cela n'a pas non plus généralisé le délire. Il n'y a rien de plus, chez lui, que ce qui y a toujours existé, c'est-à-dire, de fausses perceptions de l'ouïe, et elles continuent ainsi depuis 23 ans. Celles

de Mahomet, à ne les prendre toutefois qu'à sa sortie de la grotte du mont Hara, n'ont peut-être pas duré aussi longtemps (1).

(1) Dans le mémoire qui suit sur les Analogies de la folie et de la raison, on aura à remarquer surtout celles qui sont relatives aux hallucinations chroniques ou à la folie sensoriale. Les observations qu'on vient de lire et celles qui leur ressemblent m'en ont fourni la première idée, et elles me firent émettre sur le Démon de Socrate une opinion qui, à répoque où je l'énonçais, n'était presque qu'un pressentiment.

On a dû^ pour faire le tableau de la folie^ Tétudier et la décrire à son plus haut degré d'intensité, dans ses formes les plus tranchées et les plus distinctes/ les plus éloignées, en un mot, de celles de la raison. C^était le moyen de la mieux peindre, mais ce n^était pas celui de la faire mieux comprendre. Dans ce dernier but, il faut non-seulement étudier Faction de ses causes occasionnelles, son incubation , son début, le passage de la raison à la folie, mais encore rechercher les états psychologiques qui, dans ce qui n'a pas cessé d'être delà raison, se rapprochent le plus des diverses formes et des divers degrés de l'aliénation mentale. Ces recherches analogiques, puisées en très-grande partie dans ce que chacun peut avoir éprouvé par soi-même, donneront lieu à des rapprochements d'où jaiUira une lumière claire pour tous les yeux, et elles montreront, mieux que des descriptions isolées, que la folie n'est . point une chose à part, que tous les fous ne sont point sous la tutelle des asiles qui leur sont consacrés, et

que, de la raison complète ou philosophique au délire véritablement maniaque, il y a d^innombrables degrés, dont il serait avantageux à tout homme d'avoir au moins la connaissance générale, afin de ne pas mettre toujours la colère ou la vengeance à la place de cette pitié indulgente dont peut-être il a eu quelquefois besoin, et qu'il pourra quelquefois encore avoir à récla^ mer pour lui-même.

I. A son point de départ, et dans les dispositions mentales qui en sont la cause prédisposante ou constitutionnelle, la folie est encore de la raison, comme la raison est déjà de la fohe ; et il importe de commencer par làTétude de leurs analogies. Ces dispositions, suivant même le langage ordinaire, sont, dans le mode moral ou affectif, une irritabilité extrême, une sensibilité excessive, qui donnent Heu à des illusions et à toutes les erreurs de jugement qu'elles traînent à leur suite, ou dont elles ne sont que le premier degré. Ce sont des appétits, des goûts , des désirs bizarres et exclusifs, des passions mauvaises, désordonnées, délirantes, un entraînement, une irrésistibilité dans les actes, qui frappent tous les yeux, parce qu'ils Be sont point en harmonie avec la raison commune. Et dans le mode intellectuel, c'est un manque d'attention qui donne heu à de la distraction et à une apparence di insensibilité aux impressions venues du dehors ; c'est une association rncieuse des sentiments et

des idées, qui produit des singularités, des disparates, de V incohérence dans les discours ; ou bien une association trop rapide de ces actes intellectuels, qui occasionne dans le langage de la confusion et des ellipses inintelligiblés; c'est enfin un jugement faux qui donne lieu à des manières de voir fausses et à des déterminations et à des actes que réprouve l'assentiment général.

En dernière analyse, il y a, dans les dispositions à la folie et à son point de départ, exaltation ou perversion de la sensibilité générale, exaltation ou perversion des appétits et des passions, vice de rectitude ou de rapidité dans l'association des sentiments et des idées. Or, ce sont là, au degré près, tous les traits essentiels ou primordiaux de la folie déclarée. Seulement, dans cette dernière, il n'est pas toujours aussi facile d'en faire l'analyse, parce que le désordre est plus grand, parce que ces diverses sortes de lésions de la volonté etdeTentendementse mêlent et se croisent, et qu'il en résulte un accroissement, soit de bienêtre, soit, et beaucoup plus souvent, de malaise tout à la fois physique et moral, qui, devenu cause à son tour, augmente encore le trouble des passions et] des idées, et donne lieu à des actes d'une violence démesurée et d'une extravagance manifeste,

II. Il est rare, dans le cas même d'une cause déterminante, traumatique ou toxique, telle qu'un coup violent sur la tête, un excès de vin ou l'ingestion d'un

poison narcotique, il est rare, dis-je, que la folie débute brusquement et sans prodromes. Presquetoujours elle a une période d'incubation, et dans ce cas encore ses analogies avec certains états psychologiques qui appartiennent à la raison, sont assez remarquables pour mériter quelque attention. On les trouvera, ces analogies, dans ces passions violentes, exclusives et longtemps continuées, où, comme dans la passion de Tamour, domine un seul sentiment, un seul ordre d'idées, que la raison combat quelquefois, mais en vain, que d'autres fois elle ne cherche pas à repousser, soit qu'elle s'y complaise, ou qu'elle soit devenue incapable de juger de leur trop grande extension. Souvent il y a, dans ce cas, une absorption, une concentration morale qui frappent les yeux même les moins exercés ; il y a une distraction qui n'est pas ordinaire, et jusqu'à de l'incohérence dans les idées; et cet état, qui n'est autre chose que de la mélancohe, c'est-à-dire, le premier degré de l'aliénation mentale, passe souvent à un véritable état de manie déclarée. Mais dans beaucoup de cas il n'en est heureusement pas ainsi : la mise en exercice d'autres sentiments, d'autres passions, la production d'idées nouvelles, ce que l'on appelle, en un mot, des distractions, des diversions, permettent à la raison de reprendre son empire ; et, bien qu'elle ait été sur le point de céder, de se perdre peut-être pour jamais, le mot de folie n'a pas été prononcé, et elle passe pour n'avoir reçu aucune atteinte.

