‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 10 sur 54 · SA TEMPÉRANCE · texte numérisé non relu

SA TEMPÉRANCE

travers les trous de son manteau (4), et, loin d'imiter en cela le futur chef du Cynosarge, il savait mettre une robe neuve et des sandales, quand il allait dtner chez Agathon (2). Là, il n'était ni le moins gai^ ni le moins engageant des convives (3)^ et il n'y avait pas de buveur qui pût lui tenir tête (4). Ainsi, sans aller lui-même jusqu'à Tintempérance, 11 savait encore ici faire comme et mieux que les autres^ aussi bien qu'en matière de guerre, d'obéissance aux lois et de res* pect à la religion de l'État.

Il y avait pourtant^ ce me semble, et bien qu'on ait prétendu le contraire (5), un point dans lequel il dif-

(1) Diogéne-Laercb, lib. Il, s. 36. — Elibn, Bist. var,, lib. IX, cap. XXXV.

(2) Platon, Banquet ^ p. 108. — Diogène-Laerce, lib. II, s. 28.

(3) Xénophon, Banquet, p. 878.

(4) PuTON, Banquety p. 473, 254, 267, 274. — Porphyre, dans Théoooret, Grœc. affect. our,^ serm. i%

(5) Elien, Hist, var, y lib. IV, cap. xxi. — Tertulliem, Apologet,, p. 76. — Athénée, Deipnosoph,, lib. V, cap. xix. — Théodoret, Grœc, affect, ct«r., serm. 12. — Voir, pour les fondements de cette imputation : le Banquet ^ le PhiUbe^ le Phèdre, le premier Alcibiade^ les Rivaux ^ le Charmide, le Protagoras, — Porphyre, dans Théodoret, serm. 42, prétend, en outre, que Socrale avait été le mignon d'Archelaûs, son maîire : a Decimum vero ac septimum agent! annum (rama percrebuit) accessisse Archelaûm, Anaxagorœ discipulum, qui se diceret amore ejus correptum; Socratem^vero, amatoris occursum ac familiaritatem mi* nime aversatum, multos illi annos convixisse, eoque pacto ab Archelao ad philosophiam traductum esse. » Quand ce

ferait d'Athènes^ de la Grèce entière^ et même de plusieurs de ses amis et de ses disciples. Je veux parler de ce sale amour grec^ dont brûlait toute Tantiquité (i), et qu^elle regardait même comme plus noble, plus élevé, plus céleste que Tamour ordinaire (2). Les anciens, les Grecs surtout, dans leur dédain pour le sexe foible (3), voyaient, dans ces rapports d'intimité éhafnelle entre deux amis, un lien qui donnait plus de force à un sentiment si nécessaire dans ces temps de violentes passions et de lois souvent impuissantes, une cause de noble émulation et de vertueux dévouement, un moyen, il faut le dire, de perfectionnement

foit serait vrai, il n'en serait que plus honorable pour Socrale d'avoir pu renoncer à de pareilles habitudes.

(1) Saint Paul, Épitre aux Romains^ ch. i, v. 27.

(2) Platon, Banquet, p. 184 et seq. On voit dans ce dialogue que , chez les philosophes grecs eux mêmes , rameur des femmes, désigné sous le nom de Vénus populaire, était regardé comme bas et honteux , tandis que celui du sexe mâle, qualifié de Vénus céleste ou Uranie, était le seul amour qu'un galant homme put avouer.

(3) Socrate ne partageait pas non plus ce sentiment. Sans doute, il ne voulait pas faire de la femme une Bradamaute ou un Lycurgue. Il entendait mieux ce qui convient à sa nature et à son bonheur. H voulait qu'il régnât la plus pleine confiance entre ieà époux ; que la femme fût maîtresse au logis, mais dans le cercle seulement de ses attributions ; que son mari n'eût pas de meilleur ami, de plus intime confident qu'elle; et il rendait presque ce dernier responsable des fautes qu'elle pourrait commettre. C'était là une philosophie domestique bien sage et bien avancée. (XÉNOPnoN, Econom , p. 82C, 827.)

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moral et intellectuel (1). Or^ Socrate ne garda de tout cet aniour^ que lui-même appelait infâme (2), que la fornae^ Papparence^et,si je puis parler ainsi^ llntellec^ tualité. Mais il n'alla pas plus loin (3) ; et^ pour s'en convaincre^ il suffirait de lire le passage suivant^ que j'extrais du Banquet de Platon^ et où Alcibiade^ entre deux \ins^ raconte, d'une manière un peu graveleuse, la résistance de son maître à^ toutes les avancesqu'il put lui faire.

a Je me trouvai donc en téte-à-téte avec lui ; je a m'attendais qu'il ne tarderait guère à engager ce « genre de propos que tout amant adresse à son a bien-aimé, quand il est seul avec lui, et je m'en ré- «jouissais déjà. Mais il n'en fut rien absolument. a Socrate demeura toute la journée, s'entretenant avec a moi à son ordinaire, puis il se retira. Après cela, je « le provoquai ii desexercices de gymnastique : je m'esa sayai avec lui, espérant par-là gagner quelque chose* a Nous nous exerçâmes souvent, et nous luttâmes ena semble sans témoins. Que vous dirai-je, mes amis, € je n'en étais pas plus avancé. Voyant qu'ainsi je a n'obtenais plus rien, je me décidai à l'attaquer vive-

(i) Platon, Banquet, p. 178 et seq.

