‹ Du démon de Socrate: specimen d'une application de la science psychologique à celle de l'histoireChapitre 28 sur 54 · EXPLICATION DE SES HALLUCINATIONS · texte numérisé non relu

EXPLICATION DE SES HALLUCINATIONS

résolu son problème, et ne s'apercevant pas que le glaive d'un soldat romain lui traverse la poitrine. C'est La Fontaine, oublié de Louis XIV^ méconnu presque par Despréâux^ et passant^ aux yeux de la cour la plus spirituelle de TEurope, pour un homme de peu d'esprit... Mais il ne faut pas non plusse le dissimuler^ le génie porté ainsi jusqu'à ses extrêmes limites, usant d'un mstrumenl trop tendu, et s'y abandonnant ^ toute la violence, ou à toute la profondeur de ses inspirations, le génie est bien près de cet état déplorable dont on lui a quelquefois donné le nom. Un pas de plus, et Tin-

tervalle est franchi ; et au lieu de Galilée, vous avez Cardan (1), au lieu d'Alexandre, Mahomet, au lieu de

Hélanchthon, Luther, au lieu de Platon, Socrate ; et

c'est ce pas, en effet, que ce dernier a franchi. Cette ' . . ■ • ' ' . ' ".

pensée exclusive, vive, ardente, sublime, qui ne produisait tout à l'heure que ces singularités qui ne don? nent que plus de piquant au génie, et cette concentration qui ne doit attirer sur lui que le silence du respect, cette pensée a changé de nature; elle a revêtu

le caractère d'une image, d'un son, d'un objet extérieur en un mot. Elle s'est faite corps : verbum (2) caro factum est ; et le sacrifice a été consommé ; et rhumanité qiiî' s'enorgueillissait naguère dés prodiges d'une raison sublinie et créatrice, n'a plus qu'à se voi-

(i) Voyez dans la seconde partie, sur Cardan et son Esprit .familier y la note 1 .

(2)'^Ao7oc, esprit, pensée, raison.

1er la tête, pour pleurer la perte^ désormais irréparable^ d'un de ses plus glorieux enfants.

Voilà ce qui est arrivé à Socrate. Ce qui n'était d'abord, en lui, qu'une impulsion irrésistible, une conviction profonde, une pensée de tous les instants, est devenu, par les progrès du temps, mais surtout par le fait d'une action incessante, une sensation externe de l'ouïe, et, je n'en doute pas, de la vue. Après les inspirations de la conscience, sont venues celles de la Divinité. Socrate a entendu le Dieu^ Oeoç, le Démon^ $ai[jt.oviov, la voix, (po3viq. Il a senti, dans tout son corps, les frémissements de leurs impulsions. Il a pensé, parlé, agi en conséquence. Il s'est fait de tout cela un titre de gloire et de supériorité aux yeux de ses contemporains; et ses contemporains l'ont cru sur parole ; ils l'ont admiré, divinisé, après lui avoir pourtant fait boire la ciguë, et ils ont transmis à la postérité, comme un héritage, cette divinisation d'une pensée malade. Il me reste à expliquer maintenant comment tout cela a pu se faire ; comment Socrate, la première tête philosophique de l'antiquité, a pu se laisser devenir fou, comment il a pu ne pas sentir qu'il le devenait ; comment, au moins, ses contemporains, ses amis, ses disciples, des hommes éclairés, des savants, des philosophes, ont pu ne pas voir ce qu'était leur concitoyen, leur maître, et ne pas s'apercevoir que sa psychologie à double face, si elle commandait l'admiration, appelait aussi l'étonnement

POLYTHEISME GREC. 197

et la pitié. Or toutes ces démonstrations, que j'ai déjà ébauchées, vont m'étre on ne peut plus faciles. Elles ressortiront tout naturellement de Texamen de la raison générale à Tépoque où vivait Socrate, et surtout de celui des croyances religieuses. Je n'aurai pas besoin d'être bien long.

Le Polythéisme a eu ses fondements dans cette disposition naturelle à Thomme, et qui lui est principalement nécessaire dans l'ignorante enfance de Tâge et des nations, de chercher à tout une cause animée^ divine, et de traiter ainsi surtout les objets qui peuvent^ de la manière la plus fatale^ lui faire ou le plus grand bien ou le plus grand mal. 11 ne faut donc pas^ avec Verulam (1) et Vico (2), voir, dans les emblèmes mythologiques des anciens^ soit une sagesse profonde^ soit même une sagesse vulgaire. Il n'y a plutôt^ dans le fait général qu'ils représentent, qu'une absurdité^ ou, si l'on aime mieux^ une nécessité vulgaire ; et pour s'en convaincre, il n'y a qu'à jeter les yeux autour de soi ; voir l'enfant donner à ses jouets de la vie, des sensations et des volontés ; l'homme grossier mettre à la place des faits [ou des agents naturels les plus simples ses sorciers et ses loups-garoux ; l'homme éclairé^ le philosophe même briser, avec colère, dans un premier moment, l'objet inanimé qui lui a causé de la douleur.

(1) De sapientia vetervm,

(2) Scienza nt4ot;a, Milano, 1801, l. III, p. 8.

^98 HTSTOIBE PSYr.HOLOOIQUE DE SOCRATE.