Je ne fais qu'indiquer ces rapprochements, dont le développement va trouver sa place dans l'examen de la manie aiguë.

III. Cet état-, du point de vue des recherches d'analogie auxquelles je me livre, affecte deux formes générales quil importe de bien distinguer, parce qu'on en retrouve le type dans les deux ordres généraux de passions. Ou bien le délire oiïre un caractère de bonheur, de gaieté, de bienveillance, ou bien il porte l'empreinte de la peine, de la menace et de la violence.

Dans la première de ces deux formes, qui est de beaucoup la plus rare, il existe chez le maniaque un sentiment de bien-être et de force à la fois physique et intellectuelle, un état de bonheur qui perce dans toutes ses paroles et dans tous ses actes, et qu'il voudrait faire partager à tout ce qui l'environne. Or, c'est là littéralement, et au degré près, ce qui a lieu dans les passions gaies et heureuses, et dont la plus haute expression est la joie et son délire. Non-seulement on y jouit du bonheur présent, mais tous les rêves d'avenir paraissent devoir se réaliser incessamment, et ce bonheur, ces espérances, on voudrait y voir participer tout le monde. La vue du malheur afflige ou importune; quelquefois même on ne le conçoit plus. Il se joint à ces sentiments ce désordre d'idées que fait toujours naître une passion trop vive ou exclusive. Les gestes, les actes aussi sont désordonnés, sans but apparent, comme

ceux des fous. Il y a, en un mot^ chez Thomme plongé dans le délire de la joie^ une exubérance tout à la fois de bonheur et de vie qui a besoin de se traduire par des mouvements dont le seul objet semblerait être la déperdition d'une névrosité également exubérante. On sait d^ailleurs qu'une joie inattendue et portée à ce degré excessif peut donner lieu à un délire maniaque quelquefois irrémédiable^ et qui en est comme la continuation. Sûrement qu'alors le bonheur devient de la peine, comme le plaisir purement physique, s'il est porté à un trop haut degré, ou s'il est prolongé trop longtemps, ne tarde pas à prendre les caractères de la douleur.

La seconde forme de la manie, qui est aussi sa forme la plus fréquente, est celle où, comme je Fai dit, le délire offre les traits de la souffrance et de la colère : c'est la manie furieuse, la manie aiguë proprement dite. OrJ son analogie, j'allais presque dire sa simiHtude, avec certaines formes de la raison, avec les passions tristes ou violentes par excellence, la colère, la peur, le désespoir, cette analogie, dis-je, est frappante. Dans l'un et dans l'autre cas, parallèlement à l'état ou de passion ou de fureur maniaque, existe un état de malaise moral et de souffrance physique qui s'y ajoute, pour donner lieu non-seulement au désordre des idées et des actes, mais encore au caractère de violence et de nocuité de ces derniers. La colère, la peur, le désespoir, tels sont donc les trois principaux termes de comparaison que la raison peut offrir à la recherche

des analogies de la manie aiguë, furieuse ou triste.

Le plus ordinairement le maniaque furieux menace,, frappe^ ne cherche qu'à commettre des actes de violence. Son délire est une colère continuelle : la contrepartie de l'axiome hippocratique^ furor ira diuturna» Seulement ici le désordre est plus grand que dans la colère raisonnable. Il y a une plus grande incohérence des idées^ et entre elles des ellipses tellement fortes qu^on ne peut pas en combler les vides. Il y a un mélange plus inextricable de tous les sentiments et de toutes les passions^ ou au moins de plusieurs d'entre elles; il y a une plus grande propension à faire acte de colère sur les personnes, les choses, les plus innocentes ou les plus inofFensives. Cette exubérance furieuse, qui semble devoir s'épuiser à tout prix, prend sa source dans l'état de malaise qui l'accompagne, à en juger par ce qui se passe dans la colère elle-même; elle prend sa source dans l'exaltation de Famour-propre et dans l'accroissement du sentiment de la propre puissance; elle la prend enfin dans des illusions et des hallucinations qui mettent le maniaque en hostihté contre des personnes ou des choses auxquelles il attribue, à tort, des intentions ou des actes nuisibles, dirigés contre lui.

Or, tous les traits de cette analyse d^un accès de manie furieuse, jusqu'aux illusions sur les intentions, se retrouvent, à peu de chose près, dans un accès de colère porté au plus haut degré, surtout s'il a lieu chez un homme naturellement peu maître de

lui-même, ou excité par un commencement d'ivresse.