(2) Platon, Phédon, p. 184 ; Lysis, p. 228, 249. — Xé- HOPHON, Memorah.y lib. 1, p. 716, 724, 730 ; Ub. II, p. 753 ; Ub. IV, p. 790.

(3) Plutarque, Vie d'Àlcibiade, ch. \i, vu, ix. — Diogénb-Laerce, lib. 11^ s. 31. —- Maxime de Tyr, IHssertatio XIV, p. 259.

a ment, à ne point lâcher prise^ ayant une fois com- « mencé, et à savoir enfin à quoi m'en tenir. Je rince vitai à souper^ comme font les amants qui tendent un a piège à leurs bien-aimés. Il ne se rendit pas d'abord a à mes instances ; mais avec le temps il finit par céder/ 11 vint^ mais aussitôt après le repas il voulut c( s'en aller. Je le laissai sortir par une sorte de pudeur. a Mais une autre fois je lui tendis un nouveau piége^ a et^ après qu'il eût soupe, je prolongeai notre entre^ a tien assez avant dans la nuit. Lorsqu'il voulut ensuite a se retirer, j'alléguai qu'il était trop tard pour rea tourner chez hii, et le contraignis de rester. Il se a coucha donc sur le lit, tout proche du mien, le même a sur lequel il avait soupe ; personne, excepté nous, « ne dormait dans cet appartement.

a Quand donc, mes amis, la lampe fut éteinte et que a les esclaves se furent retirés, je jugeai qu'il ne fal«* a lait point biaiser avec lui, et que je devais m'expli- <x quer franchement; je le poussai un peu, et lui dis, a Socrate, dors-tu ? — Pas tout à fait, répondit-il. — ce Eh bien ! sais-tu ce que je pense? — Quoi donc ? -» a Je pense, repris-je, que lu es le seul de mes amants (c qui soit digne de moi; et il me semble que tu n'oses a m'ouvrir ton cœur. Pour moi, je me trouverais fort « déraisonnable de ne pas te complaire en cette occa* « sion, soit par moi-même, soit par mes amis. Je n'ai a rien tant à cœur que de me perfectionner, et je ne c( vois personne dont le secours puisse en cela m'étre

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a plus utile que le tien. En refusant quelque chose à * a un homme tel que toi^ je craindrais bien plus d'êtrea blâmé des sages^ que du vulgaire et des sots en a t'accordant tout. Â ce discours^ il me répondit avec a ce ton d'ironie qui lui est familier : Oui-dà^ mon a cher Alcibiade, tu ne me parais pas malavisé, si a ce que tu dis de moi est vrai^ et si je possède^ a en effet; la vertu de te rendre meilleur ; vraiment a tu as découvert là en moi une beauté merveilleuse a.et bien supérieure à la tienne ; à ce compte^ si tu d veux faire avec moi un échange, tu m'as Tair de a vouloir faire un assez bon marché; tu prétends avoir a le réel de la beauté pour son apparence, tu me pro« a poses du cuivre contre de Tôr. Mais, bon jeune a homme, regardes-y de plus près : peut-être te faisa tu illusion sur le peu que je. vaux. Les yeux de Tesa prit ne commencent à devenir plus clairvoyants a qu'à l'époque où ceux du corps s'affaiblissent, et a cette époque est encore bien éloignée pour toi. — a Là-dessus, je repris : De mon côté, Socrate, c'est a une affaire arrangée ; je ne t'ai rien dit que je ne a pense : c'est à toi de voir ce que tu jugeras le plus à « propos et pour toi et pour moi. — Très-bien parlé, a répondit-il. Ainsi, nous verrons et nous ferons ce « qui nous paraîtra le plus à propos pour nous deux, a comme sur tout le reste.

a Cela dit de part et d'autre, je crus que le trait que a je lui avais lancé avait atteint son but ; je me lève