Les Dieux des Grecs étaient donc bien^ pour eux^ des dieux, des êtres réels, des corps^ et ils en avaien^^ comme on sait, peuplé toute la nature. Le monde luimême était un Dieu; les astres étaient des Dieux; le feu, réther, Tair étaient des Dieux (1). Mais c'étaient là les Dieux des fortes têtes, des philosophes, des Académiciens, des Stoïciens, des Péripatéticiens. Le vulgaire, les gens du commun, ne s^élevaient pas aussi haut. Parmi les astres, il leur suffisait du soleil et de la lune ; et, pour loger le reste de leurs divinités, ils ne dépassaient guère la cime des plus hautes montagnes de Tancien continent, Hda, TOlynape, TAthos. Mais à partir de là, les vallons, les plaines, les forêts, les fleuves, les mers, tout était plein de Dieux ; et il y en avait tant, dit saint Augustin (2), qu'on n'avait pas cru pouvoir en employer moins de trois ou de quatre à ouvrir et à fermer la plus modeste maison de Rome.

Lorsque les philosophes de l'ancienne Grèce, Pythagore, Anaxagore, Socrate et enfin Platon, intellectualisant un tant soit peu le polythéisnie, eurent établi différentes classes parmi les divinités de leur pays, voici à peu près comment la chose s'arrangea dans leur esprit et dans leurs ouvrages (3). Ils placèrent en première ligne un Dieu universel, immense (4), con-

(1) CiGÉRON, De natura Deorumy lib. I, passim.

(2) De civitate Dei, lib. IV, cap. 8.

(3) EusÊBE, Prœparat. evangel., lib. IV, cap. 3, § 5.

(4) C'est celui dont il est si souvent question dans les Me-

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fondu souvent avec le Destin, et dont ils ne savaient trop quelle image se faire, ni quelle figure, que) corps il fallait lui donner. Vinrent ensuite les astres^ puis le feu, J'éther^ Tair, singuliers Dieux dont la tournure devait encore embarrasser beaucoup des hommes habitués aux belles formes de la nature et de la statuaire grecques. Venait enfin toute la tourbe des Dieux véritables et anthropomorphes, grands, moyens, petits, très-petits, depuis Cybèle et Jupiter jusqu^à ces Dieux portiers, Forcule, Limenline et Cardée, dont se moquaît saint Augustin.

Au reste, soit qu'on ne reconnût qu'un seul Dieu supérieur, ce fatum amorphe dont je parlais tout à l'heure, ce qui n'était pas commun, et ce qui équivalait presque, en ce temps-là , à une déclaration d'àthéisme ; soit qu'avec Socrate, Platon et la presque totalité de leurs disciples, on admit, pour grands Dieux, Dieux réels, d'abord ce Dieu immense, suprême, puis les vingt Dieux choisis de Varron, Jupiter, Junon et compagnie, il fallait trouver moyen de faire communiquer ces divinités avec les mortels, pour qu'elles reçussent leurs hommages, entendissent |eurs prières, leur donnassent des ordres et des conseils. Or, pour tout cela, on n'avait rien de mieux à faire que de peu-

pler les airs de Génies ou de Démons (i), hybrides de

morabilia, notamment au livre IV, p. 80^, et dont parle Eusèbe dans le passage auquel je viens de renvoyer. (1) H^iODE, Opéra et dies, v. 120 et seq., 246 et seq. —

toi) HISTOIRE PSYCHOLOGIQUE DE SOCRATE.

nouvelle espèce^ provenant de l'union des Dieux avec les filles des hommes (1)^ formés de la partie la plus pure et la plus fluide de Tair (2), immortels, enfin, comme les Dieux, mais sujets aux passions comme les hommes (3). Ces célestes messagers dont le nombre était immense, puisque Maxime de Tyr les compte presque par milliards (4), étaient chargés aussi d'un nombre immense d'officQ^. D'abord, indépendamment de celui qui servait à chaque homme de bon ou de mau* vais génie (5), il y en avait pour les songes, pour les auspices, pour fendre le foie, maculer les entrailles des victimes, diriger le vol des oiseaux, pour faire gronder le tonnerre et lancer la foudre au besoin, quand Ju-

Platon, Timée, Banquet^ République^ II, III, X, Politique , Epinomis. — Plutarque, Des oracles qui ont cessé ; Du Démon de Socrate ; D^Isis et (TOsiris. — Apulée, De Deo SocrtUis. — Jambliqub, Dejnysteriis JEgypt, , Chaidœor. , Assyrior. — Proclus, Commentarius in Platonis Aicibiade L (i) Platon, Apologie, p. 64.

(2) Apulée, loc. cit., p. 144, 148. — Saint Augustin, De cUvinatione dœmonum; De civitate Dei, lib. YH, cap. 15; lib. XI, cap. 23.

(3) Plutarque, Des oracles qui ont cessé, eh. 17 et 19. — Apulée, loc, cit., p. 147. — Chalcidius^ Commentar, ad Platon. TimcBum, p. 227. — Maxime de Tyr, Dissertatio 15. — On voit pourtant dans Plutarque {loc. sup., ch. 17 et 19) que, suivant Hésiode et Pindare, les démons pouvaient mourir. Le terme moyen de leur vie était de neuf mille et quelques cents ans.

(4) Dissert. 14.

(5) Platon, Fhédon, p. 244, 256. — Apulée, loc. cit., p. 155.

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