11 n'est personne qui n'ait éprouvé, par lui-même ou par Tobservation des autres, les effets de la peur portée à un haut degré. Ces effets tiennent vraiment du délire, aussi et peuvent parfaitement rendre compte de ce qui doit se passer chez un maniaque peureux, chez un panophobique. Il se fait alors une confusion extrême des idées, qui perdent leur cohérence; on est saisi de vertige; les yeux se couvrent comme d'un voile; loin de faire ce qu'il faut pour fuir ou repousser le danger, on agit dans le sens contraire, ou l'on n'agit point du tout. Les muscles entrent en convulsions, ou bien ils fléchissent sous le poids du corps ; il se fait souvent des exonérations involontaires. Un sentiment de faiblesse et de froid inexprimable a lieu, et peut aller jusqu'à la syncope. Quand il n'en est point ainsi, que l'individu demeure capable de quelque action, il se manifeste un égoïsme qui va quelquefois jusqu'à la férocité : sentiments doux, affections puissantes, devoirs naturels, tout est oublié, et le moi perce dans toute sa nuditéhideuse.

On voit ainsi, dans la peur, apparaître simultanément les caractères primitivement essentiels de tout délire maniaque. Illusions sur les résultats de l'action des sens ; perversion ou nullité de l'association des idées ; exaltation, perversion et conflit des appétits et des passions ; dénudation de l'égoïsme ; délire des actions qui ne vont point au but qu'il faudrait atteindre, mais qui n'en sont que plus en harmonie avec le désordre de-

tous les autres actes intellectuels : rien ne manque à ce rapprochement, et si je voulais analyser le délire maniaque panophobique, ou du moins celui que caractérisent surtout la défiance et la crainte, j'aurais à peine à grossir les traits du tableau que je viens de tracer. Je n'aurais pas même à y ajouter que, dans le délire de la peur, il y a toujours une cause extérieure à cette passion, tandis que, dans le délire maniaque phobique, il n'y en a point, et que tout y dépend de perceptions purement spontanées; d'abord, parce que, dans ce dernier cas, cette cause a pu exister et a existé souvent, et que le délire craintif n'est que la suite plus ou moins éloignée de son action; ensuite, parce que, dans la peur comme dans le délire, il n'y a quelquefois pas de cause extérieure. On a peur parce qu'on a peur ; on a peur de tout, en vertu d'une disposition intime, soit habituelle, soit du moment, et cela peut avoir lieu chez les hommes les plus forts et les plus courageux, comme chez l'enfant ou la femme que rendent craintifs leur âge ou leur sexe.

Le désespoir tient à la fois de la colère et de la crainte, mais davantage de ce dernier sentiment. C'est la frayeur de l'avenir, comme la peur est la frayeur du présent. Qu'il porte sur un fait accompU et irrémédiable, ou bien sur l'impossibilité de l'accomplissement d'un fait éventuel, son objet ei sa nature n'en sont pas moins tout à fait exclusifs. Dans le désespoir,

comme dans la mélancolie et le délire partiel, les facultés intellectuelles sont tendues sur unseulobjetetdans un seul mode, la douleur. Tout le reste est oublié ou senti de la même manière, péniblement ; et ce défaut d'équilibre et de vérité des affections amène le délire de paroles et d'actions qui est propre à cet état. Uavenir n'étant plus vu que sous un aspect sombrC;, quelque grave que soit la cause du mal, on se Texagère encore assez pour n'y voir aucun remède, bien que le temps, à lui seul, en soit un si grand ; et voilà comment le désespoir est la frayeur de l'avenir. Son délire, lorsqu'il va jusque-là, est donc bien plus un délire d'actions qu'un délire de paroles. Sans doute, ces dernières trahissent des illusions, une exagération extrême de la sensibilité ; les idées ne s'associent que sur un seul sujet, et tantôt avec une rapidité qui ne permet pas toujours d'en suivre la chaîne, tantôt avec une lenteur qui rappelle quelques-uns des traits de la démence stupide. Mais c'est le désordre des actions qui l'emporte, et il va quelquefois jusqu'à faire perdre à l'homme son attitude essentielle et caractéristique : os sublime. On se roule à terre, on se tord les mains, on s'arrache les cheveux, on porte sur soi des mains violentes et quelquefois suicides ; tandis qu'un examen plus calme, l'examen seulement du lendemain, eût prévenu des excès honteux pour la nature humaine, et eût souvent fait apercevoir à un mal irrémédiable des remèdes d'une efficacité encore assez grande.

DE LA FOLIE El DE LA RAISON. 327

j'ai à peine besoin de dire que^ parmi les formes de la folie^ celles qui, par leur caractère d'exclusion et de terreur, offrent Tanalogie la plus frappante avec le délire du désespoir,, sont Thypocondrie;, où le maniaque se croit en proie à des tortures physiques aussi variées que douloureuses, et que doit terminer, suivant lui, une mort prochaine et inévitable; le délire sensorial, en vertu duquel l'halluciné pense être en butte à des persécutions continuelles et terribles, ou bien se persuade être condamné pour l'autre vie à d'éternels supplices; certaines formes, enfin, de la manie aiguë, telles que la stupidité, où, sans hallucinations, sans illusions précises, l'aliéné est plongé dans un état d'abattement profond produit par un malaise à la fois physique et intellectuel, et qui a presque tous les caractères extérieurs d'un désespoir silencieux.