126 BISTOIRE ORDINAIRE D£ SOGRATE.

a donc, et, sans lui laisser rien dire de plus, enveloppé a dans ce manteau que vous me voyez, car c'était en a hiver, et jetant mes deux bras autour de ce divin et a merveilleux personnage, je passai près de lui la nuit a entière. Sur tout cela, Socrate, tu n'as qu'à dire si a je mens. Eh 1 bien, après de telles avances de ma a part, voilà comme il a triomphé du pouvoir de ma a beauté, comme il Ta dédaignée et honnie. Et poura tant, je ne la croyais pas sans quelque valeur, 6 ju- « ges : c'est à votre tribunal que je soumets cette inscr a lence de Socrate. Sachez-le donc, par les Dieux ! a par les Déesses ! je me levai d'auprès de lui, tel, ni a plus ni moins, que si je fusse sorti du lit d'un père a ou d'un frère aîné.

a Depuis cette époque, dans quelle situation d'esprit ce n'ai-je pas dû me trouver, je vous le demande, moi a qui, d'un côté, me voyais humilié, et qui, de l'autre, c( admirais son caractère, sa tempérance, sa force a d'àine, et me félicitais d'avoir rencontré un homme a dont je ne croyais pas pouvoir jamais trouver l'égal a pour la sagesse et l'empire sur lui-même; de sorte a que je ne pouvais, en aucune manière, ni me fftcher, d ni me passer de sa compagnie, et que je ne voyais a pas davantage le moyen de le gagrier ; car je savais a. bien qu'à l'égard iie l'argent il était invulnérable, plus a qu'Ajax ne l'était contre le fer, et je le voyais m'éa chapper du seul côté par où je m'étais flatté qu'il se c( laisserait prendre ! Ainsi je restais embarrassé, plus

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a asseiwià cet iKMnme qu'esclavç ne le fut jamais à son a mattre, et j€i n'allais qu'au hasard.

a Tell^ fut la première origine de mes relations avec a lui. s>

Ici^ Âlcibiade raconte l'admirable conduite de Socrate au siège de Potidée^ la manière dont ce philosophe lui sauva la vie^ et dont il lui fit décerner^ en outre^ le prix de la valeur. Puis il ajoute :

a Yoilà^ mes amis^ ce que je loue dans Socrate^ et a ce dont je me plains ; car j'ai joint à mes éloges le réa cit des injures qu'il m'a faites : et ce n'est pas moi (c seul qu'il a ainsi traité^ c'est Charmide^ fils de Glau- (i cotij Eutbydème^ fils de Diodes^ et nombre d'autres^ a qu'il a trompés, en ayant l'air de vouloir être leur a amiuit, et auprès desquels il a joué plutôt le rôle de abien-aimé. Et toi^ à ton tour^ Agathon^ si tu veux a m'en croire^ tu ne seras pas la dupe de cet hommea là ; omis tu te tiendras sur tes gardes^ prenant con- «seiidema triste expérience; et tu ne feras pas comme a l'insensé, qui^ selon le proverbe^ ne devient sage qu'à a ses dépens (i).x>

On lit de môme^ dans Xénophon (2)^ que Critias^ un des disciples de Socrate^ sollicitant d'Euthydème les dernières faveurs^ Socrate se prit à dire : « Critias a une démangeaison de pourceau^ et^ pour la faire passer^ il veut se frotter à Ëuthydème^ comme les pourceaux

(1) Platon^ Banquet, à la fin.

(2) Xénophon^ Memorab., lib. I, p. 716.

se frottent aux pierres; » sarcasme que Critias^ qui fut depuis un des trente tyrans^ ne lui pardonna jamais. Enfin^ Socrate redoutait tellement tout ce qui pouvait^ même de loin, avoir trait à Tamour inf&me^ qu'il alla jusqu'à blàmei* Critobule^ et cela devant Xénophon qui rapporte le fait ^ d'avoir donné un baiser au fils d'Alcibiade (i).

11 me paraît donc prouvé qu'il n'y a rien que de calomnieux dans tout ce qu'on a avancé sur la nature des rapports qui existaient entre Socrate et ce dernier. Ainsi que le remarquent Platon et Xénophon^ il ne faisait semblant d'aimer à la mode grecque ce bel Athénien^ que pour se l'attacher davantage. Mais son amour pour lui était tout philosophique (2) ; c'était le désir d'empécber Alcibiade, par les préceptes de sa morale, de se livrer à tous les écarts qui ont flétri sa renommée^ et de compromettre^ par son ambition et sa légèreté, la fortune d'Athènes et la sienne propre.

Ensomme^donc^sousle rapport privée Socrate jouissait de tout ce qui constitue la vertu la plus intelligente^ la plus pure et la plus solide :profond discernement du bien^ empire sur soi-même^ sobriété^ tempérance de toute sorte^ désintéressement; générosité^ indulgence pour les habitudes et même pour les défauts des autres^ et jusqu'à l'enjouement; au laisser-aller^ nécessaires dans

{{) Xénophon, Memorab., lib. I, p. 723 et seq. (2) Platon, Premier Alcibiade^ p. 7, 61 ; Deuxième Alcibiade, p. 102; ProtagoraSy p. 85.

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