Dans tous ces cas divers, la seule, ou du moins la principale différence qu'il y ait entre le désespoir de la raison et celui de la folie, c'est que le premier reconnaît une cause réelle, prise dans le monde extérieur, tandis que, dans le second, cette cau^e, qui jadis a pu avoir ce caractère, l'a désormais perdu, et ne réside plus que dans les perceptions spontanées et sans objet du maniaque. Plus tard, il est vrai, son désespoir pourra passer à un état de délire général plus ou moins triste ou douloureux, et alors il deviendra de plus en plus difficile d'y saisir les traits qui le rapprochaient du désespoir de la raison.

Du rapprochement analogique que je viens d'établir entre le délire de la raison, ou plutôt des passions, et le délire de la folie, il résulte que, dans l^un comme dans l'autre cas, le désordre commence essentiellement par le côté moral ou affectif de Tintelligence, c'est-àdire, que c'est nécessairement sur les affections et les passions que portent les causes qui y donnent lieu ; que c'est par elles que commence le trouble de la raison, par elles qu'il se continue, et que le délire proprement dit, le délire des pensées et des paroles, n'est, comme le désordre des actions, que l'expression de ce délire de la passion et de la volonté. Mais quelles lois établir dans cette expression ? Quelle liaison instituer entre le délire des pensées et des paroles et le trouble des facultés affectives qui en est la cause ? Aucune autre que l'expression formelle et détaillée de cette dépendance.

Les facultés morales ou affectives, qui sont la source des passions et forment le fond de l'intelligence, son fait primordial ou générateur, doivent, pour que la raison se maintienne droite, se maintenir elles-mêmes dans un équilibre qui peut varier, du reste, suivant la constitution morale de l'individu. Il ne faut pas surtout que cet équilibre soit rompu brusquement, c'est-àdire qu'une des passions prenne tout à coup une extension violente aux dépens des autres. Non-seulement cet accroissement démesuré conduit à des actes désordonnés d'abord, et ensuite maniaques ; mais les

autres passions^ celles surtout qui ont avec la première des rapports plus intimes de nature et d'objet, finissent par participer à son trouble, et de là, chez les aliénés, un mélange désordonné de sentiments et de passions dont les rapports de succession et de génération finissent par devenir insaisissables.

Le premier effet du trouble des passions et de la volonté, soit dans l'état de raison, soit dans l'état de folie, c'est, d'une part, l'association trop rapide des idées, d'abord sur le sujet de la passion mise en jeu, et ensuite sur tous ou presque tous les sujets ; puis leur désassociation, ou plutôt leur association vicieuse, d'abord sur le sujet de la passion prédominante, ensuite sur les objets des autres passions, enfin sur des faits de pur entendement. C'est, d'autre part, la transformation des idées en sensations, c'est-à-dire les illusions et les hallucinations, fait psychologique morbide qui est d'ailleurs tout à fait en harmonie avec l'exagération générale de la sensibilité, si l'on n'aime mieux dire qu'il en est le résullat.

En définitive, le désordre de la pensée est à celui de la passion ce que l'effet est à la cause, l'expression à la chose exprimée ; la pensée rend la passion, comme la parole rend la pensée, comme les sons de l'orgue rendent une mélodie, d'une façon discordante, quand la passion, la pensée, la mélodie, ont ellesmêmes ce caractère. 11 n'y a pas à demander d'autre pourquoi ni d'autre comment. Mais peut-être ' que

quelques analogies plus intimes encore, prises d'élats intellectuels que chacun peut avoir éprouvés par soimême, feront plus exactement apprécier ce que ressent Fhomme passionné ou le maniaque dans le désordre des facultés affectives, dans la désassociation des idées et dans leur transformation en sensations.

Qu'on soit mû à la fois par plusieurs passions modérées, mais contraires, ou seulement différentes, il se fait alors dans Tesprit, et souvent pendant longtemps, un singulier mélange, sinon d'impulsions, au moins de sentiments, qui n'ont d'autre rapport entre eux que la simultanéité de leur production. En vain voudrait-on chasser les séries d'idées qui en résultent, ou n'en conserver qu'une seule, les efforts qu'on fait à cet égard produisent souvent un résultat opposé. Seulement, on a la conscience de ce conflit, on sait qu'il doit finir, et l'irrésistibilité des sentiments ne s'étend point aux actes; toutes choses qui n'ont point lieu, en général, dans la manie déclarée.

De même, et sans que les passions aient aucunement été mises en jeu, les esprits qui ont rassemblé sur un certain nombre de sujets différents des idées tant soit peu nombreuses, éprouvent quelquefois une sorte de délire intérieur, et purement idéologique, qui peut mettre sur la voie de ce que doit être dans la folie l'association vicieuse des idées. Dans cet état, la pensée erre involontairement et souvent bien qu^elle veuille le contraire, sur une foule de sujets qui n'ont

aucun rapport entre eux. Les idées se croisent, se heurtent, pour se séparer et se mêler de nouveau. Des pensées, des sentiments auxquels on voudrait ne pas donner son attention reviennent néanmoins plus souvent que d'autres. On fixerait difficilement son esprit sur un sujet plutôt que sur un autre ; quelquefois même on en est tout à fait incapable. Dans cet état, si Ton pensait tout haut, et qu'on ne s'aperçût pas du manque d'association des idées, on délirerait. Ce serait de la folie, à laquelle manqueraient pourtant les signes physiques ou extérieurs, et une altération correspondante dans les déterminations, dans les mouvements et dans les actes.

Quant à la forme de l'aliénation mentale dans laquelle les idées, prenant à un degré plus ou moins élevé le caraotère de sensations externes, deviennent des illusions et surtout des hallucinations, on va voir qu'elle peut aussi trouver dans, l'état de raison des analogies bien plus marquées qu'on ne serait tenté de le croire au premier coup d'œil.

Pour ce qui est des illusions de la fohe^ je ne m'arrête point à noter leurs rapports de similitude avec celles de la raison; cette ressemblance est complète, au degré près. Si, dans le monde, en effet, l'on ne se méprend sur les personnes que d'une manière passagère, et qui ne tire point à conséquence, en revanche, on s'y méprend sur les intentions, sur le caractère des actes, et cela d'une façon durable et souvent fort

grave, à Tinstar de ce qui se voit dans la manie ; on s'y exagère à soi-même^ ainsi que cela a lieu dans rhypocondrie déclarée, des douleurs, des indispositions, des maladies ; on s'en crée qui n'existent point; et l'on voit de ces diverses sortes d'illusions qui sont si tranchées, si habituelles, si irrésistibles, que dans le monde même elles sont taxées de folie. Rousseau le prosateur est un exemple remarquable d'illusions sur les intentions des actes, et il a transformé en ennemis acharnés à sa perte une foule de ses contemporains, dont quelques-uns ne demandaient pas mieux que d'être ou de rester ses amis, et dont la plupart avaient tout au plus le tort de s'amuser aux dépens d'une imagination malade et hallucinée.

Mais, s'il est une forme de la folie à laquelle la raison paraisse ne devoir pas fournir d'analogies, c'est, à coup sûr, celle qui semble le plus en opposition avec les lois ordinaires de la sensation et de la pensée, et qui caractérise le plus spécialement et le plus indubitablement la manie, ce sont les hallucinations. Il n'en est pourtant pas ainsi, et cette forme du délire peut trouver, dans l'état de raison, des analogies assez remarquables; ou si l'on veut elle est quelquefois tellement isolée, et paraît avoir si peu d'influence sur les déterminations, que, dans les cas de ce genre, elle ne semble point incompatible avec le libre exercice de la raison. Je ne parle point de ces paroles que, dans une conversation ou même dans l'isolement et le silence, on

croit très-distinctement entendre , et auxquelles on répond^ soit par d'autres paroles^ soit par des actes. Ce sont pourtant bien de véritables hallucinations, qui ne sont pas plus que les autres le résultat de Faction des sens, et qu'on ne reconnaît pour telles qu'après vérification. Je ne parle pas davantage des hallucinations bien caractérisées, auxquelles donne lieu le délire de l'ivresse chez certains individus qui ont , comme on le dit et comme ils le disent eux-mêmes, le vin fou ; la raison, dans ce cas, n'étant pas, à beaucoup près, intacte, et tout l'organisme étant, momentanément au moins, dans un véritable état pathologique. Je ne veux parler ici que des hallucinations qui peuvent avoir lieu chez des individus sains d'esprit et de corps. Or, dans ce cas, elles peuvent offrir ce double caractère, que l'individu qui en est atteint les regarde comme de fausses perceptions, qu'il n'est pourtant pas le maître de faire cesser, ou bien qu'il les considère comme des sensations bien réellement externes, mais auxquelles il donne une cause extérieure, la plus raisonnable qu'il lui est possible, et en vertu desquelles il se conduit dans certaines de ses actions.

Si ce qu'on raconte de Pascal est vrai, que l'accident dont il avait failli être victime près du pont de Neuilly lui produisit une telle impression de terreur^ que depuis ce moment il crut de temps à autre voir s'ouvrir à ses côtés un abîme de feu prêt à l'engloutir ; si, dis-je, ce fait est vrai, comme on le croit généra-

n.34 RECHERCHE DES ANALOGIES

lement, cette hallucination devait être isolée, en même temps qu'elle n'était que passagère (1), et elle put pendant longtemps n'altérer en rien la puissante raison de l'auteur des Pensées. On a d'ailleurs d'autres exemples d'hallucinations aussi isolées dans un état de raison, sinon aussi subhme, au moins aussi intact. C'est là en eifetce qui a lieu dans beaucoup de cas commençants de folie purement sensoriale, où pendant longtemps l'individu se rend compte de ses fausses perceptions, les juge telles, en parle dans ce sens, jusqu'à ce qu'enfin, par l'effet de leur répétition et de la continuation de l'état cérébral qui y donne lieu, l'halluciné finisse par devenir réellement maniaque, et par croire vraies les fausses perceptions qu'il avait d'abord regardées comme des chimères. 11 en est encore de même dans les cas où le délire, soit qu'il ait revêtu constamment une forme purement sensoriale, soit qu'il ait été accompagné d'une incohérence générale des idées, finit, lors de la guérison, par se résoudre en hallucinations très-nettes, très -distinctes, mais dont l'individu, revenu à un état de raison plus solide, apprécie la nature et la fausseté.

Voilà pour les hallucinations momentanées, ou con-

(1) De plus Pascal, tout en ne pouvant s'y soustraire, la jugeait ce qu'elle était, une sensation fausse. 11 savait que cet abyme était un abyme imaginaire. (Voir le livre sur son Amulette^ publié douze ans après ces recherches.)

[Note, de la deuxième édition.)

DE LA FOUE ET DE LA RAISON. 33b

stituant en tout ou en partie un état de manie aiguë. Il se présente maintenant une autre question. Peut-il exister des hallucinations chroniques, plus ou moins continues, regardées par T halluciné comme des sensations vraies, compatibles néanfnoins avec un état de raison en apparence complet, et qui permette à l'individu qui en est atteint, non-seulement de continuer à vivre avec ses semblables, naais même de porter dans sa conduite et dans la gestion de ses intérêts toute la justesse d'esprit désirable? On serait porté à répondre négativement, et pourtant Tobservation prouve que ce serait à tort. Dans les cas de ce genre, Thalluciné, tout en regardant ses fausses perceptions comme vraies, reste dans une sorte de doute sur leur cause, et sur la conformité de leur nature avec celle de ses autres sensations. Il en fait un ordre de perceptions à part, qu'il rapporte à des causes dont il ne se rend pas bien compte; et si elles ne sont pas fort intenses, si elles ne portent pas sur des objets essentiels et qui soient des mobiles d'action, il les laissera, jusqu'à un certain point, de côté, et elles n'auront d'influence marquée ni sur ses déterminations ni sur ses actes.

C'est là tout ce qui peut avoir lieu pour nos temps modernes, où, sous peine d'être pris pour un fou halluciné, on ne saurait plus se prétendre en communication avec la Divinité, ou avec 'des agents surnaturels quels qu'ils soient. Mais à des époques plus reculées, il y a quelque mille ans, dans l'enfance des peuples, il

s'en fallait bien qu'il en fût ainsi. Bien qu'alors^ sans doute, la cause première ne se communiquât guère plus aux mortels qu'elle ne le fait maintenant, au moins croyait-on qu'il pouvait en être autrement, et si l'on voulait s'expliquer les inspirés des âges anciens, autrement qu'en les regardant comme des envoyés de Dieu ou comme des fourbes, l'ignorance et la crédulité des temps où ils vivaient en donneraient les moyens. Les fous d'alors, et surtout les fous hallucinés, devaient être ce qu'ils sont toujours en Turquie, contrée qui, sous le rapport de l'ignorance et du fanatisme, appartient bien encore aux temps antiques; ils étaient des hommes de Dieu, non- seulement aux yeux des autres, mais à leurs propres yeux, qui n'étaient pas plus éclairés que ceux de la foule, et ces deux croyances ne pouvaient manquer de se prêter une force mutuelle. Si donc la Divinité ne s'est jamais guère communiquée à la créature autrement que par les résultats des lois qu'elle a établies; si, d'un autre côté, Pythagore, Numa, Mahomet, etc., n'étaient pas des fourbes; s'ils croyaient à la réalité de leurs visions, de leurs révélations, ce qui me paraît hors de doute : c'étaient tout simplement des hommes de génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles, isolées, dans un mode religieux et réformateur, c'est-à-dire dans un mode que favorisait l'esprit du temps ; et ce même esprit, qui n eût pu comprendre une telle espèce de folie, forçait de toute nécessité l'halluciné et ses témoins à

croire à la réalité de ses fausses perceptions de toute sorte. S'il y a eu un génie ou un démon de Soci^ate, ses inspirations n'étaient de même que les rêves du plus sublime visionnaire de f antiquité; et dans les temps modernes, la France délivrée par Jeanne d'Arc, le catholicisme vaincu par Luther, la fondation par Loyola d'un ordre religieux qui a dominé pendant trois siècles tous les trônes du monde et jusqu'à celui du vicaire de Jésus-Christ, etc., etc.; tout cela n'a pu être également que l'œuvre de véritables visionnaires. La fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir, et pour agir sur les masses, pour mettre en mouvement les peuples, pour ébranler, changer leurs croyances, pour creuser sur la face de la terre un sillon dont les siècles n'eftacent pas l'empreinte, il faut penser, parler, se tromper^ délirer comme les masses ; il faut affirmer, croire, comme elles et plus qu'elles, être leur envoyé, leur prophète, pour qu'elles vous croient celui de Dieu et qu'elles vous en donnent la puissance.

Que si l'on adopte cette explication que je ne fais qu'esquisser ici, et sans laquelle, je Pavoue, les faits les plus féconds de l'histoire me semblent inintelligibles, peut-être éprouvera- t-on quelque humilité à voir cette raison, si absolue dans la philosophie des écoles, se modifier, non pas seulement suivant Tâge, le sexe, le tempérament, suivant l'état de réfection ou déjeune, de calme ou de passion, de santé ou de maladie, etc., mais même suivant les époques historiques, et se modifier

tellemeni bien^ sous ce dernier rapport-, que ce qui ferait maintenant enfermer un homme dans une maison de foiis^ ou ce qui du moins lui vaudrait un jugement d'interdiction^ faisait de lui, dans les âges reculés, un inspiré, un homme de Dieu, un réformateur des peuples. 11 serait difficile actuellement de savoir quels caractères précis offrit à son début la folie des grands personnages dont j'ai cherché à apprécier la valeur psychologique. L'histoire, qui ne les a jamais vus ce qu'ils étaient, ne pouvait rien nous transmettre à cet égard ; mais il est probable que leur manie avait eu de prime abord le caractère sensorial qu'elle conserva toujours. Ces hommes étaient doués d'une sensibilité, d'une imagination tellement ardente, et les impulsions intérieures qui les poussaient vers un but nécessité par les besoins et les croyances de l'époque, croyances et • besoins qu'ils partageaient plus que personne et dont ils étaient l'expression vivante; ces impulsions, dis-je, étaient tellement fortes, que les idées auxquelles elles donnaient lieu ne tardaient pas à se convertir en images sensibles, dont ils n'avaient aucun moyen d'apprécier le manque d'objets dans le monde extérieur, et ils se conduisaient en vertu de ces images, comme dans les passions nous nous conduisons en vertu d'impressions presque aussi vives, et qui nous ôtent momentanément tout moyen de comparaison et de choix. Si l'on veut, ce n'étaient pas des fous ; mais c'étaient des hallucinés, comme il n'y en a plus et comme il ne

peut plus y en avoir, des hallucinés dont les visions pourraient être appelées les visions de la raison.

! IV. Les longs détails dans lesquels je viens d'entrer sur les analogies que peuvent trouver, dans l'état de raison, les diverses faces de la manie aiguë, me laisseront peu de chose à dire sur les mêmes rapprochements appliqués aux dernières formes de la folie, la manie chronique et la démence. J'y éviterai donc toute répétition d'analyse purement idéologique, et je ne m'arrêterai qu'à ce qu'il peut y avoir à cet égard de tout à fait particulier à ces états psychologiques anormaux.

Sous ce rapport, la manie chronique, celle dans laquelle les associations vicieuses d'idées et la transformation des idées et des sentiments en sensations font désormais partie de l'intelligence, peut se comparer avec vérité à ces états intellectuels, compatibles souvent avec la raison la plus droite et même la plus puissante, et qu'on a appelés bizarreries, singularités^ manies ; états dont l'histoire des hommes les plus célèbres offre de si nombreux exemples, et qui avaient depuis longtemps fait dire à un ancien qu'il n'y a point de grand esprit dans lequel il n'entre un peu de folie.

N'offrait-il pas en effet quelque analogie avec la manie chronique, l'état mental de ces deux philosophes cyniques, Diogène et Cratès, satisfaisant, sans honte, sur la voie publique, leurs besoins les plus sales et kurs appétits les plus secrets, et dont le premier

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avait été surnommé, par ses contemporains mêmes^ un Socrate fou (1)? Quoi de plus singulier encore et de plus analogue à la manie chronique, que les habitudes de la plupart des compositeurs d'un vrai talent, peintres, poètes, musiciens, savants même, surtout en ce qui est relatif à Tobjet et au moment de leurs inspirations? Et n'avons-noiis pas tous, dans notre organisation morale, quelque habitude plus que bizarre, quelque manie , dont il nous serait difficile de nous rendre compte, et plus difficile encore de nous débarrasser? Pour donner de l'unité aux rapprochements psychologiques que j'avais à prendre des hallucinations, j'ai été obligé, à propos de la manie aiguë, de parler aussi de celles de ces fausses perceptions qui ont trait à la manie chronique ; le lecteur a pu remarquer cette anticipation. Je n'ai donc plus à traiter ici cette partie de mon sujet. Je passe à la dernière forme de la folie, la démence, accompagnée ou non de la lésion des mouvements.

V. Les états psychologiques normaux avec lesquels la démence a le plus de rapports d'analogie, sont les passions de la peur et du désespoir, et l'ennui. Je n'ai pas besoin de revenir, à cet égard, sur ce que j'ai dit en parlant de la manie aiguë : je rappelle seulement ici

(i) Les Grecs se trompaient. Socrate était bien autrement fou que Diogène, qui n'était que bizarre et cynique. (Notf' de 1836.)

que rincohérence et le conflit des sentiments moraux dans ces passions, et surtout leur défaut de but, Tabsence plus ou moins complète de réflexion et de volonté dans leur production, sont des caractères psychologiques très-analogues à ceux de la démence. On aura une idée plus intime encore de ce que peut être, pour celui qui l'éprouve, cette forme de la folie, si Ton se retrace avec détails certaines dispositions d'esprit où l'on peut s'être trouvé. 11 y a en efïet tel état intellectuel où les sensations, sans être fausses, sont obtuses, où les idées s'associent avec une grande lenteur, ou même ne s'associent pas du tout, où l'attention, difficilement provoquée, erre sur toutes sortes de sujets, sans se fixer précisément sur aucun. Les afl'ections, les passions, les volitions sont en harmonie avec cet état d'hébétude de Tentendement. On n'aff"ectionne rien, on ne se passionne pour rien, on ne veut rien. Au contraire, on éprouve une sorte de dégoût ou au moins d'indiff'érence pour tout, pour les objets mêmes d'une prédilection habituelle. On ne se donnerait pas la mort, on ne pense pas à cela ; mais c'est à peine si l'on tient à la vie. Les mouvements sont aussi lents que l'entendement et que la volonté. La parole est également paresseuse et embarrassée 5 on voudrait ne pas avoir à parler, à répondre. L'articulation des sons se fait moins bien qu'à l'ordinaire. On éprouve au front, et principalement au-dessus et dans le fond des orbites, une doiileiir vague et peu intense, caractérisée surtout par

de la pesanteur; une sorte de voile léger semble jeté sur tous les objets

Cet état est, à coup sûr, analogue à certaines formes stupides et silencieuses de la démence, et peut très- bien servira faire comprendre et leurs caractères extérieurs et leurs manifestations intimes.

Quant à la forme de la démence caractérisée par rincohérence à la fois la plus superficielle et la plus désordonnée des idées, et par un babil intarissable où les mots ne sont que des mots, qui ne représentent plus aucune pensée, elle a des analogies qu'il suffit d'indiquer avec le délire loquace et sans profondeur de certains cas d'ivresse.

VI. Mais c'est surtout avec la démence accompagnée de paralysie générale que les derniers degrés du délire du vin ont les rapports de similitude les plus frappants. Dans l'un comme dans Fautre de ces deux états, il y a obscurcissement, puis anéantissement graduel de l'intelligence ; faiblesse des mouvements, marquée surtout par l'embarras de la langue et la difficulté de la marche ; exonérations corporelles involontaires. Il y a surtout ce délire ambitieux si remarquable, qui montre que, lorsque la raison a perdu, soit par l'abus du vin, soit par le progrès de la manie, son empire ordinaire, l'amour-propre, qui forme le fond de notre nature morale, son ultimum moriens, agit alors seul, sans contre-poids, et donne lieu à

toutes ces saillies extravagantes d'ambition, qui ne sont autre chose que Texpression^ désormais sérieuse, des rêves auxquels, dans l'état de raison, on s'abandonne sans y croire, et qu'on désigne sous le nom de châteaux en Espagne. Enfm, dans le délire de Tivresse, comme dans la paralysie générale, il n'est pas rare de voir des convulsions interrompre, de temps en temps, l'abolition plus ou moins complète des mouvements, et achever ainsi l'analogie que ces deux états otïrent entre eux.

VII. Je viens de rechercher les analogies que peuvent trouver dans l'état de raison les diverses formes de la folie. Ce n'était point un parallèle complet que j'établissais entre ces deux modes de la pensée, et j'ai dû m'occuper surtout des rapports de similitude, en appuyant moins sur les rapports de dissemblance. J'y ai pourtant assez insisté, et ils sont, du reste, assez évidents par eux-mêmes, pour que je puisse, en les résumant en regard des autres, fixer, autant que cela est possible, les limites qui séparent la raison de la folie, et formuler, en terminant, les caractères essentiels du dernier de ces deux états.

Les analogies, qu'offrent avec certains états dits de raison, la prédisposition à la folie, son incubation et ses diverses formes, se trouvent, ainsi que je l'ai fait voir, d'une part et primitivement, dans des passions originairement mauvaises, ou désordonnées, ou dans le trouble accidentel de cqs éléments de la volonté ; d'au-

tre part, dans un vice congénial ou acquis de Tassociation des idées^ et dans la transformation de ces dernières en hallucinations, ou au moins en illusions.

Mais dans l'état de raison qui offre le plus d'^analogie avec la folie, dans la raison passionnée, ou plus simplement dans la passion, le trouble moral est partiel, et a lieu avec conscience de la part de Tindividu qui en est atteint. Dans la folie déclarée, au contraire, le trouble moral est plus ou moins général et complexe, et a lieu sans conscience de la part de l'individu chez lequel il existe.

Dans la passion, il y a toujours au trouble de la volonté un motif extérieur plus ou moins puissant. Dans la folie, ce trouble est complètement spontané, ou sans motif extérieur actuel.

Dans la passion, on se fait illusion sur les intentions des actes seulement, mais non sur Fidentité ou sur Texistence réelle des personnes et des choses. Dans la folie, les illusions peuvent bien aussi porter sur les intentions, mais elles portent surtout sur l'identité et sur l'existence réelle des objets extérieurs, c'est-à-dire qu'elles deviennent des illusions réelles et des hallucinations.

Enfin, dans la passion, dans celle au moins dont la violence n'est pas déjà de la folie, l'association des idées est seulement trop rapide et trop exclusive, mais elle n'est point incohérente. Dans la folie, il y a, au contraire, incohérence plus ou moins générale des idées, quand toutefois le délire ne se borne pas à un

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caractère tout aussi tranché , les hallucinations.

En dernière analyse, les caractères de Fétat de raiton qui a le plus d'analogie avec la folie, c'est-à-dire de la passion, sont un trouble moral partiel, existant avec conscience de la part de l'individu qui l'éprou\e, ayant une cause extérieure actuelle, et se traduisant par une erreur sur les intentions seules, et par Tassociation trop rapide et la nature trop exclusive des idées.

Ceux de la fohe sont un trouble moral plus ou moins général et complexe, existant sans conscience (1) de la part de l'individu qui l'éprouve, ayant lieu spontanément ou sans cause extérieure actuelle, et se traduisant par une erreur non-seulement sur les intentions, mais encore et surtout sur Fidentité et Texistence des personnes et des choses, et enfin par ladésassociation des idées; caractères qui pourraient être résumés dans la formule suivante, qu'on appellera, si l'on veut, une définition : Trouble des passions et de la volonté, sans conscienceet sans cause extérieure, actuelle, accompagné d'un vice dans V association des sentiments et des idées et de transformation de ces manifestations intellectuelles en sensations.

(1) Sans conscience, bien entendu en tant que t*rouble. On parle quelquefois à des sourds, les pires sourds, ceux qui ne veulent pas entendre.

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